Critiques au livre d’Enoch Ruhigira

Enoch Rugira, La fin tragique d'un régime. Vol. I : Le legs démocratique gaspillé, Editions La Pagaie, mai 2011

Enoch Ruhigira est le dernier directeur de cabinet de feu-président Habyarimana.  Edouard Karemera, qui a occupé le même poste que l’auteur les années antérieures, nuance et complète certains évènements évoqués dans le  livre.

Lire tout le texte : KAREMERA Edouard sur livre Enoch RUHIGIRA.

Echos d’Afrique

1. Le récit sur le départ de la primature du Docteur Dismas Nsengiyaremye et son  remplacement par Agathe Uwilingiyimana[1]

Comme correctement rapporté à la 144, le ministre des affaires étrangères, Boniface Ngulinzira, a reçu mandat du premier ministre Nsengiyaremye de négocier et faire accepter sa candidature au poste de premier du Gouvernement de Transition à Base Elargie (GTBE) et de faire figurer son nom dans un des protocoles. Pour réussir cette mission impossible, Ngulinzira avait reçu carte blanche de Nsengiyaremye pour répondre positivement à toutes les exigences des négociateurs du FPR. Après avoir fait les concessions les plus extrêmes, Boniface Ngulinzira et Dismas Nsengiyaremye constatèrent, à leur désagréable surprise, que le chef de la délégation du FPR les avait roulés dans la farine, en tenant Faustin Twagiramungu au courant de toutes les tractations en cours et, une fois ses exigences satisfaites, en lui demandant de se débrouiller pour les faire avorter.

Pour faciliter la compréhension des enjeux, il faut rappeler à ce niveau que Faustin Twagiramungu, à l’époque président du MDR, était en compétition avec Dismas Nsengiyaremye pour le poste de Premier Ministre du GTBE. Faustin Twagiramungu avait le soutien de Paul Kagame tandis que Nsengiyaremye misait sur le soutien de Kanyarengwe, alors président du FPR. Ceci avait éclaté au grand jour lors des rencontres de Bujumbura, du 25/02/1993 au 02/03/1993, et de Dar-es-Salaam, du 05 au 07 mars 1993, faisant suite à l’attaque générale du FPR, le 08 février 1993, stoppée aux portes de la Capitale.

A Bujumbura, Faustin Twagiramungu a négocié avec Alexis Kanyarengwe sous la surveillance • des hommes de Paul Kagame[2]. La semaine suivante, ce fut le tour de Nsengiyaremye de signer avec Kanyarengwe le fameux « Document confidentiel du 07 mars 1993[3] » qui renvoyait du Rwanda, pratiquement sans délais[4], les troupes françaises qui avaient aidé les FAR à stopper la progression du FPR vers Kigali.

Alerté par ses complices du FPR, Twagiramungu avait alors sollicité ses amis ministres du PL et du PSD pour soulever la question à la plus prochaine séance du Conseil des ministres. Acculé, Nsengiyaremye a été obligé d’inscrire la question à l’ordre du jour parmi les divers. Lors du débat, il se retrouva seul à défendre sa candidature, avec l’appui de Gaspard Ruhumuliza probablement mu par solidarité régionale. Agathe Uwilingiyimana brilla par son silence, car elle roulait déjà pour Twagiramungu soutenu par le FPR tandis que les deux autres ministres du MDR, inconditionnels de Nsengiyaremye, étaient en mission à l’étranger.

La question de la candidature au poste de premier ministre du GTBE a continué à empoisonner le travail du gouvernement et à alimenter les dissensions au sein du MDR jusqu’à la fin de la période de trois mois de prolongation de mandat, accordés le 16 avril 1993 au gouvernement du Docteur Nsengiyaremye, pour terminer les négociations avec le FPR10. Entretemps, les partis PSD, PL et MRND avaient adressé au Président Habyarimana, des mémorandums faisant une évaluation très critique de l’action du Docteur Nsengiyaremye à la tête du gouvernement de coalition des cinq partis et signifiant qu’ils s’opposeront fermement à sa reconduction dans les mêmes fonctions à la tête du GTBE[5]. Ce n’est donc pas le Président Habyarimana qui a mis fin aux fonctions de Dismas Nsengiyaremye en tant que premier ministre, comme Ruhigira semble le suggérer[6]. Sans l’évaluation négative de ses anciens alliés des Forces Démocratiques de Changement, le Président Habyarimana et le MRND n’auraient jamais réussi à l’écarter de la Primature.

