Geoffrey Akena, ou le récit d’une tragédie acholi

Hervé Cheuzeville/photo facebook

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En janvier 1997, je me trouvais à Kitgum, une petite ville du nord de l’Ouganda, pour le compte du Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies. Les rebelles de la Lord’s Resistance Army, ou Armée de Résistance du Seigneur, venaient de lancer, depuis leur bases du Sud Soudan, une offensive sans précédent contre la population de cette région. Je dis bien contre la population. Car s’il arrivait aux rebelles de Joseph Kony de tendre des embuscades à l’armée gouvernementale ougandaise, ou d’attaquer des détachements de cette dernière, la principale victime de cette guérilla absurde était toujours la population civile. Comble de paradoxe, Joseph Kony et l’essentiel de ses troupes sont issus du peuple acholi, la principale ethnie du nord de l’Ouganda, et la majorité des victimes civiles de la LRA étaient également des Acholi. En d’autres termes, Joseph Kony s’acharnait, depuis des années, à martyriser son propre peuple, pour des raisons défiant l’entendement. J’ai eu l’occasion, dans une précédente chronique, de décrire l’itinéraire sanglant de Joseph Kony, qui se poursuit malheureusement jusqu’aujourd’hui, au Sud Soudan, en République Démocratique du Congo et même en République Centrafricaine.

En ce mois de janvier 1997, les rebelles semblaient s’être surpassés dans l’horreur: plus de 400 paysans massacrés à l’arme blanche en l’espace de deux ou trois jours, dans les campagnes environnant Lokung et Palabek, des localités situées non loin de la frontière sud soudanaise. Ces massacres provoquèrent un exode massif de milliers de familles fuyant les zones rurales pour trouver une sécurité relative dans des camps improvisés à Lokung et à Palabek, à proximité des cantonnements de l’armée, mais aussi en ville même, à Kitgum. Je fus le témoin de l’arrivée de ces hordes de sans abris, qui déferlaient sur cette ville, où ils commencèrent par s’installer dans la principale école primaire. Les salles de classe étaient devenues des dortoirs où des dizaines de familles dormaient à même le sol, et la cour de récréation avait été transformée en cuisine à ciel ouvert. En ville, on trouvait des réfugiés partout. Nombre d’entre eux passaient la nuit sur les trottoirs, à l’abri des vérandas des boutiques des rues commerciales. Ces gens avaient tout perdu, mis à part quelques nattes et autres ustensiles de cuisines, qu’ils avaient eu le temps d’emporter dans leur fuite.

Je tentais, en collaboration avec les autorités locales, de coordonner l’aide alimentaire d’urgence à tous ces déplacés. Tâche rendue ardue par le fait que la nourriture arrivait de Kampala, la capitale, dans des convois routiers qui devaient emprunter des routes rendues peu sure par la rébellion. Et la nourriture était loin d’être le seul besoin de ces gens: il leur fallait aussi des bâches en plastic pour s’abriter, du combustible pour faire cuire les aliments distribués, des vêtements, des jerrycans pour l’eau, etc. De plus, il fallait au plus vite aménager un véritable camp, avec des points d’eau et des sanitaires. Tâche énorme à effectuer en l’espace de quelques jours seulement.

Les deux hôpitaux de Kitgum furent rapidement submergés de blessés. La majorité d’entre eux souffraient de blessures à l’arme blanche, mais il y avait aussi des cas de blessures par balle, ainsi que des victimes de mines antipersonnel. En effet, les rebelles faisaient de plus en plus usage de ces armes terribles, à des fins que je n’hésite pas à qualifier de terroristes: les mines étaient éparpillées à proximité de points d’eau, dans les champs, sur les chemins menant aux écoles, et même à l’entrée des habitations. Les victimes de telles pratiques ne pouvaient être que civiles. Le but des rebelles était donc, clairement, de terroriser la population. C’est l’armée soudanaise du dictateur de Khartoum, Omar Hassan el-Béchir, qui fournissait les mines et les autres types d’armement aux rebelles de Kony.

