Africains : Les dangers de la négociation avec une dictature

Confrontées aux graves problèmes d’une dictature [….], certains peuples s’installent dans une attitude de soumission passive. D’autres, ne voyant aucune possibilité d’aller vers la démocratie, concluent qu’ils doivent composer avec cette dictature apparemment indestructible, en espérant que, grâce à la « conciliation », au« compromis » et aux « négociations », il sera possible de sauver quelques éléments positifs et de mettre fin aux brutalités. En apparence et faute d’alternatives réalistes, cette option en séduit beaucoup.

Une lutte sérieuse contre une dictature brutale n’est pas une perspective agréable. Pourquoi faut-il l’envisager ?

Ne pourrions-nous pas être raisonnables et trouver des moyens de discuter, de négocier des solutions pour supprimer graduellement la dictature ?

Les démocrates ne pourraient-ils pas faire appel à l’humanisme des dictateurs, les convaincre de réduire peu à peu leur domination, et peut-être, à la longue, ouvrir la voie à l’établissement de la démocratie ?

Il est dit parfois que la vérité n’est pas uniquement d’un seul côté. Les démocrates auraient peut-être mal compris les dictateurs qui, pour leur part, auraient peut-être agi pour de bons motifs dans des circonstances difficiles. Certains penseront que les dictateurs n’attendent que quelques encouragements ou incitations pour se retirer de bonne grâce de la situation difficile à laquelle le pays est confronté.

On pourrait aussi avancer l’idée de proposer aux dictateurs des solutions gagnant-gagnant dans lesquelles tout le monde trouverait son compte. Les risques et souffrances de futurs combats pourraient être évités si l’opposition démocratique se contentait d’apaiser le conflit par des négociations (qui pourraient même être menées avec l’assistance de personnes compétentes ou d’un autre gouvernement). Cela ne serait-il pas préférable à une lutte difficile, même si elle est non-violente plutôt que militaire ?

Mérites et Limites de la Négociation

La négociation est un outil très utile dans la résolution de certains types de problèmes et ne doit être ni négligée, ni rejetée lorsqu’elle est appropriée. Dans certaines situations qui ne portent pas sur des questions fondamentales et donc sur lesquelles un compromis est acceptable, la négociation peut être un moyen appréciable pour régler des conflits.

Une grève ouvrière pour une augmentation de salaire est un bon exemple de conflit pouvant se traiter par la négociation : on trouve un point d’accord situé entre les propositions des parties en présence. Mais les conflits sociaux impliquant des syndicats reconnus sont bien différents de ceux dont l’enjeu est l’existence même d’une dictature cruelle ou le rétablissement de la liberté politique.

Lorsque les enjeux sont fondamentaux, qu’ils affectent des principes religieux, des libertés humaines ou le développement futur de toute la société, les négociations ne peuvent pas trouver une solution acceptable. Sur des questions fondamentales, il n’y a pas de compromis possible. Seul un changement radical des relations de pouvoir en faveur des démocrates peut assurer la sauvegarde des enjeux fondamentaux. Un tel changement s’obtiendra par la lutte et non pas par des négociations.

Cela ne signifie pas que la négociation ne doive jamais être utilisée mais plutôt qu’elle n’est pas un moyen réaliste pour renverser une puissante dictature quand une forteopposition démocratique fait défaut. Cependant, il arrive que la négociation ne soit même pas une option.

Les dictateurs solidement retranchés et en position de sécurité peuvent n’avoir aucune envie de négocier avec leur opposition démocratique. Ou alors, lorsque des négociations auront été initiées, les négociateurs du camp démocratique disparaîtront à jamais.

La Capitulation Négociée

Les individus ou les groupes qui s’opposent aux dictatures ont souvent de bonnes raisons de vouloir négocier. En particulier, lorsqu’une lutte militaire contre une dictature brutale s’est poursuivie durant des années sans victoire finale, il est compréhensible que le peuple entier, quelle que soit sa conviction politique, souhaite la paix.

Des négociations sont particulièrement susceptibles d’être envisagées par les démocrates quand le dictateur à une nette supériorité militaire et que les destructions et les pertes humaines atteignent un niveau insupportable pour le peuple. Il se développera alors une certaine tentation d’explorer toutes les voies qui pourraient sauver une partie des objectifs des démocrates tout en mettant fin au cycle de violences et de représailles

Une offre de « paix » négociée adressée par une dictature à son opposition démocratique n’est bien sûr pas dénuée d’arrière-pensées. Les dictateurs peuvent mettre fin d’eux-mêmes à la violence en cessant de faire la guerre à leur propre peuple. Ils peuvent, de leur propre initiative, respecter sans marchander les droits et la dignité humaine, libérer les prisonniers politiques, faire cesser la torture, arrêter les opérations militaires, se retirer du gouvernement et présenter des excuses au peuple.

Lorsque la dictature est forte mais qu’il existe une résistance gênante, le dictateur souhaite parfois négocier pour soumettre l’opposition sous prétexte de « faire la paix ». L’appel à la négociation peut séduire, mais il est fort possible que celle-ci cache de graves dangers.