Il est vrai que Nsengiyaremye a lui-même donné le bâton pour le fouetter. Alors qu’il avait un adversaire coriace au sein de son parti, en la personne de Faustin Twagiramungu, Dismas Nsengiyaremye a fait preuve d’une extraordinaire cécité politique lorsque, le 16 juillet 1993, avec ses amis Donat Murego et Froduald Karamira, il a craqué la porte et quitté les négociations en cours, en lui laissant le champ libre. Sans se gêner le moins du monde, ni consulter le parti, Faustin Twagiramungu a profité de cette désertion de ses collègues pour présenter la candidature d’Agathe Uwilingiyimana en remplacement de Nsengiyaremye dont le mandat à la tête du gouvernement expirait ce même jour à minuit.

Sans l’égoïsme, l’obstination et le manque de vision politique de Dismas Nsengiyaremye, le MDR aurait pu éviter l’impasse en proposant un autre candidat pour le poste de Premier Ministre du GTBE et en maintenant Nsengiyaremye en fonction jusqu’à la fin des négociations. Probablement qu’une décision dans ce sens aurait évité le désastre au pays. Il n’y avait aucun obstacle majeur à décider dans ce sens puisque le MDR comptait dans ses rangs beaucoup d’hommes de valeur et que, comme nous le savons aujourd’hui, ce parti avait même déjà identifié Jean Kambanda comme candidat possible pour occuper ce poste[7].

2. Le récit édulcoré de la rencontre de Dar-es-Salaam et la signature du fameux document confidentiel du 07 mars 1993 négocié secrètement entre Dismas Nsengiyaremye et Alexis Kanyarengwe[8].

Si mes souvenirs sont exacts Enoch Ruhigira et Faustin Munyazesa faisaient partie de la délégation gouvernementale conduite par le Premier Ministre Dismas Nsengiyaremye lors de la rencontre de Dar-es-Salaam du 05 au 07 mars 1993[9]. Deux documents d’inégale importance ont sanctionné la dite rencontre : le Communiqué conjoint et le «Document confidentiel du 07 avril 1993 ». Le communiqué conjoint a été contresigné par le représentant du Facilitateur, le Premier Ministre et Vice-président de la République Unie de Tanzanie John S. Malecela. Il a été diffusé et commenté comme étant le seul document ayant sanctionné la rencontre[10]. Le Document confidentiel était de loin le plus important ; le chef du gouvernement d’un pays en guerre y faisant d’importantes concessions à l’ennemi, en échange d’un hypothétique respect par ce dernier du cessez-le-feu et de sa promesse non moins hypothétique de revenir à la table des négociations. Ce document ne porte pas la signature du représentant du Facilitateur. Or, ce n’était pas la première fois que le FPR violait le cessez-le-feu pour monter les enchères, dans la suite des négociations. Le Facilitateur ne pouvant pas garantir les engagements pris en secret par Alexis Kanyarengwe au nom du FPR, Nsengiyaremye venait de troquer l’assistance militaire française contre du vent.

En réalité l’arrangement secret de Dar-es-Salaam s’inscrivait dans la même logique partisane qui avait prévalu lors de la rencontre de Bujumbura entre une délégation du FPR et les partis de l’opposition intérieure, fermement dénoncée par le MRND qui avait refusé d’y prendre part malgré les fortes pressions de l’ambassadeur des Etats Unis d’Amérique[11]. En signant un tel document, le premier ministre Nsengiyaremye savait bien qu’il mettait fin à la seule assistance militaire dont les FAR jouissaient, en ce pire moment de la guerre. Il savait que sans cette assistance les FAR n’allaient plus pouvoir contenir, pour longtemps, les troupes du FPR stoppées à Rulindo, aux environs de 30 Km de la Capitale. La stratégie du FPR apparentée au « Fight and Talk» des maoïstes était suffisamment connue[12] pour que le chef du gouvernement rwandais puisse prétendre qu’il était le seul à l’ignorer.

