Le témoignage du dernier directeur de cabinet du président Habyarimana

"La fin tragique d'un régime", Editions La Pagaie, Orléans-France, ISBN : 978-2-916380-09-4

« Rwanda : La fin tragique d’un régime » est un livre écrit par Enoch Ruhigira, le dernier directeur de Cabinet du président Juvénal Habyarimana. Par son témoignage, Ruhigira bouscule certaines idées reçues et donne des éclairages de première main sur des zones d’ombre nombreuses dans la tragédie rwandaise entre 1990 et 1994.

Serge Desouter, qui a préfacé le livre, relève pertinemment une série de questions auxquelles le livre apporte des réponses : « Que se passait-il derrière les coulisses du régime ? Pourquoi « la Communauté internationale » obligeait-elle un pays acculé à faire face à une armée étrangère et à réaliser sans expérience ni assistance un changement fondamental de ses institutions? Quelles étaient les intentions du régime Habyarimana? Qu’en est-il de l’assassinat de deux présidents élus? Pourquoi un génocide s’est-il abattu sur le pays? ».

Enoch Ruhigira, vu sa place privilégiée auprès du président Habyarimana, fait, au fil du livre, certaines révélations jusque-là restées inédites avec à l’appui, dans certains cas, des notes manuscrites du président.

Le livre montre par exemple que « le Président Habyarimana a toujours déploré le fait que les réfugiés rwandais continuaient de porter le statut de réfugié de père en fils et en même temps, il relevait le problème de la rareté des terres au Rwanda qui limitait leur retour massif. Voilà pourquoi il était un fervent défenseur du soutien aux réfugiés tutsi dans leur pays d’accueil ». Ruhigira ajoute : « J’ai été personnellement témoin d’un cas de soutien du Président aux réfugiés rwandais dans leur pays d’accueil, quand Donald Kaberuka, l’actuel Président de la Banque Africaine de Développement et qui était à l’epoque un citoyen tanzanien, avait présenté sa candidature au poste économiste de l’Organisation Interafricaine du Café (OIAC). Dans ma lettre de demande d’un ordre de mission pour représenter le Rwanda dans cette réunion de l’OIAC, j’avais demandé les instructions sur la candidature que le Rwanda voulait soutenir. Le Ministre à la présidence m’avait alors écrit une lettre m’enjoignant de soutenir la candidature de Donald et d’une façon plus explicite, soulignait que c’était le devoir du gouvernement rwandais d’aider les Rwandais qui le voulaient à s’intégrer et réussir dans leurs pays d’accueil ».

Toujours au sujet de la question des réfugiés qui a été l’une des causes avancées par le Front Patriotique Rwandais (FPR) pour attaquer le Rwanda alors qu’elle était sur le point d’être résolue, Enoch Ruhigira donne ce témoignage : « Seth Sendashonga m’a affirmé en 1997 que le FPR avait choisi d’attaquer en octobre 1990 à cause des démarches du gouvernement rwandais pour trouver une solution au problème des réfugiés tutsi en Ouganda et le début du processus démocratique dans le pays qui allaient lui ôter des arguments pour sa solution militaire ».

La littérature sur le Rwanda verse dans la propagande quand elle affirme sans nuance que la France a soutenu aveuglement le président Habyarimana. Ruhigira dément cette assertion : « La France n’a pas voulu donner assez de moyens militaires pour que le pays puisse avoir un avantage militaire. Elle conditionnait son appui à l’entente entre le PM (Premier Ministre) et le Président – entente qu’il a été difficile de réaliser étant donné la différence dans la lecture et dans l’analyse des enjeux de la guerre, mais aussi à cause des rivalités politiques et des priorités politiques divergentes entre le Président et son PM. Le Président a toujours regretté que la France ne fit pas de distinction entre les enjeux de la guerre et la propagande inhérente à tout processus démocratique surtout dans ses débuts et qu’elle n’assurât pas au pays un appui militaire conséquent et déterminant. En plus, la France a plusieurs fois refusé d’user de son influence politique pour faire pression sur le FPR et l’Ouganda pour qu’ils abandonnent la voie militaire ».

D’autres auteurs comme James Gasana ont effectivement souligné  le fait que la France a en quelque sorte précipité la défaite des Forces Armées Rwandaises en refusant de fournir des des armes (obus des mortiers) qu’elle avait vendues au Rwanda. Le résultat fut que le FPR s’est emparé de Mulindi sans possibilités pour les FAR de l’y déloger , la France ayant adopté le discours d’une certaine opposition intérieure consistant à dire que ces gens étaient des Rwandais et que leur occupation d’une partie du territoire faciliterait les négociations.

Certains chercheurs avisés pensent que l’assassinat de Landouald Ndasingwa et des membres de sa famille peut être l’œuvre du FPR du fait que ce politicien n’était plus d’accord avec la vision de ce mouvement armé. Dans leurs calculs machiavéliques, les hommes du FPR avaient peur que Ndasingwa ne leur dame le pion et se positionne comme le seul leader incontesté des Tutsi de l’intérieur.

Le livre de Ruhigira révèle qu’effectivement, Landouald Ndasingwa en avait marre du FPR, raison pour laquelle il pourrait avoir été probablement dans son collimateur pour ce refus de collaboration. Ruhigira écrit à ce sujet : « Le FPR avait encore une fois magistralement réussi son coup : le Président était accusé d’assassinat, et d’être le responsable du retard dans la mise en place des institutions de transition, et la personnalité qui voulait que les institutions de transition se missent en place sans ingérence du FPR dans la gestion interne des partis éliminée. Probablement que la prochaine victime allait être Landouald Ndasingwa, car lui-même commençait à se lasser des ingérences du FPR dans son parti et à qualifier le FPR d’une bande de gens qui ne comprenaient rien aux sensibilités politiques prévalent dans le pays ni au jeu politique en cours consistant à se positionner pour la transition et dans l’après-transition ».

Pour qui veut essayer d’y voir plus clair dans la tragédie rwandaise entre 1990 et 1994, la lecture du livre l’y aiderait grandement.

Jane Mugeni
EdA Press

 

 

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