Visite de Kagame en France : faut-il boire le calice jusqu’à la lie?

23 juillet 2011 10 h 30 min 10 commentaires
Kagame et Sarkozy à Kigali en février  201O

Le président Sarkozy en visite au Rwanda en février 2010

Le 12 septembre prochain, la France va dérouler le tapis rouge et  déployer tous les fastes de la République pour le pire criminel actuellement au pouvoir : le général autoproclamé Paul Kagame, dictateur du Rwanda. Alors que cette visite était annoncée, on apprenait aussi que des femmes tutsi du Rwanda avaient déposé plainte contre l’armée française pour des viols collectifs qui auraient été commis durant l’Opération Turquoise (1994). Ces accusations seraient « confirmées » par d’anciens miliciens hutu qui auraient collaboré avec les militaires français et qui sont actuellement détenus au Rwanda.

Depuis son arrivée au pouvoir par la force des armes en Juillet 94, Kagame n’a eu de cesse que de s’en prendre à la France. Selon lui, c’est la France qui a planifié et orchestré le génocide en soutenant les milices des « extrémistes hutu » en les entrainant et en les armant. Toujours selon Kagame, l’armée française aurait directement participé audit génocide en massacrant des Tutsi ou en en livrant d’autres aux miliciens hutu. Enfin, par le biais de l’ « Opération Turquoise », la France aurait exfiltré les responsables et les réalisateurs du génocide, et elle en abriterait un certain nombre sur son territoire !

Dans mes trois livres et dans mes articles, j’ai toujours cherché à dénoncer cette accumulation de mensonges qui, malheureusement, a reçu un très bon accueil en France et ailleurs, dans certains milieux. À force d’être répétés à longueur d’articles, d’interviews ou de livres, les mensonges, même les plus éhontés, finissent par devenir des « vérités historiques ». Tous ceux qui oseraient les contester sont immanquablement trainés dans la boue, voués à l’opprobre, accusés d’être des « négationnistes », voire même des « génocidaires ».

Dans mes écrits, j’ai toujours rappelé que la guerre du Rwanda fut déclenchée par un groupe armé majoritairement tutsi issu de l’armée du pays voisin, l’Ouganda. C’est ce groupe qui, le 1er octobre 1990, attaqua le Rwanda, provoquant ainsi une guerre qui devait durer près de quatre années, avant de se propager au Zaïre voisin, où elle continue à faire des victimes encore aujourd’hui. J’ai également toujours souligné que c’est ce groupe, dont Paul Kagame prit la tête (après l’élimination physique de ses premiers dirigeants), qui commit les premières atrocités de cette guerre qui en compta tant. Des massacres de masse ont été commis par les deux camps. Mais certains furent plus « médiatisés » que d’autres, du fait de la présence de journalistes dans la zone contrôlée par le gouvernement du Rwanda, et de leur absence totale dans la zone occupée par le FPR, le groupe armé dirigé par Paul Kagame.

Certes, les massacres de civils devaient atteindre leur paroxysme durant les épouvantables « cent jours » qui suivirent l’assassinat du président de la République Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Lequel assassinat fut perpétré par le FPR, sur l’ordre de Kagame qui fit de nombreuses  tentatives pour en faire endosser la responsabilité aux « extrémistes hutu ». Ce mensonge historique revêt une importance capitale. C’est Paul Kagame qui fit abattre l’avion présidentiel causant la mort du président (et de celles de son collègue burundais, de hauts responsables rwandais et de l’équipage français) et qui porte ainsi la lourde responsabilité de la reprise des hostilités et de l’engrenage diabolique qui porta la haine et la fureur à leur comble, provoquant des massacres d’innocents à Kigali puis dans l’ensemble du pays.

Alors que le régime Habyarimana était décapité par la mort brutale de son chef et de celle de ses principaux lieutenants,  le pays plongeait dans une horreur sans précédent. Le FPR, après avoir rompu le cessez-le-feu garanti par les accords d’Arusha, lança une offensive générale, planifiée de longue date. Cela lui permit de prendre rapidement le contrôle de la plus grande partie du territoire. Alors que dans les zones encore contrôlées par les forces gouvernementales, des milices hutu massacraient des civils tutsi et des Hutus suspectés de tiédeur, le FPR, loin des caméras des médias internationaux, commettait également des massacres à grande échelle dans les territoires qu’il « libérait ».