Surpris par cette décision irresponsable, le Président Mitterrand a dépêché son ministre de la Coopération à Kigali, à la tête d’une importante délégation comprenant des militaires de haut rang et des diplomates, avec mission une fois de plus de « pousser le Président Habyarimana et son Premier Ministre à parler d’une même voix face au FPR», mais ce fut en vain comme lors de la précédente mission de février 1993[13]. La façon dont ces deux rencontres et les documents les sanctionnant sont abordés dans le livre ne me semble pas refléter la réalité. Les communiqués du 02 et du 07 mars 1993 montrent dans quelle ambiance les discussions de Bujumbura et de Dar-es-Salaam se sont déroulées. Les préoccupations partisanes et la volonté de mettre en difficulté, voire même de supplanter le Président Habyarimana et son parti, dans les discussions avec l’agresseur venaient nettement avant l’intérêt supérieur du Pays.

Eu égard à la situation difficile que les FAR traversaient à ce moment, la signature du fameux document confidentiel du 07 avril 1993 et le refus de Dismas Nsengiyaremye de considérer les conseils du Ministre français de la Coopération étaient bel et bien des actes de trahison. C’est en leur portée en les justifiant par les rivalités politiques qui opposaient les deux premiers responsables de l’Exécutif rwandais.

Ces actes du Premier Ministre Nsengiyaremye rappellent étrangement le communiqué du 03 juin 1992, annonçant le pacte scellé entre le FPR et les partis MDR, PSD et PL à l’issue de leur rencontre controversée de Bruxelles, du 29/05 au 03/06/1992, et la fameuse déclaration de Faustin Twagiramungu approuvant l’attaque de la ville de Byumba par le FPR, le 05 juin 1992. Unanimement condamnée par le peuple rwandais, cette malheureuse déclaration disqualifie encore aujourd’hui son auteur, aux yeux des ressortissants de Byumba qui ont survécu aux attaques meurtrières du FPR. Pourquoi le peule rwandais serait-il plus indulgent envers l’ancien premier ministre Nsengiyaremye qui a donné au FPR les facilités pour défaire son armée, confisquer le Rwanda après avoir tué ou fait tuer des milliers et des milliers de victimes innocentes et sevrer les Rwandais de la démocratie à peine retrouvée dans le cadre de la constitution du 10 juin 1991? Nsengiyaremye et ses suppôts peuvent-ils contester que ce dernier n’aurait jamais accédé à un si haut niveau de responsabilité, sans cette constitution du 10 juin 1991?

3. Le récit de la cérémonie inachevée de mise en place des Institutions de transition à base élargie, le 05 janvier 1994[14]

Le 05 janvier 1994, peu après 11H00, Juvénal Habyarimana a prêté serment comme Président de la République pour la période de transition. A son assassinat, le 06 avril 1994, il était la seule institution prévue par l’Accord de paix d’Arusha qui était en place. Comme Enoch Ruhigira l’écrit dans son livre, la cérémonie a été marquée par une tension perceptible au niveau des services chargés du Protocole, des services de sécurité et de ceux de la MINUAR. Les officiels du FPR logés dans l’Hôtel Amajyambere contigu à la salle des cérémonies ont effectivement boycotté la séance de prestation de serment du Président. Par contre, contrairement à ce qu’écrit. Ruhigira[15], Agathe Uwilingiyimana et Faustin Twagiramungu étaient tous les deux présents dans la salle et ont suivi, religieusement, le discours injurieux du président de la Cour Constitutionnelle, Joseph Kavaruganda, à l’adresse du Président Habyarimana avant de recevoir son serment. C’est seulement quand Habyarimana a annoncé la suspension de la cérémonie jusqu’à 15H00[16] que les deux ont commencé à s’agiter comme attesté par les photos d’archives[17] et d’autres documents contemporains.

