Les Noirs et la religion : visions opposées de Mgr Lavigerie, fondateur des Pères Blancs, du Dr Mbuti, théologien kenyan

Cardinal Charles Martial Lavigerie:1825-1892 / photo Wikipédia

La société des Missionnaires d’Afrique fut fondée par Mgr Lavigerie en 1868, à la suite d’une épouvantable famine qui sévissait en Algérie dès 1867. Ce fléau et la peste qui s’y ajouta firent de nombreuses victimes parmi la population arabe. Plusieurs affamés furent recueillis par Lavigerie dans des asiles et orphelinats. Il lui fallait des hommes dévoués pouvant l’aider à soulager la misère tant matérielle que morale des orphelins, notamment. Trois séminaristes français, décidés à se consacrer totalement à la conversion des « infidèles », se mirent à sa disposition. Lavigerie estima alors le moment venu de réaliser l’occasion et s’attacha à multiplier les recrues. Le chemin à parcourir s’avérait long et jalonné de nombreuses difficultés, mais l’optimisme l’emporta. Il était sûr que la pensée de porter l’évangile et la civilisation jusqu’au centre de l’Afrique trouverait un écho puissant dans une foule d’âmes généreuses.

Dans sa propagande populaire, Chateaubriand définissait ainsi le but du missionnaire chrétien : « Aller au gré d’une impulsion sublime, humaniser le sauvage, instruire l’ignorant, guérir le malade, vêtir le pauvre, et semer la concorde et la paix parmi les nations. » C’est dans cette atmosphère romantique et du réveil du catholicisme que s’ouvrit, en octobre 1868, le premier noviciat des Pères Blancs. Les futurs missionnaires devaient, selon Lavigerie, être des hommes courageux, zélés, animés de l’esprit de foi et prêts à recevoir la palme du martyre. Appelés à dépasser le cadre étroit des orphelinats arabes où la Société avait pris naissance, les Pères Blancs étaient désormais conviés à déployer leurs énergies dans un champ apostolique plus vaste.

Selon Lavigerie, cette petite Société est une Société de Clercs Séculiers, vouée aux missions d’Afrique, vivant en communauté, pratiquant la même règle et liés entre eux et à l’œuvre commune par un serment semblable à celui que font les Missionnaires de la Propagande, de se consacrer aux missions de l’Afrique.

En 1874, Lavigerie convoqua le premier Chapitre général de la Société ; à cette occasion, il adressa aux Pères Blancs des recommandations ayant trait à l’esprit qui devait présider au Chapitre : « Elle est destinée aux infidèles de l’Afrique. Elle ne peut et ne doit rien entreprendre qui n’ait que cette fin pour objet. »

L’image que Lavigerie se faisait des Noirs.

Au sujet du caractère des Noirs et de leur situation culturelle, religieuse, sociale et politique, Lavigerie partageait les préjugés de son milieu et de son époque. Il s’agit de qualificatifs et expressions correspondant à des stéréotypes qui, au XIXè siècle, justifiait la sujétion des Noirs aux colonisateurs : les Noirs, barbares, sauvages et cruels.

En 1874, Lavigerie déclarait aux Pères Blancs qu’ils sont destinés par Dieu à être des instruments de ses miséricordes pour tant d’âmes plongées dans les ténèbres les plus affreuses de la barbarie. Il disait encore que « l’Afrique, dans ses profondeurs encore mal connues, est, on le sait néanmoins, le dernier asile des barbaries sans nom, de l’abrutissement en apparence incurable, de l’anthropophagie, du plus infâme esclavage ». Deux ans après, il rappelant aux Pères Blancs qu’ils ont pour mission de sauver ces Noirs qui sont sur « cette mer immense de l’infidélité et de la barbarie où ils sont comme engloutis et perdus ».

Tout heureux que les missionnaires avaient reçu un excellent accueil à la cour du Buganda, après avoir offert au monarque des cadeaux, constitués d’habits de sénateurs et ministres déchus lors de la révolution française, Lavigerie commenta à propos du roi Mutesa : « Il est vrai que je les avais chargés des présents qui devaient être magnifiques aux yeux d’un Majesté barbare. Le sauvage cherche surtout ce qui brille, sans trop se préoccuper de la forme et de la fraîcheur des objets !»

L’année suivante, Lavigerie réaffirma cette idée selon laquelle les Noirs sont plus féroces que les bêtes fauves. Que partir pour l’Afrique équatoriale, « c’est affronter la soif, la faim cruelle, tous les dangers, depuis ceux des bêtes fauves qui hurleront la nuit autour de vos tentes, jusqu’aux barbares plus cruels encore, qui viendront un jour vous assaillir. L’apostolat s’adresse à toute créature, sans excepter celles qui sont le plus profondément plongées dans les abominations et dans la barbarie. Sans doute, vous n’en ferez pas des anges, d’un seul coup, mais du moins, vous commencerez par en faire des hommes, en les tirant d’un abaissement si profond. »

A cela s’ajoute la fameuse malédiction des Noirs, dont la théorie suivant laquelle les Noirs étaient les descendants de Cham le maudit fils de Noé. En 1870, le Vatican souligna l’urgence et les voies de l’évangélisation de l’Afrique noire ainsi qu’à obtenir des Pères conciliaires une faveur : « Que la Sainte-Mère l’Eglise daigne lever le plus ancien anathème du monde, c’est-à-dire celui dont les malheureuses populations noires, issues de Cham et soumises à l’empire de Satan ressentaient durement les effets. »

Selon Lavigerie, l’un des effets de cette colère divine (la malédiction vient de Dieu) est l’esclavage des Noirs. Il ajoute : « J’espère que la lumière de la vérité va se lever sur cette terre autrefois maudite, et qu’après avoir si longtemps senti les effets de la colère divine, les enfants de Cham sentiront, par vous (les Pères missionnaires) ceux de la miséricorde ». [Les citations sont tirées de Gamaliel Mbonimana, L’instauration d’un royaume chrétien au Rwanda (1900-1931), UCL 1981].

