Réaction d’Hervé Cheuzeville aux attaques de Jérémy Loisse

femmeresistance-photo comiteactionpalestine.org

J’ai longtemps hésité avant de réagir aux attaques du sieur Jérémy Loisse concernant mon article relatif à l’éventuelle reconnaissance d’un Etat palestinien. Non pas que je ne puisse admettre la différence d’opinion sur tel ou tel sujet. D’autant que, dans mon papier, j’avais exprimé mon respect tant pour les Palestiniens que pour ceux qui soutiennent sincèrement leur cause (« nombre de ces personnes croient d’ailleurs sincèrement qu’une telle reconnaissance serait un acte de justice à l’égard des Palestiniens, dont beaucoup ont été dépossédés de leurs maisons et de leurs terres ancestrales depuis la création de l’Etat d’Israël, en 1948 »).

Je comprends tout à fait que l’on puisse avoir de la sympathie pour les Palestiniens, d’autant plus que j’en éprouve moi-même, tout en ayant une sympathie que je ne cherche pas à dissimuler envers le peuple d’Israël et, d’une manière plus générale, envers les Juifs victimes de persécutions séculaires. Non, la raison pour laquelle j’ai hésité à réagir, c’est le sentiment de malaise que j’éprouve envers les attaques personnelles qui parsèment le papier dudit Jérémy Loisse. On peut ne pas être d’accord. Mais pourquoi s’en prendre de cette manière à une personne que l’on ne connaît pas, n’hésitant pas à lui prêter des opinions, des idées et des pensées qui ne sont pas les siennes ?

Pourquoi de tels procès d’intention ? Au-delà de ses attaques visant ma personne, ce qui me gêne dans l’article du sieur Loisse, ce sont ses amalgames, ses mélanges d’éléments véridiques avec des approximations, voire des mensonges, sans parler de ses confusions chronologiques et historiques. Enfin, ce qui me heurte profondément, c’est son désir constant de mettre au même niveau le sort du peuple juif pendant la Seconde Guerre Mondiale et celui du peuple palestinien depuis la création de l’Etat d’Israël. Ce procédé vise en fait à relativiser le génocide accompli par les nazis, tout en assimilant les Israéliens aux bourreaux de leur propre peuple. Un tel procédé est tout simplement ignoble et répugnant. C’est ce que cherche à faire le soi-disant humoriste Dieudonné, que semble particulièrement apprécier Monsieur Loisse. N’en déplaise à tous les Dieudonné et Jérémy Loisse de ce bas monde, on ne pourra jamais établir d’équivalence entre le sort des Palestiniens, aussi regrettable soit-il, et celui des six millions d’hommes, de femmes et d’enfants juifs méthodiquement gazés et fusillés.

Voici une petite liste, non exhaustive, d’éléments pour le moins troublants que j’ai pu relever dans son texte.

D’abord l’antijudaïsme : ce mot, je l’avais choisi avec soin. Les Arabes ne sont-ils pas des Sémites ? Comment aurais-je pu parler d’antisémitisme, alors que l’antijudaïsme actuel vient essentiellement de milieux arabes ou pro-palestiniens ? Comment des Arabes pourraient-ils être antisémites ? Par contre, il leur est tout à fait possible de sombrer dans l’antijudaïsme.

A lire M. Loisse, tout était rose du temps où « les Arabes détenaient Jérusalem ». C’est sans doute pour cela que les Israéliens n’avaient pas accès au Kotel (« mur les lamentations ») entre 1948 et 1967. Ce monsieur insiste sur le fait que les Palestiniens ont été chassés de leurs terres en 1948, alors que la majorité d’entre eux a fui. Par contre, quand il s’agit de l’ « incendie du Grand Temple », monsieur Loisse n’hésite pas à affirmer que les Juifs « avaient fui » alors que le fait qu’ils aient été chassés par les Romains est parfaitement connu.

Je souhaiterais informer Monsieur Loisse que la Silésie et la Prusse Orientale faisaient bel et bien partie intégrante de l’Allemagne d’après le traité de Versailles. C’est la frontière de facto, imposée par l’URSS, qui a « séparé » ces provinces de l’Allemagne en les rattachant à la Pologne et à la Russie. Quant à la région des Sudètes, elle ne pouvait pas être « séparée » de l’Allemagne, puisqu’elle n’en avait jamais fait partie : avant le traité de Versailles, ces territoires appartenaient à l’empire austro-hongrois. Si Monsieur Loisse avait une meilleure connaissance de l’Allemagne et des Allemands, il saurait qu’un Allemand de Prusse Orientale était aussi différent d’un Bavarois ou d’un habitant du Palatinat  qu’un Palestinien peut l’être d’un Jordanien ou d’un Syrien. Ma comparaison entre l’intégration de l’un et l’absence d’intégration de l’autre n’était donc pas aussi absurde que cela.

Effectivement, j’affirme que l’on ne parle pas des réfugiés juifs. M. Loisse sait-il qu’un bon tiers de la population de Bagdad, par exemple, était composée de Juifs ? A-t-il souvent entendu parler de leur exode d’Irak et de leur intégration réussie en Israël, sans soutien onusien ?

