Les charmes de la ceinture dans le Rwanda ancien

femme préparant farine de maîs/photo A. Landeghem
femme préparant la farine de maïs/photo A. Landeghem

femme préparant la farine de maïs/photo A. Landeghem

Le système de philtres était (…) généralisé chez bon nombre de femmes. Bien qu’ils n’avaient, pour tout dire, aucun effet observable sur le mari. Par essence, les philtres étaient inoffensifs et leur action n’était qu’une simple impression. C’est la prédisposition psychologique de la femme, sa conviction que son produit aura un effet sur son mari, qui la mettait dans la situation recherchée. Cependant, la femme pouvait administrer à son mari, sans prendre garde, des mixtures dont les effets le mettaient dans un état d’hébétude souvent irréversible. Des cas rares ont été observés où les charmes avaient mis en danger la santé du mari.

Pour garantir leur effet, la femme portait bon nombre de charmes sur elle, dans son umweko, c’est-à-dire la ceinture à l’aide de laquelle elle attachait son pagne de peau. Faite en fibres de ficus ou de bananier, l’umwekoétait ceinte autour de la hanche.

La ceinture était digne de tout respect. Ainsi, lorsqu’une femme voulait divorcer, son mari ou ses enfants tâchaient de s’en emparer, afin de l’étendre au travers de l’entrée de la cour qui se trouvait devant la hutte. La fugitive ne pouvait l’enjamber et était moralement obligée de ne point quitter le logis (M. Pauwels, 1958, p.65). Alors que, par exemple, le matériel ayant servi à la femme de son vivant – un peu de paille de son lit, le panier qui contenait un petit pot de terre cuite ou une calebasse de courge qui servait à contenir le beurre avec lequel elle s’enduisait le corps – était déposé au fond de la tombe qui allait accueillir sa dépouille mortelle, l’umweko « ceinture » était léguée à l’une de ses belles-filles qu’elle préférait.

Une mère se servait ainsi de l’umweko pour dissuader son fils de faire quelque chose qu’elle estimait grave de conséquences. Elle détachait sa ceinture et la déposait par terre en disant au jeune imprudent de l’enjamber, s’il n’était pas d’accord avec les conseils qui lui étaient prodigués. C’est comme si sa mère lui disait : « En enjambant cette ceinture, c’est comme si tu te couchais avec moi pour des rapports sexuels », ce qui était inimaginable car cela provoquerait un grand désastre dans la famille. L’histoire rapporte ainsi le cas du roi du Rwanda, Ruganzu I Bwimba. Il voulut aller attaquer le Gisaka, un royaume voisin. Pour l’en empêcher, sa mère jeta sa ceinture au travers de l’entrée. Ruganzu brava l’interdit et enjamba la ceinture. Il alla au Gisaka et s’y fit tuer. Passer outre ce tabou était tellement grave que le cas est resté célèbre dans l’histoire du Rwanda.

Même une femme pouvait dissuader son mari de faire quelque chose à l’aide d’umweko. Un conte célèbre parle d’une femme appelée Bugondo qui voulait empêcher son mari Rulinda d’aller se battre contre Gihana Nyamihana, dans le royaume du Burundi. Elle étendit la ceinture umweko à travers l’entrée de l’enclos. Rulinda l’enjamba et partit. Ne pouvant supporter cet affront, Bugondo se suicida et Rulinda mourut, lui aussi à la guerre (Aloys Bigirumwami, 1971, pp.7-10). De même le dieu Ryangombe mourut à la chasse car sa mère, qui avait eu de mauvais rêves pour son fils, l’en avait empêché par le biais de sa ceinture. Il brava le tabou et fut tué par un buffle au cours de cette partie de chasse.

L’umweko, dans la tradition rwandaise, pouvait symboliser en outre le sexe de la femme. L’expression kubunza umweko « promener la ceinture », y fait référence.

La ceinture umweko intervenait dans la guérison de certaines maladies. Un enfant atteint par une maladie des yeux portait la ceinture de sa grand-mère pour se débarrasser de sa maladie.

Les charmes qui pouvaient être portés à la ceinture étaient très nombreux. Ils étaient réunis à la ceinture selon la période, leur efficacité et l’effet désiré, mais pas tous à la fois, et cela dépendait aussi de l’étendue des connaissances qu’avait la femme en la matière, comme de la conviction qu’elle avait pour l’efficacité de tel ou tel charme. Les charmes les plus difficiles à se procurer étaient généralement les plus appréciés.

Le recensement des charmes les plus couramment attachés à la ceinture d’une femme (R. Bourgeois, 1956, pp.315-317) révélait les besoins de cette femme.

Les principaux charmes de l’umweko étaient dits impumbya z’umugabo « les talismans du mari ». On y trouvait entre autres une graine d’umukunde pour se faire aimer de son mari ; un coquillage nommé mpfumbatwa (de gupfumbata : embrasser), afin que son mari reste toujours auprès d’elle et n’éprouve pas le désir d’aller coucher avec  sa rivale ; un morceau de placenta de mouton, afin que son mari l’aime comme le mouton affectionne ses agneaux ; une bille du jeu igisoro qui a été gagnante, afin d’être aimée et d’être insurpassable sexuellement ; un brin d’herbe  ryoha (de kuryoha : goûter), afin de plaire à son mari.

Un morceau d’os d’épervier icyanira (kwanira : crier), afin que sa rivale crie chaque fois pour des riens ; quelques poils qui poussent sur le pis d’une vache qui vient de mettre bas, afin que son mari l’aime et lui fasse des enfants.

[Extrait du livre de Gaspard Musabyimana, Pratiques et Rites sexuels au Rwanda, Paris (France), Editions L’Harmattan 2006]


 

 

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