Les sept controverses rwandaises

Louise Mushikiwabo, ministre rwandais des Affaires étrangères et Henri de Raincourt, ministre français de la coopération

Qu’il est difficile d’écrire sur le Rwanda ! Il y a quelques jours, je publiais un article exprimant mon indignation face à l’annonce de la visite en France du général-président Paul Kagame, prévue pour le 12 septembre prochain. Cet article, à ma grande surprise, a été repris par de nombreux sites, avec ou sans mon autorisation. Il a suscité des dizaines de commentaires, de la part de Rwandais ou de Français. Certains approuvaient mon analyse et mon indignation. D’autres me prenaient violemment à parti, m’accusant d’être un négationniste, un néocolonialiste et un partisan de la « Françafrique » cherchant à réécrire l’histoire en présentant M. Kagame comme un criminel alors qu’il serait en fait un homme courageux qui a mis fin au génocide des Tutsi et qui, depuis, se consacre au développement du Rwanda.

Qu’en est-il réellement ? Je n’ai jamais cautionné, dans cet article ou dans mes livres, les régimes à dominante hutu qui ont précédé celui à dominante tutsi du président Kagame. Je n’ai jamais non plus nié les dérives criminelles du gouvernement provisoire qui dirigea brièvement le Rwanda entre l’assassinat du président Habyarimana et la prise de Kigali par les forces du Front Patriotique Rwandais (FPR) de Paul Kagame. J’ai toujours dénoncé clairement les épouvantables massacres qui furent commis pendant cette période qui dura une centaine de jours.

Que me reprochent donc les « commentateurs » qui s’en sont pris, au-delà du contenu supposé de mon article, à mon honneur et à ma réputation ? Il leur est tout simplement insupportable que quelqu’un ose énoncer certains points dont on ne devrait pas parler, selon eux.

Quels sont ces points ? Je vais tenter ici de les résumer brièvement et clairement.

Le premier est que le régime d’Habyarimana (1973-1994) n’était pas un système nazi tropical, comme certains ont osé l’écrire. Le président Habyarimana, qui n’était pas un saint, n’a jamais planifié aucun génocide, et son règne, du moins jusqu’au déclenchement de la guerre (octobre 1990) fut marqué par un développement remarquable du Rwanda. Habyarimana est certes arrivé au pouvoir grâce à un putsch militaire, mais, dans les années 70, cela était davantage la règle que l’exception, sur le continent africain.

En 1973, faut-il le rappeler, seul le Botswana avait une démocratie multipartite ? Tous les autres Etats du continent étaient dirigés soit par des dictatures militaires (à l’instar de l’Ouganda, voisin septentrional du Rwanda, qui subissait l’ubuesque dictature du maréchal Idi Amin Dada, ou du voisin méridional, le Burundi), soit par des systèmes à parti unique, tel celui d’un autre voisin du Rwanda, la Tanzanie de Julius Nyerere. Certains pays avaient évolué du régime militaire au système à parti unique, toujours dirigés par un homme fort issu de l’armée, tel le grand voisin de l’ouest, le Zaïre du maréchal-président Mobutu Sese Seko. C’est cette voie qu’Habyarimana imposa au Rwanda, en épargnant cependant à son pays la corruption massive qui se généralisa au Zaïre, ou la répression aveugle qui ensanglanta l’Ouganda et le Burundi.

Les pays occidentaux et les bailleurs de fonds de l’époque louaient la gestion d’Habyarimana et le pays semblait sur la voie du développement et de l’apaisement des tensions Hutu-Tutsi qui avaient marqué l’indépendance du Rwanda et le régime de Grégoire Kayibanda, le premier président, renversé en 1973. En 1990, des négociations tripartites entre le Rwanda, l’Ouganda et le HCR[1] étaient sur le point d’aboutir à un accord qui aurait permis aux réfugiés tutsi vivant en Ouganda de rentrer au pays. L’attaque du 1er octobre de cette année-là empêcha un tel dénouement pacifique.