Jour après jour, j’entendais de la bouche des déplacés et des blessés les récits d’atrocités toutes plus horribles les unes que les autres. Un matin, mon ami le Dr Eugenio Cocozza vint me voir. Il travaillait à l’hôpital gouvernemental pour le compte d’AVSI, une organisation non gouvernementale italienne. Eugenio me sembla épuisé. Il me raconta comment on l’avait appelé au milieu de la nuit pour tenter de sauver un jeune garçon, qui avait marché sur une mine antipersonnel et que l’on venait d’amener à l’hôpital. J’accompagnai Eugenio, et je découvris alors Geoffrey Akena, un garçon de douze ans. Il venait de se réveiller sur un lit d’hôpital métallique, au milieu d’une salle pleine de blessés, et il gémissait de douleur. De plus, il était sous le choc d’avoir découvert qu’il n’avait plus de jambes. Ses deux moignons étaient enveloppés d’épais bandages sanglants. Voici le récit de ce qui s’était produit, tel que l’on devait me le raconter par la suite. Geoffrey était originaire d’un petit village proche d’Acholi Bur, une localité située à 17 kilomètres au sud de Kitgum. Les guérilleros de la LRA y avaient fait une incursion quelques jours auparavant, pillant et emportant tout ce qui pouvait être emporté, en particulier les maigres stocks de millet des paysans (le millet est la nourriture de base des Acholi). Les villageois avaient pris la fuite dès que l’approche des rebelles avait été signalée, et ils avaient dû passer une nuit en brousse, dormant à la belle étoile, pendant que les hommes de Kony pillaient leur village. Après le départ des guérilleros, les habitants regagnèrent leurs huttes dévastées. A son retour, Geoffrey appris que son père, un ancien soldat, avait été tué par les rebelles, et que son corps se trouvait sur le chemin menant à Acholi Bur. Le garçon s’y précipita et c’est au moment où il découvrit le cadavre de son père qu’il marcha sur une mine: les hommes de la LRA avaient atteint le comble de l’horreur en plaçant des mines antipersonnel autour de celui qu’ils avaient assassiné, certains qu’en agissant ainsi les proches de leur victime ne manqueraient pas de sauter sur leurs mines. Leur but était toujours le même: terroriser la population. Les jambes de Geoffrey furent déchiquetées par l’explosion, et il saignait abondamment. Beaucoup de temps fut perdu pour l’amener à Acholi Bur, puis pour trouver dans cette bourgade un véhicule qui pourrait l’amener à l’hôpital de Kitgum. C’est ainsi que, pour sauver la vie du garçon, Eugenio n’eut d’autre solution que de l’amputer des deux jambes, à mi-cuisses. Geoffrey se retrouvait handicapé à vie et orphelin, car son père était mort et il ne connaissait pas sa mère. Seule une vielle grand-mère, restée au village s’intéressait à lui.

Profondément marqué par cette tragédie, j’en parlais lors de mon séjour en Corse, deux mois plus tard. En particulier, je la racontai lors d’une soirée au village de Pieve, dans le Nebbiu. Quelques habitants voulurent ensuite aider Geoffrey, et un peu d’argent fut récolté. Deux jours avant Noël 1997, TF1 diffusa un reportage sur Geoffrey, et sur la solidarité manifestée par les gens de Pieve. L’argent récolté dans le Nebbiu ainsi qu’une aide reçue d’un Lions Club de Bastia permirent à Geoffrey et à d’autres enfants victimes de mines antipersonnel de retourner à l’école, après de longs séjours à l’hôpital. Il furent aussi équipés de prothèses au centre orthopédique mis en place par AVSI à Gulu, la principale ville du nord de l’Ouganda. Mais réapprendre à marcher avec des prothèses, lorsque l’on a perdu ses deux jambes, n’est pas chose aisée, et Geoffrey et ses camarades d’infortune passaient beaucoup de temps en fauteuils roulants. Certains de ces fauteuils d’occasion, je les ramenais de Corse avec moi: ils m’avaient été offerts par des familles de l’île. En 1998, je quittais le PAM pour prendre la responsabilité du centre orthopédique d’AVSI. Je partageais au quotidien la vie de ces victimes de mines, enfants et adultes, durant leur rééducation. Cette fonction me permit d’assurer le suivi de Geoffrey et de trois autres enfants victimes de mines, deux garçons et une fille. Tous étaient amputés des deux jambes. L’un d’eux, George, n’avait plus que son bras gauche. Geoffrey était très peu allé à l’école avant son « accident ». En février 1998, nous l’inscrivîmes à l’école primaire Angelo Negri, à Gulu, en qualité d’interne. Les trois autres enfants s’y trouvaient déjà. Malgré les difficultés de la vie quotidienne, Geoffrey, Charles, Concy et George faisaient de rapides progrès. Une ou deux fois par an, Geoffrey recevait la visite de sa grand-mère: cette vielle femme bravait l’insécurité et les problèmes de transport pour parcourir les cent kilomètres qui la séparaient de Gulu. Je me souviens encore avec émotion de cette vieille femme arrivant pieds nus et voutée, accrochée à son bâton, qui se mettait presque à courir dès qu’elle apercevait Geoffrey sur son fauteuil roulant, dans la cour de récréation. Chaque fois, elle lui apportait un pot de pâte de sésame, qu’elle avait confectionné au village. Les frais de scolarité de ces quatre enfants continuaient à être payés grâce à l’argent récolté dans le Nebbiu et à celui qu’un ami belge, missionnaire au Japon, m’envoyait régulièrement. Pendant des années, de l’argent fut ainsi offert par des Chrétiens japonais au père Michel Christiaens, pour les enfants victimes de mines en Ouganda. En 1999, nous créâmes une association, lors d’une réunion tenue à San Gavinu di Tenda, en présence de mon ami le docteur Eugenio Cocozza, venu spécialement de Milan pour l’occasion.