Si les horreurs commises par les vaincus furent largement documentées, celles commises par les vainqueurs furent délibérément cachées, parfois même mises sur le compte des vaincus. Dès l’installation du nouveau régime, en juillet 1994, on s’efforça de réécrire l’Histoire. On présenta le FPR comme un groupe de gens ayant pris les armes afin de mettre un terme au génocide en cours. La sinistre  réalité est que c’est ce groupe de gens qui a déclenché cette guerre conduisant au génocide. Le FPR – et en premier lieu son chef Paul Kagame – porte donc la responsabilité morale du génocide, et il partage avec les massacreurs des deux camps celle de l’avoir perpétré. Si les épouvantables massacres commis au Rwanda par les milices hutu prirent fin avec la défaite de ces derniers, ceux commis par les troupes du FPR se poursuivirent durant les mois et les années qui suivirent la fin officielle de la guerre (juillet 1994).

À la fin de septembre 1996, ils s’étendirent au Zaïre voisin, avec l’invasion de ce pays par les troupes de Paul Kagame. Là, des centaines de milliers de réfugiés hutu furent massacrés. Certain survivants n’eurent d’autre choix que de rentrer au Rwanda, où ils eurent à subir les représailles du nouveau régime, alors que d’autres furent impitoyablement traqués et abattus lors d’un exode sans fin à travers la grande forêt zaïroise. Les civils zaïrois furent eux aussi victimes de ce conflit qui n’était pas le leur. L’armée de Kagame suscita la création de groupes armés zaïrois à leur solde, qui servirent de supplétifs et participèrent aux massacres. Cette guerre d’invasion, camouflée sous le digne nom de « guerre de libération » de ce que l’on devait rebaptiser la « République Démocratique du Congo » permit à Kagame, avec la complicité de son allié ougandais, de chasser le dictateur Mobutu de Kinshasa et de le remplacer par l’homme de leur choix, Laurent-Désiré Kabila. En 1998, ce dernier se montra trop indocile au goût de ses parrains rwandais et ougandais et une nouvelle guerre fut lancée, visant son élimination. Cette guerre ne prit officiellement fin qu’en 2002 ; elle servit de prétexte à l’accomplissement de nouveaux massacres à grande échelle. Depuis ces massacres se perpétuent car de nombreux groupes armés continuent à opérer dans l’est de la RD Congo. La population de cette région martyre n’en a malheureusement pas fini avec les exodes à répétition, la famine, les tueries et les viols de masse.   Quatre ou cinq millions de Congolais seraient morts depuis le début de ce conflit déclenché par Paul Kagame, victimes des conséquences directes ou indirectes de cette interminable guerre, la plus meurtrière depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Durant toute la durée de la tragédie congolaise, les forces d’occupation rwandaise et ougandaise et leurs collaborateurs locaux se sont livrés au pillage massif des immenses ressources naturelles du Congo/Zaïre, un pays potentiellement très riche : bois précieux, or, cassitérite, coltan, diamants et autres. C’est ce pillage à grande échelle qui a permis à Kagame de soutenir l’effort de guerre du petit Rwanda, tout en développant ce dernier, provoquant l’admiration sans bornes de ses alliés anglo-saxons.

Depuis son arrivée au pouvoir, Kagame a entrepris d’éliminer la langue française, qu’il ignore, du Rwanda, pays francophone devenu anglophone par la force, et même membre du Commonwealth, alors qu’il n’a aucune histoire commune avec le Royaume-Uni. Lorsqu’il devint ministre des affaires étrangères français, en 2007, Bernard Kouchner, grand admirateur et propagandiste de Paul Kagame, mit tout en œuvre pour renouer des relations entre la France et le Rwanda. Il y est parvenu sans grandes difficultés, le président Sarkozy s’étant aisément laissé convaincre, heureux de pouvoir se démarquer de la politique de son prédécesseur Jacques Chirac. Le chef de l’Etat français effectua même une visite éclair à Kigali en 2010, durant laquelle il ne fut pas le moins du monde gêné d’être photographié en compagnie d’officiers rwandais faisant l’objet de mandats d’arrêt internationaux émis par le magistrat français Jean-Paul Bruguière ! Simple ignorance des dossiers mêlée à une méconnaissance de l’histoire récente des relations entre les deux pays, ou réelle volonté de boire le calice de l’humiliation nationale jusqu’à la lie, pour le simple plaisir de régler des comptes politiciens ?