On en arrive là au deuxième point qui insupporte mes détracteurs : j’ai rappelé que cette attaque avait pour origine des éléments réguliers de l’armée ougandaise. Non, le FPR, à l’origine, n’était pas un groupe de rebelles en lutte contre un régime dictatorial et raciste. Le FPR était une armée étrangère qui attaqua le Rwanda sans déclaration de guerre. Et les liens organiques avec l’armée ougandaise perdurèrent longtemps, puisque durant la totalité de la guerre, le FPR fut fourni en hommes, armement et équipements par le pays voisin, et qu’il utilisa des camps d’entraînement sur le territoire de ce dernier (ceci alors qu’un embargo sur la fourniture d’armes avait été imposé à l’armée rwandaise, qui faisait face aux forces du FPR). Rappeler les origines « étrangères » du régime actuellement au pouvoir au Rwanda met mal à l’aise ses partisans.

On en vient maintenant au troisième point, le plus douloureux, à savoir celui des massacres commis au Rwanda pendant la guerre de 1990-94. J’ai osé, à l’instar d’autres auteurs avant moi, affirmer que les forces du FPR avait commis des massacres de masse à l’encontre des populations civiles passées sous leur contrôle. Cette affirmation est-elle inexacte ? De très nombreux témoignages la corroborent, en particulier ceux de soldats du FPR, ou de membres de ce mouvement. Certains ont même écrit des livres à ce sujet. Affirmer que le FPR a massacré des populations civiles revient-il à nier que le gouvernement de transition (avril-juillet 1994) et les milices extrémistes hutu soient responsables d’actes de génocide à l’encontre de la communauté tutsi ? Certainement pas. Ce qui s’est passé durant ces cent jours, dans les zones encore contrôlées par le gouvernement de transition, est épouvantable et doit demeurer imprescriptible ; les victimes innocentes de cette monstruosité ont le droit au respect, et ce qu’elles ont subi ne doit être ni effacé de nos mémoires, ni être relativisé ; la responsabilité des bourreaux ne doit pas être atténuée. Ceci étant clairement posé, cela doit-il nous conduire à ignorer les crimes contre l’humanité commis par les forces du FPR, avant, pendant et après ces horribles cent jours ? Je ne le crois pas. Toutes les victimes de l’épouvantable tragédie rwandaise devraient avoir le droit au respect, aucune ne devrait sombrer dans l’oubli. L’appartenance politique d’un bourreau rend-elle moins grave l’acte commis par ce dernier ? Tous les bourreaux devraient être condamnés et leurs actes dénoncés avec la même vigueur. Est-ce que « évoquer le sang des Hutu, c’est salir celui des Tutsi », comme n’a pas hésité à l’écrire Dominique Sopo, président de l’association « SOS Racisme » ? Je ne le crois pas. Je crois même qu’une telle affirmation a des relents clairement racistes. En quoi est-ce que le sang des membres d’une communauté aurait davantage d’importance que celui d’une autre ?

Ayant vécu au Rwanda et au Burundi, je prends d’ailleurs bien garde de ne jamais trop insister sur la soi-disant appartenance raciale des victimes de la tragédie rwandaise. J’ai expliqué, dans mes livres, que cette appartenance ne veut rien dire, et que ni les Tutsi ni les Hutu ne constituent une « race », ni même une ethnie. Quiconque a séjourné dans ces pays jumeaux que sont le Rwanda et le Burundi sait combien les Hutu et les Tutsi se sont mélangés, au cours des siècles. Tous parlent la même langue et vivent sur les mêmes collines depuis des temps immémoriaux. Des centaines de milliers de Rwandais, Hutu et Tutsi, ont été victimes du carnage, commis par des criminels rwandais, eux aussi Hutu et Tutsi. Le malheur des Tutsi ne doit pas effacer celui des victimes du FPR, tout comme la souffrance des victimes de ce dernier ne saurait relativiser le caractère épouvantable des crimes des milices hutu.