Malheureusement, au fil des ans, la solidarité et l’enthousiasme des premiers jours s’étiolèrent. Les réunions de l’association corse cessèrent d’avoir lieu. Pour ma part, étant en Afrique, il m’était difficile d’assurer la mobilisation en Corse, hormis lors de mes congés annuels. En l’an 2000, mes fonctions à Gulu prirent fin et je dus aller travailler au Sud Soudan. En octobre 2002, Geoffrey m‘appris le décès de sa grand-mère. En 2003, je consacrai un chapitre aux enfants victimes de mines antipersonnel dans mon premier livre, « Kadogo, Enfants des Guerres d’Afrique Centrale », paru cette année-là aux éditions l’Harmattan. Je ne les voyais malheureusement plus que lors de trop brefs passages en Ouganda. Ils purent cependant tous finir leurs études primaires. Geoffrey obtint son certificat d’études en décembre 2004. Il fit ensuite une formation en coupe et couture, dans un centre de formation professionnelle de Gulu. Les trois autres poursuivirent des études secondaires. Au fil des ans, je voyais les enfants victimes de mines de moins en moins souvent, mon travail m’ayant amené en République Démocratique du Congo, puis au Malawi, encore plus loin de l’Ouganda. J’appris un jour que Geoffrey avait regagné Acholi Bur, une fois sa formation terminée. Que devenait-il? Avait-il pu mettre à profit ses talents de couturiers?

Au début de cette année 2009, alors que je me trouvais encore au Malawi, je reçus un courriel de Charles, l’un des camarades de Geoffrey, lui aussi amputé des deux jambes. Il venait d’apprendre la mort de Geoffrey, emporté par une crise de paludisme. Faute d’argent, Geoffrey n’avait pu se rendre à Kitgum, à seulement 17 kilomètres de son village, pour s’y faire soigner. Le décès de Geoffrey s’était produit en juillet 2008, mais Charles, qui vit à Gulu, ne l’apprit que cinq mois plus tard. Geoffrey avait 23 ans au moment de sa mort. Cette nouvelle m’affecta beaucoup. Je m’en suis voulu, me disant que si j’étais resté en Ouganda, Geoffrey aurait peut-être pu me prévenir qu’il était malade. J’aurais sans doute pu lui permettre de se faire soigner. Avec de l’argent et pris à temps, le paludisme se soigne très bien. Je me disais aussi que si l’effort de solidarité s’était poursuivi en Corse, Geoffrey aurait pu avoir un autre destin.

Mes lecteurs m’en voudront certainement de leur avoir gâché la journée avec une histoire aussi triste. Ils me diront que chaque jour apporte son lot de tragédies, en Corse comme ailleurs, et qu’il n’était peut-être pas nécessaire de raconter l’histoire de Geoffrey. J’ai cependant tenu à la raconter, car Geoffrey, pour moi, n’était pas un simple nom dans un article de journal. Geoffrey était un garçon courageux et attachant, que j’ai connu et aimé, et qui aurait mérité de vivre plus longtemps, entouré d’affection. Ce ne fut malheureusement pas le cas. Il est mort seul, croyant être oublié de tous.

Puisses-tu reposer en paix, Geoffrey.
© Hervé Cheuzeville
(14.09.09)

 

 

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