Le départ de Kouchner et son remplacement par Alain Juppé, qui occupait les mêmes fonctions à l’époque du génocide rwandais, fit naître, parmi ceux qui connaissaient la vérité, l’espoir de voir  le terme des compromissions avec le dictateur de Kigali. Cet espoir fut de courte durée, puisque, comme indiqué au tout début de cet article, le général Paul Kagame va effectuer une visite officielle en France, ce pays qu’il exècre tant et qu’il n’a eu de cesse de vilipender, de combattre et de couvrir d’opprobre international depuis deux décennies.

Inutile de revenir sur les accusations sans fondement lancées contre l’armée française : sous un régime de terreur, il est très facile de « convaincre » des citoyens d’apprendre par cœur des récits inventés de toute pièce, et encore plus aisé d’amener des prisonniers à corroborer de tels « témoignages ». Le président Sarkozy aura alors l’honneur de dire un grand « welcome » au plus grand criminel de guerre actuellement au pouvoir dans le monde. Ce 12 septembre 2011, j’espère bien me trouver  loin, très loin, de la France !

Hervé Cheuzeville, 22 juillet 2011

(auteur de trois livres: « Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale », l’Harmattan, 2003; « Chroniques africaines de guerres et d’espérance », Editions Persée, 2006; « Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé », Editions Persée, 2010)

A lire , dans la même rubrique : France/Rwanda : les dessous de la visite prochaine du président P. Kagame à Paris

10 commentaires

  • Par la répétition répétitive, le mensonge est déjà devenu une vérité indéniable pour le cas des génocide rwandais and la vérité a perdu sa valeur afin de devenir le mensonge. Mais pourquoi? Plusieurs raisons dont la somme colossale d’argent déployée dans les mass media, les politiciens surtout occidentaux qui ne veulent accepter qu’ils ont été trompés, s’ils ne sont pas corrompus.

    Il faut aussi y’ ajouter l’octroi d’argent par le gouvernent rwandais dans certain organisations and individus pour publier le mensonge dans les pseudo- livres, sans oublier l’utilisation des femmes dans certain cas.

    Comme conclusion: par généralisation, la grande majorité des gens de la région des grands lacs n’ont plus confiance aux politiciens et media occidentaux.

  • Merci pour cet excellent article…. en tous points conforme aux années vécues au Rwanda, au contact de la réalité et bien loin des ouvrages écrits par des « Blancs Menteurs » …

    Juste une contradiction : les 12 septembre, nous ne serons pas loin de la France…..

    Et même si les Gardes Républicains sont contraints de présenter les armes à l’assassin de leurs camarades, les adjudants-chefs de la gendarmerie française Alain Didot et René Meyer, ainsi que de l’épouse du premier, madame Gildea DIDOT….. nous nous serons là et réserverons à Kagame l’accueil qu’il mérite.

  • Ce jour là aussi, j’espère être loin, très loin de mon pays…..
    Je suis un soldat de l’Opération Turquoise et je sais ce que nous avons fait et c’était bien , même si l’intervention française était trop tardive, honte à ceux qui ont trainé pour autoriser l’Opération Turquoise , ceux là doivent se sentir bien responsable de tout ces massacres……ce sont ceux là qui soutiennent le dictateur et les massacres commis depuis en RDC……..à qui profite le crime ? pas à la France……..
    Si j’ai quitté le service actif depuis quelques mois, c’est bien par contestation à la politique menée par mon pays à l’égard de cet homme, je savais qu’il ne fallait rien attendre de monsieur K, mais j’ai une grande confiance et un profond respect pour Mr Juppé……je suis triste de le voir avaler des couleuvres.
    Cordialement
    Unter