Le quatrième point qui semble avoir suscité la fureur de mes adversaires est celui de la mort du président Habyarimana. Rappelons simplement que ce dernier a été tué lorsque l’avion présidentiel a été abattu, le soir du 6 avril 1994, alors qu’il s’apprêtait à atterrir à l’aéroport de Kigali. Il n’y eut aucun survivant. Parmi les victimes se trouvaient le président du Burundi et les principaux chefs de l’armée rwandaise, ainsi que l’équipage, constitué de militaires français. Cet attentat, qui a coûté la vie à deux chefs d’Etat en exercice, n’a jamais fait l’objet de la moindre enquête internationale, alors que l’ONU a enquêté sur l’assassinat de Rafik Hariri, ancien premier ministre libanais, qui n’était plus en fonction lors de l’attentat dont il fut victime. N’y a-t-il pas là un « deux poids deux mesures » flagrant et inadmissible ?

Cette élimination physique simultanée de deux chefs d’Etat en exercice fut une première dans l’Histoire. L’absence d’enquête ou de jugement dans cette affaire constitue également une grande première historique. Comme d’autres, j’ai tendance à imputer cet attentat au FPR, et je pense que l’ordre d’abattre l’avion fut donné par le chef de ce dernier, Paul Kagame. Le fait que le FPR rompit le cessez-le-feu alors en vigueur la nuit même où l’avion fut abattu et qu’il lança ses forces dans une offensive générale, qui ne pouvait qu’avoir été planifiée de longue date, constitue un indice sérieux.

D’autres éléments, apportés par d’anciens membres du FPR, semblent corroborer cette thèse. Cependant, certains affirment que ce sont les « extrémistes hutu » qui seraient les véritables auteurs de l’attentat et cela constituerait donc un coup d’Etat. J’avoue ne pas croire à cette hypothèse. Les principaux chefs de l’armée ont péri dans le crash, au côté du président. De nombreux témoins étrangers ayant eu des contacts avec les autorités de fait confirment l’état d’impréparation absolue, voire la panique, des personnes qui furent amenées à prendre les rênes du pouvoir en ce matin du 7 avril. Une enquête internationale aurait pu aider à lever le doute terrible qui continue de planer, 17 années après les faits.

Le cinquième point de controverse est directement lié au quatrième : cet attentat contre l’avion présidentiel est-il l’élément qui déclencha les massacres de masse visant les Tutsi et les opposants, durant ces horribles cent jours qui suivirent la mort du président ? Répondre oui à cette question après avoir affirmé que Kagame est l’homme qui donna l’ordre de commettre ledit attentat revient à faire porter à ce dernier la responsabilité indirecte de cette tragédie. Je n’ai jamais affirmé que M. Kagame était l’auteur de ces ignobles massacres d’avril-juillet 1994. Les responsables des crimes commis en zone gouvernementale durant cette période sont clairement identifiés : ce sont les partisans de la suprématie hutu, les leaders extrémistes de plusieurs partis à dominante hutu, et les chefs la milice interhamwe. Dans des circonstances « normales », ces politiciens racistes n’auraient pas eu la possibilité d’aller jusqu’au bout de leur délire criminel. Le chaos et la vacance de pouvoir qui suivirent l’attentat ainsi que la panique causée par l’offensive générale du FPR leur en donnèrent l’occasion. Ces massacres de masse étaient-ils planifiés de longue date, comme on l’a souvent affirmé ? Je n’en sais absolument rien : en 17 années de travaux, le TPIR[2]n’a pu en apporter la preuve.

Le sixième point de polémique entre pro et anti Kagame concerne le rôle de l’armée française au Rwanda, en particulier durant l’Opération Turquoise, déployée dans le quart sud-ouest du pays à la fin de la guerre. Certains Français et Rwandais affirment que cette intervention visait à remettre au pouvoir les « génocidaires » chassés de Kigali par les forces du FPR en juillet 1994. Ils ajoutent qu’elle permit aux auteurs du génocide de s’enfuir au Zaïre. Il convient de rappeler ici que l’Opération Turquoise avait un mandat du conseil de sécurité des Nations Unies, et que la majorité des dignitaires du gouvernement en fuite gagnèrent le Zaïre via Gisenyi, ville frontière rwandaise qui n’a jamais été sous le contrôle des militaires français.