Pour ce qui est de l’évènement relaté par M. Loisse (le soutien de l’Allemagne nazie à un groupuscule juif extrémiste en 1936), il s’agit là d’un cas de malhonnêteté intellectuelle flagrante. Comment comparer ce qui a pu se passer en 1936 (des années avant la guerre et l’extermination des Juifs par les nazis) et le séjour du Grand Mufti à Berlin ? Ce séjour a bel et bien eu lieu pendant la guerre et pendant la Shoah. Le Grand Mufti n’a d’ailleurs pas hésité à parrainer la création par Hitler d’un bataillon de SS bosniaques musulmans et à lui rendre visite alors que ses éléments commettaient des atrocités envers les populations de Yougoslavie occupée.

Un autre procédé malhonnête que j’ai relevé dans le texte du sieur Loisse consiste à présenter les élucubrations de rêveurs juifs de la fin du XIXe siècle, qui n’avaient jamais mis les pieds au Moyen-Orient, comme étant la politique des autorités israéliennes depuis 1948. A ma connaissance, Israël n’a jamais revendiqué le Sinaï, par exemple, et ce territoire fut rendu à l’Egypte à la suite des accords de paix de 1979. Cela eût-il été le cas si Menahem Begin avait envisagé d’établir « Eretz Israël » du Nil à l’Euphrate ? S’il est vrai que Théodore Herzl avait envisagé un temps l’installation des Juifs sur une autre terre que la Palestine (L’Ouganda plutôt que l’Argentine), il n’en est pas moins vrai qu’il concevait une telle option comme une solution d’urgence (un « asile de nuit », pour reprendre ses termes) afin de faire face à l’afflux des réfugiés juifs qui fuyaient les pogroms de la Russie tsariste. L’objectif à long terme demeurait l’installation du peuple juif en Palestine, lorsque les conditions géopolitiques le permettraient, ce qui était loin d’être le cas au tout début du XXe siècle.

Aucune preuve n’a jamais été apportée quant à l’origine israélienne des balles qui ont tué le jeune Mohamed al-Doura. L’enfant a été tué lors d’échange de tirs entre soldats israéliens et militants palestiniens. Cela n’empêche pas Monsieur Loisse d’affirmer péremptoirement qu’il fut victime de soldats israéliens. Sans doute a-t-il vu des images que le reste du monde n’a pas vues, ou qu’il a pu faire une expertise balistique in situ. Par contre, les auteurs de l’assassinat de la famille Fogel sont eux parfaitement identifiés, et ils ont même reconnu leur forfait. Il y a pire dans le texte en question : le sieur Loisse semble vouloir attribuer le massacre de Sabra et Chatila à l’armée israélienne, alors qu’il fut le fait d’une milice libanaise !

Je ne voudrais pas engager un débat sur les notions de « peuple », de « nation » et de « religion ». Mais Monsieur Loisse a certainement tort de limiter la judaïté à la seule appartenance à la religion juive. Certains se disent juifs bien qu’athées. Je suis loin de soutenir la demande de Benjamin Netanyahou concernant une éventuelle reconnaissance du caractère juif de l’Etat d’Israël. Si j’ai évoqué cette dernière, c’était pour souligner, une fois de plus, la différence de traitement en ce qui concerne ce qui vient d’Israël et ce qui vient du monde arabe. Que l’Egypte soit, de par sa constitution, une « République Arabe » ne semble choquer personne, alors qu’une bonne partie de la population égyptienne vivait dans ce pays bien avant l’arrivée des Arabes et que son apport à l’Egypte est au moins aussi important que l’apport arabe. Que la constitution d’un pays aussi laïque que la Tunisie stipule que le président de la République doive être musulman ne heurte personne. Alors, pourquoi considérer comme raciste le désir de certains Israéliens de voir reconnu le caractère juif de l’Etat… hébreux ? N’oublions pas que ce dernier est le seul au monde à être peuplé par une majorité de Juifs, alors qu’il existe 21 Etats arabes.

Enfin, et d’une manière générale, je trouve honteux de mettre en avant uniquement les phrases de mon texte laissant transparaître une certaine sympathie pour Israël tout en omettant d’en mentionner d’autres, dans lesquelles j’exprime ma compréhension envers le peuple palestinien. Plus grave, Jérémy Loisse évite de commenter le fond de mon texte, qui est une proposition de solution pacifique et durable au problème israélo-palestinien. Pas un mot sur l’idée d’une Confédération israélo-palestinienne ! Monsieur Loisse préfère tenter de me faire passer pour un partisan de Netanyahou, alors qu’une telle idée de confédération doit faire au moins autant horreur à ce dernier qu’aux dirigeants du Hamas !

Pour être crédible, le sieur Loisse aurait intérêt, à l’avenir, à éviter les attaques personnelles ainsi que les amalgames et autres approximations historiques, qui ne peuvent que desservir la  cause qu’il défend.

Hervé Cheuzeville

(Auteur de trois livres: « Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale« , l’Harmattan, 2003; « Chroniques africaines de guerres et d’espérance« , Editions Persée, 2006; « Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé« , Editions Persée, 2010)

 

 

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