Aung San Suu Kyi et Victoire Ingabire Umuhoza : deux femmes, deux symboles

Cet article observe le parallélisme entre deux femmes privées de liberté pour avoir exprimé des idées opposées au pouvoir : Aung San Suu Kyi et Victoire Ingabire Umuhoza. Tout le monde connaît Aung San Suu Kyi, opposante politique birmane, prix Nobel de la paix en 1991. Par contre peu de personnes connaissent Victoire Ingabire Umuhoza, que Wikipedia surnomme déjà la «Aung San Suu Kyi » rwandaise.

1. CE QUI RAPPROCHE LES DEUX FEMMES

1.1. Le courage
Suu Kyi et Victoire sont deux symboles de résistance non violente face à la dictature militaire particulièrement violente qui ravage leur pays, deux modèles de courage extrême, d’héroïsme politique, toutes deux parfaitement conscientes que leurs actes leur causeraient d’énormes difficultés.

Aung San Suu Kyi est née en 1945, en Birmanie. Son père, le Général Aung San, a négocié l’indépendance de son pays, acquise en 1947. Il a été assassiné la même année. Suu Kyi grandit en Inde où sa mère était ambassadrice, puis fait des études en Angleterre. Elle est mère de deux enfants qui vivent en Angleterre.

En 1988, à l’âge de 43 ans, elle retourne en Birmanie pour soigner sa mère malade. C’est le moment où une nouvelle junte militaire prend le pouvoir. Avec des amis, elle fonde la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) en septembre 1988. En juillet 1989, elle est assignée à résidence pour la première fois. Ce qui n’empêche pas son parti de remporter les élections de 1990 avec 80 % des voix. La junte militaire n’acceptera pas le verdict des urnes et mènera une répression violente contre les opposants politiques et les minorités ethniques. Mais Suu Kyi tient le coup et pratique la résistance non-violente.

En 1995, elle a l’occasion de quitter le pays pour revoir sa famille mais elle sait qu’elle serait alors interdite de retour. Elle décide donc de rester en Birmanie. Elle échappe à une tentative d’assassinat le 30 mai 2003 dans une embuscade qui fait de nombreuses victimes.

Au total, elle passera 15 ans en prison ou en résidence surveillée pour motifs d’activités subversives. La dernière peine de 18 mois d’assignation à résidence n’a pas été renouvelée. Elle a donc été libérée le 13 novembre 2010.

Victoire Ingabire Umuhoza est née en 1968. Elle quitte le Rwanda début 1994, avant le génocide, pour poursuivre des études supérieures aux Pays Bas. Elle est mère de trois enfants, qui vivent aux Pays Bas. Dès 1997, elle adhère au Rassemblement républicain pour la Démocratie au Rwanda (RDR), mouvement d’opposition au sein de la diaspora rwandaise, et en devient présidente en 2000. Le RDR participera ensuite, avec d’autres mouvements ainsi que des particuliers qui sont actifs dans la diaspora, à la création des Forces Démocratiques Unifiées (FDU-Inkigi), parti dont elle sera élue présidente en 2006 et qui la désignera comme candidate aux élections présidentielles du 9 août 2010.

Le 16 janvier 2010, à l’âge de 42 ans, elle rentre donc au Rwanda pour faire enregistrer son parti en vue des élections et entreprendre sa campagne électorale. Sa décision de venir faire de la politique au Rwanda de manière pacifique contre un régime dictatorial a été prise après mûres réflexions. Sa motivation principale est d’encourager la réconciliation nationale et de rendre de l’espoir à un peuple qui vit la peur au quotidien.

Dès son arrivée, elle se trouve confrontée à des tracasseries administratives de toute nature et est diabolisée par une campagne de haine organisée par le pouvoir. En février 2010, elle est victime d’une agression physique dans les bureaux de l’administration, puis mise sous enquête judiciaire. Le 21 avril 2010, elle est arrêtée et passe la nuit en prison. Le lendemain, elle est mise sous contrôle judiciaire, en résidence surveillée. Le 28 mai 2010, l’avocat américain Peter Erlinder, venu pour sa défense, est mis en prison lui aussi. Il sera relâché trois semaines plus tard, officiellement « pour raisons médicales » et expulsé du pays.

Victoire est arrêtée à nouveau le 14 octobre 2010. Elle n’a pas quitté la prison depuis cette date. Sa demande de mise en liberté provisoire sous caution a été refusée par la justice rwandaise le 20 janvier 2011.

1.2. Le contexte : la dictature militaire
La Birmanie et le Rwanda sont deux nations dirigées par des dictatures militaires qui ne tolèrent aucune opposition.