Dans l’après-midi le premier ministre Uwilingiyimana, le premier ministre désigné Faustin Twagiramungu et le président de la Cour Constitutionnelle, Joseph Kavaruganda[18], ont emboité le pas aux officiels du FPR et boycotté les trois volets de la cérémonie reportés à 15H00 : la prestation de serment des députés, l’élection du Bureau du Parlement et la prestation de serment des membres du Gouvernement de transition à base élargie au FPR.

Ces trois rectifications suggérées ne diminuent en rien mon appréciation globale et positive sur tout le livre. A elle seule, la rigueur dont Ruhigira a fait preuve dans la présentation de tant d’événements après tant d’années d’errance force mon respect et m’autorise à recommander, sans réserve, la lecture de ce livre qui éclaire beaucoup d’aspects du régime Habyarimana jusque là inconnus ou mal présentés au grand public. Son témoignage complète utilement et/ou corrige les publications faites à chaud par certains experts et autres spécialistes autoproclamés du conflit rwandais[19].

Edouard Karemera

KAREMERA Edouard sur livre Enoch RUHIGIRA



[1] Enoch Ruhigira , op.cité, pages 145 à 146.

[2] A Bujumbura, certes Kanyarengwe a signé seul le communiqué final du 02 mars 1993, mais il avait été constamment surveillé et encadré par Rutaremara, Mazimpaka et Bizimungu.

[3] Document confidentiel entre le Gouvernement rwandais et le Front Patriotique Rwandais relatif aux modalités de retrait des troupes étrangères. Journal officiel de la République rwandaise N° 16 du 15 aout 1993, page 1447.

[4] Voir le calendrier de retrait et celui de cantonnement, dans le même numéro du Journal officiel, page 1447. 10 Voir le Communiqué de presse des partis MRND, MDR, PSD et PL du 16 juin 1993 et la lettre du 6 juin (sic) 1993 adressée par le premier ministre Nsengiyaremye au Président Habyarimana.

[5] Voir le Mémorandum du 06 juillet 1993, transmis le 08 juillet au président Habyarimana, celui du MRND et celui du parti PSD tous les deux transmis au Président de la République, le 12 juillet 1993.

[6] Enoch Ruhigira , op.cité, page 145

[7] Jean Kambanda lui-même en a longuement parlé dans ses confessions faites aux enquêteurs du bureau du Procureur à Dodoma.

[8] Enoch Ruhigira, op.cité, pages 160, note de bas de page 179 et page 162, note de bas de page 181.

[9] 15De retour de cette mission, comme d’habitude, les deux ministres sont venus informer le Bureau politique du MRND

[10] Lire le dit Communiqué conjoint dans le Journal officiel de la République rwandaise N°16 du 15/08/1993, pages 1441 à 1446

[11] Contacté en sa qualité de président de la Commission politique du MRND, Edouard Karemera avait alors opposé une fin de non recevoir à l’émissaire de l’ambassadeur Robert Flatten.

[12] Lire à ce sujet, le Chapitre IV du récent ouvrage du général français Didier Tauzin « Rwanda. Je demande justice pour la France et ses soldats », Editions Jacob-Duvernet, 2011.

[13] Enoch Ruhigira, op. cité, page 162

[14] Enoch Ruhigira, op. cité, page 188.

[15] Enoch Ruhigira, op. cité, page 188.

[16] Le Président voulait mettre la pause à profit pour essayer avec les deux premiers ministres de résoudre les problèmes posés à la dernière minute par la liste des députés du Parti Libéral et dans l’attribution de certains postes ministériels.

[17] La Télévision rwandaise a filmé toute la cérémonie.

[18] Joseph Kavaruganda a expliqué son absence en exhibant une lettre lui envoyée par Agathe Uwilingiyimana, décommandant la cérémonie.

[19] Il y a lieu de citer, à titre d’exemples, Colette Braeckman, Filip Reyntjens, André Guichaoua, Gérard Prunier, Jean Pierre Chrétien, Alison Des Forges dont les publications ont longtemps été considérées comme des références incontournables,…

 

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