Par contre, lorsque l’opposition est en position de force et que la dictature est menacée, les dictateurs peuvent chercher à négocier afin de sauver le maximum de leur pouvoir et de leur richesse. En aucun cas les démocrates ne doivent aider les dictateurs à atteindre leurs buts.

Les démocrates doivent se méfier des pièges qui peuvent leur être tendus par les dictateurs au cours du processus de négociation. L’ouverture de négociations alors que des questions fondamentales de libertés civiles sont en jeu peut n’être qu’une ruse du dictateur visant à obtenir la paix ou la soumission des opposants alors que la violence de la dictature se perpétue.

Dans ce type de conflit, la seule négociation envisageable est celle qui se tient à la fin d’une lutte décisive, lorsque le dictateur est aux abois et qu’il cherche un couloir de sécurité pour se rendre à un aéroport international.

Puissance et Justice dans la Négociation

Si ce jugement concernant les négociations paraît trop sévère, il se peut que le romantisme qui leur est associé doive être modéré. Il importe d’avoir les idées claires quant à la manière dont les négociations fonctionnent.

« Négocier » ne signifie pas s’asseoir à une table et discuter sur un pied d’égalité pour résoudre des différends. N’oublions pas deux choses : d’abord, lors des négociations, ce n’est pas la justice relative des positions et des objectifs des uns et des autres qui détermine le point d’entente. Deuxièmement, le contenu d’un accord négocié est largement déterminé par le rapport de pouvoir entre les parties en présence.

Il importe de considérer plusieurs questions difficiles : quelle perspective s’offre à une partie pour atteindre ses objectifs si, à la table de négociations, l’autre ne prouve pas de volonté de progrès ? Et que peut faire une partie si, après être arrivée à un accord, l’autre ne le respecte pas et utilise ses forces sur le terrain pour agir unilatéralement de manière non conforme à l’accord ?

Une entente négociée n’est pas obtenue par l’évaluation des droits et des torts des uns et des autres quant aux questions en jeu. Bien que ces sujets puissent être débattus, les vrais résultats des négociations viennent de l’évaluation du pouvoir absolu ou relatif des groupes qui s’opposent.

Que peuvent faire les démocrates pour s’assurer que leurs revendications essentielles soient respectées ? Que peuvent faire les dictateurs pour rester au pouvoir et neutraliser les démocrates ? Autrement dit, si l’on arrive à une entente, elle sera vraisemblablement le résultat de l’estimation dans chaque camp du rapport des forces et des projections quant à l’issue probable d’un conflit éventuel.

Il importe également de prêter attention à ce que chaque bord accepte d’abandonner pour parvenir à l’accord. Lors de négociations réussies, il y a compromis, partage. Chaque bord obtient une part souhaitée et abandonne une part de ses exigences.

Dans le cas de dictatures extrêmes, que peuvent céder les forces démocratiques ? Quels objectifs des dictateurs doivent-elles accepter ? Doivent-ils donner aux dictateurs (qu’ils soient un parti politique ou une clique militaire) un rôle permanent et constitutionnel dans le futur gouvernement ? Où est alors la démocratie ?

Même si les négociations se passent bien, il est nécessaire de s’interroger sur la forme de paix qui en sortira ? La vie sera-t-elle meilleure ou pire que si les démocrates avaient commencé ou continué la lutte ?

Les Dictateurs « Acceptables »

Les dictateurs peuvent avoir, à la base de leur domination, des motifs et objectifs variés : pouvoir, position, richesse, restructuration de la société, etc. Il ne faut pas oublier que rien de tout cela ne leur restera s’ils abandonnent leur position. Lors de négociations, ils essayeront donc de préserver leurs buts.

Quoiqu’ils promettent, il ne faut pas oublier qu’ils sont capables de promettre n’importe quoi afin de soumettre leurs opposants démocrates, pour ensuite violer effrontément tous leurs engagements.

Si les démocrates acceptent d’arrêter leur résistance afin de gagner un sursis devant la répression, ils peuvent se retrouver fort déçus. Une halte à la résistance réduit rarement la répression. Lorsque les forces contraignantes de l’opposition intérieure et internationale ont été supprimées, les dictateurs sont capables d’exercer une oppression et une violence plus aigües que jamais.

L’effondrement de la résistance populaire réduit souvent les contre-pouvoirs qui limitaient le contrôle et les brutalités de la dictature. Les tyrans peuvent alors s’en prendre à qui ils le souhaitent. « Car le tyran ne tire son pouvoir de nuisance que des faiblesses de notre résistance », a écrit KRISHNALAL SHRIDHARANI. C’est la résistance et non pas la négociation qui compte dans les conflits dont les enjeux sont fondamentaux.

Dans presque tous les cas, la résistance doit continuer pour chasser les dictateurs du pouvoir. Le succès est le plus souvent déterminé non pas par un accord, mais par l’usage des moyens de résistance les plus appropriés et les plus puissants disponibles.

Nous montrerons plus loin en détail que la défiance politique, ou la lutte non-violente, est le moyen disponible le plus puissant à disposition de ceux qui militent pour leur liberté.

Quel Genre de Paix ?

