Vive la Zambie !

Michael Sata, président de la Zambie/photo lusakatimes.com

Un évènement majeur s’est produit, ce 23 septembre 2011. Un évènement pourtant passé largement inaperçu en France et en Europe. La crise boursière et la tentative de Mahmoud Abbas de faire reconnaître la fiction de son « État » palestinien ont, semble-t-il, monopolisé l’attention des grands médias.

Que s’est-il donc passé, qui aurait dû attirer notre attention ? Le résultat des élections présidentielles zambiennes a été annoncé. Quelle importance, me demandera-t-on. Des élections, il y en a presque tous les jours, à travers le monde. Et qui connaît la Zambie, que l’on confond trop souvent avec la Gambie ? La Zambie est située au cœur de l’Afrique australe. Elle est dépourvue d’accès à la mer et ne compte que douze millions d’habitants, sur un territoire bien plus vaste que celui de la France. Ce qui fait l’importance du résultat de ces élections zambiennes, c’est leur résultat. En effet, c’est le candidat de l’opposition, Michael Sata, qui l’a emporté. Et le président sortant, Rupiah Banda, dès l’annonce des résultats, lui a téléphoné pour le féliciter ! « Le peuple de Zambie a parlé et nous devons tous l’écouter », a-t-il déclaré.

Il y a moins d’un an, des élections présidentielles avaient eu lieu en Côte d’Ivoire. Là aussi, le candidat de l’opposition l’avait emporté. Le président sortant, Laurent Gbagbo, aurait pu prendre son téléphone pour appeler son rival, Alassane Ouattara, et le féliciter. Il a préféré faire annoncer un résultat contraire par un conseil constitutionnel à sa botte afin de s’autoproclamer vainqueur. Ce faisant, il plongea son pays dans 5 mois d’une crise douloureuse, qui amena une misère accrue pour le peuple ivoirien, qui dut en outre faire face à des affrontements meurtriers dont il ne s’est pas encore remis.

Il convient donc de se féliciter de la leçon donnée par le peuple zambien et ses leaders à l’ensemble de l’Afrique et au reste du monde. Ce pays d’Afrique australe, dont on parle peu souvent, a lui aussi connu un régime à parti unique, 27 années durant, depuis son indépendance du Royaume-Uni en 1964 jusqu’aux premières élections multipartites en 1991. Je me trouvais en Zambie lors de ces dernières. Je me souviens de l’enthousiasme exubérant mais pacifique de cette jeunesse zambienne qui chantait et dansait dans les rues, alors qu’elle s’apprêtait à envoyer le père de l’indépendance, Kenneth Kaunda, en retraite anticipée. Mais les Zambiens déchantèrent vite, car le règne du président nouvellement élu, l’ancien syndicaliste Frederick Chiluba (1991-2001) fut marqué par une forte corruption, par des privatisations peu transparentes et par un fort accroissement du chômage et de la pauvreté.

Avec l’agriculture, le cuivre est la principale richesse de la Zambie. Depuis que les cours de ce métal se sont redressés, le pays a retrouvé le chemin de la croissance et du développement. Mais cette richesse a aussi attiré des convoitises. Celles de la Chine populaire en particulier, dont les compagnies se sont emparées des mines. L’exploitation de l’homme zambien par l’homme chinois devait d’ailleurs causer de nombreuses grèves dont certaines dégénérèrent en émeutes. On murmure à Lusaka que ce sont ces compagnies chinoises qui financèrent la campagne électorale du président sortant. On dit aussi que le nouveau président serait proche de Taïwan. Sa victoire risque donc d’être aussi une défaite pour la Chine populaire.

Quoiqu’il en soit, cette alternance politique zambienne est un évènement trop rare, en Afrique, pour ne pas être saluée. « Il ne faut pas organiser d’élections quand on n’est pas capable de les gagner » aurait un jour déclaré feu le président Omar Bongo du Gabon. Cela semble avoir été la règle, en Afrique. Certes, depuis les années 90, le multipartisme a été adopté par la plupart des pays du continent. Mais les président sortants, de l’Ouganda au Burkina Faso, du Tchad au Zimbabwe, du Cameroun à la Gambie, s’arrangent toujours pour être réélus. Peu de pays on donné l’exemple de l’alternance politique : le Bénin en 1991 et en 1996, le Sénégal en l’an 2000, le Ghana en 2008 et le Somaliland en 2010 sont les seuls autres cas où un opposant est parvenu à battre un président sortant. Il est d’ailleurs ironique qu’un tel exemple de démocratie soit venu d’un État mis au ban de l’Afrique pour avoir déclaré son indépendance en 1991. La communauté internationale, qui ne sait comment faire face à la situation de guerre et de famine qui prévaut en Somalie ferait bien de songer sérieusement à reconnaître la République du Somaliland, qui a su, depuis vingt ans, sortir de l’instabilité pour adopter un système démocratique.