  • Kagamé et son groupe ont attaqué le Rwanda en 1990 à partir de l’Ouganda qui a toujours été leur base et leur soutien.Les miliciens hutus avec le soutien du gouvernement habyarimana n’ont pas combattu les envahisseurs mais ont tué à grande échelle les tutsis et quelques hutus modérés qui les protégeaient à l’intérieur du Rwanda sous le pretexte que tous les tutsis sont les mêmes: rien que des cafards à exterminer. Voilà la vérité des faits.Si Kagamé et sa clique avaient été vaincus et tous tués lors des combats ;nul n’aurait parlé de génocide aujourd’hui parceque des rebelles sont morts.Un million d’innocents morts pour rien. Soyez un peu objectif dans vos investigations car là il y a un parti pris flagrant qui frise je m’excuse la mauvaise foi.

  • Kaba mamoumousdou

    Rien n’ étonnant on sait que Sarkozy est ami de dictateurs,ce n’ est pas le premier je pense ni le dernier dictateur que Sarkozy va acceuillir, il a acceuillis Mubarak, Kadafi et bientôt Kagame demain ça sera Mugabe.

  • Qu’est-ce qui fait courir Sarkozy ?Quel intérêt stratégique la France perdrait-elle en refusant de céder au chantage de Kagamé?Et comment se passera une visite dont alain Juppé,lchef de la diplomatie,sera absent ? Quelle leçon les cogolais doivent-ils tirer de cette histoire ?

  • Mais, comment ce Sarcozy peut se permettre de torpiller les valeurs de la Republique. Les francais ont fait une erreur monumental de choisir un opportuniste qui peut aller jusqu’ a cette trahison. Dans tous les cas Dieu voit tout. Il est toujours du cote des victimes.

  • Que Kagame soit ou non un dictateur, sanguinaire ou non, là n’est pas le problème. Et quand bien même…ce ne serait malheureusement pas la première fois que la France déroulerait le tapis rouge pour un autocrate africain !
    Ceux qui accablent Kagame des pires atrocités seraient-ils nostalgiques du Rwanda d’avant 1994, celui de la ségrégation et des pogroms anti-Tutsi ? Nostalgiques de l’influence française dans la région des Grands Lacs ? Seraient-ils solidaires des bandes armées rwandaises réfugiées en RDC, qui pillent, violent et tuent les populations civiles congolaises ?
    Kagame a fait plus pour le Rwanda (éducation, santé…) en 15 ans que Kayibanda et Habyarimana en 35 ans avant lui.

  • MAMPASI FREDERIC

    L’afrique ne peut pas continuer à admettre de personne comme KAGAME diriger un pays.Cet homme prend des gens comme de naîfs avant que son predecesseur soit assassiné lui était où et que ce qu’il faisait???.Aujourd’hui la RDC est destabilisé à cause de qui?.on compte des mort comme le cheveu. Cet homme qu’il sache qu’il aura un après KAGAME, je ne crois pas qu’il amenèra son tribu avec lui.il ne peut pas en vouloir à la France,sans la France je ne sais si lui se permettrait d’ ouvrir sa bouche.Il faut que la communauté internatonnale essaie de voir bien son histoire de génocide,celui le vrai génocidaire partant de l’ ouganda il avait eu le soutien de MOSEVENI pour renverser HABYARIMANA au pouvoir.Si vraiment cet homme dit la vérité,qui nous dise qui avait tué son prédecesseur.Il fait croire au monde que les peuples rwandais sont divisés,non,ce n’est pas vrai,celui qui fait que les tuthis et les hutus se haïsent.
    on n’efface jamais l’histoire

  • Le doute étant un aiguillon pour la pensée, vous feriez bien de venir au mémorial de Murambi au Rwanda pour réfléchir sur les faits.

    Je suis un citoyen ordinaire qui essaye d’être critique mais constructif vis-à-vis de mon pays et franchement, vos écris me navrent. Vous voyez la paille dans l’oeil du voisin mais pas la poutre dans le votre.

    Un génocide est la pire horreur que peut vivre l’humanité et le nier et la pire chose pour la mémoire des victimes et des rescapés. Au fait savez-vous que les mandats d’arrêt délivrés par le juge Bruguière ont été levés par le juge Trévidic?

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