Une résistante au Rwanda

Victoire Ingabire Umuhoza

Afrique. La principale opposante à l’autocrate Paul Kagame est en prison. Un responsable de l’opposition parle.

Présidente depuis 2006 des Forces démocratiques unifiées (FDUInkingi), le principal mouvement d’opposition au régime auto cratique rwandais, Victoire Ingabire Umuhoza travaillait dans une multinationale aux Pays-Bas où cette économiste polyglotte (elle parle kinya rwanda, français, néerlandais, anglais) coordonnait les services comptables de vingt-cinq filiales.

En janvier 2010, elle décidait de revenir à Kigali pour « libérer le pays de l’emprise autoritaire et militaro-sectaire du FPR », le parti de Paul Kagame, président au pouvoir depuis 1994. Jetée en prison de façon arbitraire le 14 octobre 2010, d’abord mise au cachot dans des conditions déplorables, elle n’a pas pu recevoir la visite de son mari ni de ses trois enfants. Dans ce pays où les autorités continuent d’accuser des responsables français de “complicité avec le génocide de 1994”, Victoire est une opposante politique que Kigali voudrait faire taire définitivement. Le Dr Emmanuel Mwi seneza, un des responsables des FDU, nous explique son sort cruel, qui ne semble guère émouvoir les défenseurs autoproclamés des droits de l’homme

Quel est l’état de santé de Victoire Umuhoza ? L’ambassadeur des Pays-Bas au Rwanda, Frans Makken, lui a rendu visite le 1er avril. Son état physique et moral est plutôt bon. Elle reste déterminée, malgré une évidente détérioration de sa santé.

Que lui reproche le régime ? Victoire est une prisonnière politique et le pouvoir essaie de justifier son incarcération par des motifs criminels : terrorisme, atteinte à la sûreté de l’État, révisionnisme et idéologie génocidaire, divisionnisme et complicité dans des actes visant à renverser un gouvernement… Le gouvernement dit vouloir en finir avec cette « hooligan que les Occidentaux veulent placer à la tête du pays », et le parquet général requiert la perpétuité. Les journaux du pouvoir ne lésinent sur rien pour l’accabler. Tous ses dis cours ont été déformés, à commencer par celui au mémorial de Gisozi, où elle avait déclaré vouloir s’incliner devant les victimes du génocide tutsi de 1994, demandant aussi que les victimes hu tues puissent être commémorées.

Y a-t-il d’autres prisonniers politiques ? Beaucoup, mais certains ont disparu et personne ne sait où ils sont emprisonnés. Tous les présidents des partis d’opposition sont incarcérés et d’autres ont été assassinés, dont des journalistes.

La communauté internationale estelle indifférente ? Nous avons l’impression que, malgré quelques réserves çà et là, elle soutient toujours ce régime dictatorial, sans trop exiger en retour. L’opposition n’est pas suffisamment soutenue dans son combat pour l’État de droit et la démocratie. Réguliè rement accusée par le régime d’avoir soutenu l’ancien gouvernement, la France n’ose plus se montrer critique. Elle semble être aux abonnés absents. La Belgique, l’ancienne puissance de tutelle, semble elle aussi hantée par le retrait de ses militaires au début du génocide. Pour des intérêts de très court terme, d’autres puissances ne semblent pas avoir pris la mesure de la gravité de la situation.

Peut-on parler d’abandon ? Au moment où la communauté internationale se mobilise contre certains dictateurs, l’opposition rwandaise aurait aimé plus de soutien. Les condamnations des assassinats de journalistes ou d’hommes politiques restent très timides. Les crimes avérés contre l’humanité, révélés par le rapport d’enquête et d’évaluation du Haut Commissariat des droits de l’homme de l’Onu sur les violations graves perpétrées au Zaïre puis en RDC, entre mars 1993 et juin 2003, ne sont condamnés que du bout des lèvres. Ce régime conserve des soutiens inconditionnels qui, même devant l’évidence, refusent d’ouvrir les yeux.

Quelle peut être la suite ? Nous savons qu’il nous revient, à nous Rwandais, d’imposer le changement. Notre combat se poursuivra jusqu’à la libération de Victoire Ingabire. Nous continuerons aussi de demander l’enregistrement de notre formation, la reconnaissance de l’opposition, la révision de la Constitution, la définition claire de certaines accusations utilisées à tort et à travers pour museler l’opposition. Nous demandons le droit de mémoire pour tous, une justice équitable et la réconciliation nationale, qui doit commencer par un vrai dialogue inter-rwandais. Propos recueillis par Frédéric Pons

Photo © SIPA

Frédéric Pons le jeudi, 16/06/2011
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