Certains pays d’Afrique, qui n’avaient pas de président « sortant » en lice, ont également connu l’alternance politique. Ce fut le cas, encore eux, du Ghana en l’an 2000 et du Bénin en 2006. Ce fut aussi le cas de la Guinée, l’an passé.  Il n’en demeure pas moins que la Zambie, en remerciant pour la seconde fois un président sortant (Kenneth Kaunda en 1991 et Rupiah Banda vingt ans plus tard), est devenue un exemple à méditer pour nombre de peuples qui désespèrent de voir un jour leurs hommes forts partir à la retraite. Ce pays devrait aussi permettre à certains observateurs et autres « spécialistes » de l’Afrique de revoir leurs théories « afropessimistes » !  Il reste cependant à espérer que les grandes puissances sachent soutenir la Zambie démocratique, qui demeure un pays pauvre où 60% de la population survit avec moins de 2 dollars par jour. Ce pays, qui partage les majestueuses chutes Victoria avec son voisin zimbabwéen, a un énorme potentiel touristique. Pays aux vastes espaces, il compte de nombreux parcs nationaux, dont certains sont immenses, tels que celui de South Lwangwa, où j’ai eu l’occasion de séjourner. Les éléphants, les girafes et autres gazelles et antilopes y pullulent, et on peut encore y rencontrer des rhinocéros. Le peuple zambien est pacifique et accueillant, il a une riche culture. Pourquoi la Zambie ne pourrait-elle pas devenir, prochainement, une destination touristique de choix, plus attrayante que le Kenya et son tourisme de masse ?

Le mois prochain, un voisin de la Zambie connaîtra lui aussi des élections présidentielles. Il s’agit de la République Démocratique du Congo. Ce grand pays, qui se remet mal d’une décennie d’invasions, de guerres et de pillages, après avoir connu 30 années de dictature « kléptocratique », aura-t-il lui aussi la chance de faire l’expérience d’un processus réellement libre, démocratique et transparent ? On ne peut malheureusement qu’en douter !

Hervé Cheuzeville, 23 septembre 2011

(Auteur de trois livres: « Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale« , l’Harmattan, 2003; « Chroniques africaines de guerres et d’espérance« , Editions Persée, 2006; « Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé« , Editions Persée, 2010)

 

Vous pourriez être intéressé(e)

Avec des services de sécurité américanisés, Paul Kagame bafoue les droits de l’homme à sa guise
A la Une
0 partages195 vues
A la Une
0 partages195 vues

Avec des services de sécurité américanisés, Paul Kagame bafoue les droits de l’homme à sa guise

Jean-Jacques Karamira - 27 septembre 2017

[caption id="attachment_5124" align="alignleft" width="431"] Préparatifs US Army-Rwanda Defense Forces[/caption] Paul Kagame, président du Rwanda, a misé sur le bon cheval en se mettant au service du pays…

Faut-il condamner la négation des génocides?
A la Une
0 partages185 vues
A la Une
0 partages185 vues

Faut-il condamner la négation des génocides?

Anne Staquet - 21 septembre 2017

Faut-il condamner la négation des génocides ? Anne Staquet Professeur de philosophie Université de Mons Le MR vient de déposer à la chambre un projet de loi…

La déportation de Munyakazi est un échec moral et une occasion qui conforte P. Kagame dans la chasse à ses opposants politiques
A la Une
0 partages189 vues
A la Une
0 partages189 vues

La déportation de Munyakazi est un échec moral et une occasion qui conforte P. Kagame dans la chasse à ses opposants politiques

Gaspard Musabyimana - 21 septembre 2017

    L’article ci-après a été rédigé à partir d’un billet de Bill Zlatos, un écrivain indépendant vivant à Ross, USA. Léopold Munyakazi était enseignant dans un…

Les plus populaires de cette catégorie