John Mbiti rectifie le tir

Charles Martial

Mgr Léon Classe, Vicaire général du Rwanda depuis 1927 jusqu'à sa mort en 1945

Dr John Mbiti est un théologien d’origine kenyane. Il a écrit un livre : « Religions et philosophie africaines » (Editions CLE, Yaoundé 1969).qui donne des éclairages sur l’attitude des Noirs envers la religion. , dans son ouvrage. Nous en reproduisons de larges extraits :

Dans l’introduction de son ouvrage, Dr Mbiti nous dit qu’il est notoire que les Africains sont des êtres religieux : chaque peuple a son propre système composé d’un ensemble de croyances et de pratiques. La religion pénètre si intimement tous les domaines de la vie qu’il n’est pas facile ni même parfois possible de l’isoler. C’est pourquoi une étude de ces systèmes religieux est finalement une étude des hommes eux-mêmes dans toute la complexité de leur existence à la fois traditionnelle et moderne. Notre connaissance livresque des religions traditionnelles est relativement mince, bien qu’elle augmente peu à peu ; on la doit surtout aux anthropologues et sociologues. Rien, pratiquement n’a été écrit par des théologiens, personne n’a étudié ou interprété ces religions d’un point de vue théologique.

Nous parlons des religions traditionnelles africaines au pluriel car il existe environ un millier de peuples africains (tribus) qui, chacun, possède son propre système religieux .Alors que la religion peut être définie en termes de croyance, de cérémonies, de rites et d’officiants, il est plus malaisé de cerner la philosophie. Les religions traditionnelles pénètrent tous les domaines de la vie ; il n’existe pas de distinction formelle entre le sacré et le séculier, entre le religieux et le non-religieux, entre l’aspect spirituel et l’aspect matériel de l’existence.

Là où il y a un Africain, il y a sa religion : il l’emmène dans les champs où il sème son grain et où il récolte une nouvelle moisson ; elle est à ses côtés lorsqu’il assiste à une fête de la bière ou qu’il participe à une cérémonie funèbre ; s’il est instruit, elle l’accompagne dans la salle d’examens de son école ou à l’université ; s’il a des fonctions politiques, elle avec lui au Parlement. Bien que de nombreuses langues africaines ne possèdent pas de mot pour définir la religion comme telle, elle n’en accompagne pas moins l’individu dès longtemps avant sa naissance jusqu’à longtemps après sa mort physique. Ces religions traditionnelles se modifient forcément à travers les transformations du monde moderne, mais elles sont loin d’être éteintes.

Les religions traditionnelles ne s’adressent pas en premier lieu à l’individu, mais à la communauté dont il fait partie. Elles s’inscrivent tout au long de la vie de cette communauté, et la société traditionnelle ne compte aucun homme areligieux. Etre un homme, c’est appartenir à l’ensemble de la communauté. Cela implique la participation aux croyances, aux cérémonies, aux rites et aux festivités de cette communauté. Un individu ne peut se détacher lui-même de la religion du groupe auquel il appartient car, ce faisant, il trancherait ses racines, ses attaches avec ce qui constitue sa sécurité, sa parenté et l’ensemble du groupe formé par ceux qui lui révèlent sa propre existence. […]

Dieu s’exprime par des proverbes, de courts énoncés des chants, de prières, des noms, de mythes, des récits et de cérémonies. Il ne faut cependant pas s’attendre à trouver de longues dissertations sur Dieu. Cependant, Dieu n’est pas un étranger pour les Africains, et la société traditionnelle ne compte aucun athée.

Un certain nombre de peuples considèrent que Dieu connaît tout, qu’il est partout à la fois et qu’il est tout puissant. Ce sont des aspects essentiels de son être, ils font partie de sa nature unique et personne d’autre ne peut être défini de la même manière, et font de lui l’origine et le soutien de toutes choses.

Un grand nombre de peuples croient que Dieu existe par lui-même et qu’il est prééminent. Les Bambouti pensent que Dieu était le premier qui avait toujours existé et qu’il ne mourrait jamais. Les Kikuyu pensent que Dieu n’a ni père ni mère, ni épouse, ni enfant. Il est tout seul. Il n’est ni enfant ni un vieillard, il est le même aujourd’hui qu’il était hier. […]

Dans un hymne traditionnel des Shona, Dieu est nommé « le Grand géant Esprit » qui entasse les rochers pour faire des montagnes. Qui fait pousser les branches des arbres et qui donne la pluie aux hommes…

Quant aux attributs de Dieu, la majorité des Africains l’estime essentiellement bon, qu’il a fait du bien à son peuple. Les Akamba, les Bakongo, les Herero, les Igbo, les Ila, etc.., affirment catégoriquement que Dieu ne leur fait que ce qui est bon. Dieu veille sur les choses qu’il a créées…

Concluons, après Dr Mbuti, que dans toute l’Afrique, c’est la création qui est l’acte divin le plus connu. C’est pour cette raison que tous le nomment Créateur.

Antoine-Théophile NYETERA

 

 

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