Comme si cela ne suffisait pas, les accusateurs affirment aussi que les forces françaises ont participé aux massacres de Tutsi, aux côtés des interhamwe, et qu’elles se sont rendues coupables de viols de femmes tutsi. Pour ma part, j’affirme que cette Opération Turquoise tant décriée sauva la vie de milliers de Tutsi qui se trouvaient à l’époque dans cette partie du Rwanda. Sans doute n’en a-t-elle pas sauvé suffisamment ?

Dans une tragédie d’une telle ampleur, il est toujours facile, après les faits, de prétendre que davantage eût pu être accompli ! Je prétends que les militaires français ont fait du bon boulot, compte tenu des circonstances et de la situation de chaos qui régnait alors au Rwanda. Affirmer que ces militaires auraient participé aux massacres me semble être une accusation hautement fantaisiste. Des viols ont-ils été commis par des soldats français ? Je n’en sais strictement rien. Si cela était le cas, de tels actes devraient bien évidemment être punis. Tant les accusations de massacres que celles de viols me semblent être des inventions d’un régime dictatorial cherchant à ternir l’image d’un pays coupable à ses yeux d’avoir eu des relations avec le régime précédent.

Le septième point déchainant les passions concerne le rôle du Rwanda dans le pays voisin, le Zaïre devenu République Démocratique du Congo. Pourtant, les faits sont bel et bien avérés. L’armée de Paul Kagame a effectivement envahi ce pays, durant le dernier trimestre de 1996. Elle a attaqué les camps de réfugiés rwandais qui se trouvaient autour de Goma et de Bukavu, faisant des milliers de victimes. Si des centaines de milliers de ces réfugiés n’ont eu d’autre choix que de rentrer au pays, des centaines de milliers d’autres parvinrent à passer au travers des mailles du filet dans une fuite éperdue à travers la grande forêt équatoriale. Ils furent impitoyablement pourchassés par l’armée de Kigali, à travers tout le pays. Durant cet exode, au bas mot deux cent mille d’entre eux ont péri, d’épuisement, de faim, mais aussi victimes des tueries perpétrées par cette armée et ses supplétifs congolais. Là encore, évoquer le sort tragique de tous ces gens semble constituer, aux yeux des partisans de Kagame, un outrage à la mémoire des victimes tutsi de 1994. Là aussi, je m’insurge contre cette différence de traitement réservée aux victimes, en fonction de leurs prétendues origines « ethniques ».

Le sort réservé aux populations congolaises durant les années de guerre et d’occupation rwandaise fut lui aussi épouvantable : massacres de masse, viols collectifs (eux aussi « de masse »), exodes à répétition, déplacements de populations. Le pillage des ressources naturelles du Congo, perpétré pour le compte du régime de Kigali, a lui aussi été bien documenté par différentes commissions d’ « experts » de l’ONU. L’évoquer ne devrait donc pas être sujet à controverse.

Toutes les questions évoquées ci-dessus m’amènent, en tant que citoyen, à m’indigner que l’actuel chef de l’Etat rwandais puisse être reçu officiellement à Paris. Toute la lumière devrait d’abord être faite sur ces questions. Lorsque la vérité, toute la vérité, sera révélée, il sera nécessaire que toutes les victimes de cette immense tragédie puissent commémorer leurs souffrances et leur deuils tout en reconnaissant et en respectant les souffrances et les deuils des autres. Car dans ce drame rwandais, nul ne saurait avoir le monopole de la souffrance et de la commémoration. Une fois ce travail de mémoire accompli, une véritable réconciliation pourra alors s’amorcer. Cette dernière pourrait prendre la forme d’un dialogue inter-rwandais. Ce n’est qu’alors que le Rwanda et la France seraient en mesure de renouer des relations saines et que l’on pourrait accueillir dignement, à Paris, le président d’un Rwanda réconcilié avec lui-même.

Hervé Cheuzeville, 1er août 2011

(Auteur de trois livres: « Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale« , l’Harmattan, 2003; « Chroniques africaines de guerres et d’espérance« , Editions Persée, 2006; « Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé« , Editions Persée, 2010)

 



[1] Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés
[2] Tribunal Pénal International pour le Rwanda

 

 

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