Si les dictateurs et les démocrates parlent ensemble de paix, il faut garder les idées claires, à cause des dangers que cela induit : tous ceux qui se servent du mot « paix » ne souhaitent pas nécessairement la liberté et la justice. La soumission passive à l’oppression cruelle de dictateurs, à un despote ayant fait subir des atrocités à des centaines de milliers de personnes ne correspond pas à la paix véritable.

HITLER évoquait souvent la paix et cela signifiait soumission à sa volonté. La paix d’un dictateur n’est souvent rien de plus que la paix de la prison ou de la tombe. Mais il y a d’autres dangers.

Parfois, des négociateurs bien intentionnés confondent les objectifs de la négociation et le processus lui-même. Plus encore, des démocrates ou des spécialistes étrangers participant aux négociations peuvent, d’un seul coup, fournir au dictateur la légitimité (intérieure ou internationale) qui lui était refusée du fait de sa position monopolistique dans l’État, de ses violations des Droits de l’Homme et de sa brutalité.

Sans cette légitimité désespérément nécessaire, les dictateurs ne peuvent pas continuer à régner indéfiniment. Les acteurs de la paix ne doivent pas la leur fournir.

Raisons d’Espérer

Comme nous l’avons indiqué, les dirigeants de l’opposition peuvent se sentir forcés de poursuivre la négociation en désespérant du combat démocratique. Néanmoins, ce sentiment d’impuissance peut être dépassé. Les dictatures ne sont pas éternelles.

Ceux qui les subissent n’ont pas à rester toujours faibles, et il ne faut pas que les dictateurs restent toujours forts. Aristote remarquait déjà : « … Oligarchie et tyrannie ont une durée plus brève que n’importe quelle autre constitution, […] la plupart des tyrannies n’ont jamais eu qu’une durée extrêmement brève ». Les tyrannies modernes sont aussi vulnérables.

Leurs faiblesses peuvent être accentuées et le pouvoir des dictateurs peut se désintégrer[…]

L’histoire récente démontre la vulnérabilité des dictatures et révèle qu’elles peuvent s’effondrer en un temps très court : s’il fallut dix ans (1980-1990) pour voir tomber la dictature communiste en Pologne, en Allemagne de l’Est et en Tchécoslovaquie en 1989 il a suffi de quelques semaines. Au Salvador et au Guatemala, en 1944, les luttes contre de terribles dictatures militaires durèrent environ deux semaines. Le puissant régime militaire du SHAH d’Iran fut ébranlé en quelques mois. La dictature de MARCOS aux Philippines s’écroula face à la puissance du peuple en l’espace de quelques semaines en 1986 : Le gouvernement des États-Unis abandonna rapidement le Président MARCOS dès que la force de l’opposition devint manifeste. La tentative de coup d’État en Union soviétique en août 1991 fut bloquée en quelques jours par un mouvement de défiance politique.

Peu après, plusieurs nations longtemps dominées gagnèrent leur indépendance en seulement quelques jours, semaines ou mois.

L’idée toute faite et ancienne, selon laquelle les moyens violents opèrent toujours rapidement alors que les moyens non-violents demandent du temps et de la patience n’est pas valide. Bien qu’il faille du temps pour changer profondément la situation et la société, le combat non-violent lui-même contre la dictature peut se passer relativement vite.

Les négociations ne sont pas la seule alternative à la capitulation d’une part et à la guerre d’annihilation d’autre part. Les exemples ci-dessus, ainsi que ceux du chapitre un, montrent qu’il existe une autre solution pour ceux qui veulent la paix et la liberté : la défiance politique.

Par Gene SHARPInstitution Albert Einstein
Afrohistorama

 

 

Vous pourriez être intéressé(e)

Avec des services de sécurité américanisés, Paul Kagame bafoue les droits de l’homme à sa guise
A la Une
0 partages195 vues
A la Une
0 partages195 vues

Avec des services de sécurité américanisés, Paul Kagame bafoue les droits de l’homme à sa guise

Jean-Jacques Karamira - 27 septembre 2017

[caption id="attachment_5124" align="alignleft" width="431"] Préparatifs US Army-Rwanda Defense Forces[/caption] Paul Kagame, président du Rwanda, a misé sur le bon cheval en se mettant au service du pays…

Faut-il condamner la négation des génocides?
A la Une
0 partages185 vues
A la Une
0 partages185 vues

Faut-il condamner la négation des génocides?

Anne Staquet - 21 septembre 2017

Faut-il condamner la négation des génocides ? Anne Staquet Professeur de philosophie Université de Mons Le MR vient de déposer à la chambre un projet de loi…

La déportation de Munyakazi est un échec moral et une occasion qui conforte P. Kagame dans la chasse à ses opposants politiques
A la Une
0 partages189 vues
A la Une
0 partages189 vues

La déportation de Munyakazi est un échec moral et une occasion qui conforte P. Kagame dans la chasse à ses opposants politiques

Gaspard Musabyimana - 21 septembre 2017

    L’article ci-après a été rédigé à partir d’un billet de Bill Zlatos, un écrivain indépendant vivant à Ross, USA. Léopold Munyakazi était enseignant dans un…

Les plus populaires de cette catégorie