En Birmanie :
Comme en témoigne Amnesty International et tant d’autres, plus de 2200 prisonniers d’opinion sont incarcérés dans des conditions déplorables pour les mêmes motifs que Suu Kyi, et ils y sont toujours.

Selon les observateurs, la libération de Suu Kyi ne doit pas être vue comme un pas significatif vers la démocratie mais seulement comme un moyen d’alléger un peu la pression internationale. Auparavant, Suu Kyi avait déjà été libérée deux fois, en 1995 et en 2002, mais fut arrêtée à nouveau par la suite.

Sa libération est intervenue une semaine après que le régime militaire ait confirmé son pouvoir lors des élections du 7 novembre 2010. Une nouvelle loi électorale avait empêché Aung San Suu Kyi d’être éligible et c’est pourquoi son parti, la LND, a boycotté ces élections. Ce qui a entraîné la dissolution de ce parti par les autorités.
[…]

Au Rwanda :
Le Front Patriotique Rwandais (FPR) et son leader, Paul Kagamé, sont arrivés au pouvoir à la suite d’une invasion militaire et de violents conflits internes qui ont commencé en 1990 et qui ont culminé dans le génocide rwandais. Ce parcours a été soutenu par les principales puissances occidentales. Selon le discours officiel, ce nouveau régime permettrait la démocratisation du pays après de longues années d’un régime à parti.

En réalité, il s’est vite avéré que le FPR, qui a pris le pouvoir en juillet 1994, n’avait aucune intention de jeter les bases d’un Etat de Droit ni de tolérer un débat démocratique sur la gestion du pays.
[…]

1.3. Le message
Suu Kyi :
Les textes et discours politiques d’Aung San Suu Kyi durant la période où elle a pris la tête du mouvement démocratique birman sont rassemblés dans l’ouvrage « Se libérer de la peur » publié en 1991. Son message est basé sur la résistance non-violente, ce qui lui a valu le prix Nobel de la Paix en 1991, prix qu’elle a utilisé pour organiser le système de santé en Birmanie.

Elle a déclaré notamment :
« Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur : la peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l’exercent, et la peur des matraques pour ceux que le pouvoir opprime… »
« Dans sa forme la plus insidieuse, la peur prend le masque du bon sens, voire de la sagesse, en condamnant comme insensés, imprudents, inefficaces ou inutiles les petits gestes quotidiens de courage qui aident à préserver respect de soi et dignité humaine. (..)
« Dans un système qui dénie l’existence des droits humains fondamentaux, la peur tend à faire partie de l’ordre des choses. Mais aucune machinerie d’Etat, fût-elle la plus écrasante, ne peut empêcher le courage de ressurgir encore et toujours, car la peur n’est pas l’élément naturel de l’homme civilisé. »

Victoire :
Elle est arrivée au Rwanda en déclarant :
«Je viens pour la paix et c’est cette paix qui guidera mon action politique pour éradiquer l’injustice et pour briser toutes les chaînes qui nous emprisonnent,
Je rentre pour lutter pacifiquement, … je ne suis pas accompagnée par une armée parce que je viens vers vous, vers mes parents, mes frères et sœurs ».

C’est un message d’encouragement et de solidarité adressé à une population. Les FDU-Inkingi ont choisi la stratégie de l’action politique non violente afin de « briser les peurs » et de venir à bout de la chape de plomb totalitaire qui s’abat sur les rwandais.
[…]

1.4. La farce électorale de 2010
Dans les deux pays on a assisté à une victoire électorale spectaculaire des régimes au pouvoir.

En Birmanie :
La junte militaire birmane a remporté à 80 % des sièges aux élections législatives du 7 novembre 2010 auxquelles Aung San Suu Kyi n’a pas eu le droit de se présenter. Le processus électoral a été fortement critiqué par les Etats Unis, par l’Europe et par l’ONU.
[…]

Au Rwanda :
Le Président Paul Kagamé a été réélu le 9 août 2010 avec un score de 93 % après que l’opposition ait été muselée, emprisonnée ou assassinée. Les amis politiques de Victoire qui avaient décidé de rentrer au Rwanda pour la soutenir et participer à la campagne électorale des FDU n’ont pas pu entrer dans le pays, leurs passeports ayant été refusés.
[…]

2. LÀ OÙ LE RAPPROCHEMENT S’ARRETE

2.1. L’élan de la communauté internationale
Suu Kyi:

Elle a connu très vite un succès mondial pour son courage et sa détermination. On ne compte plus les villes qui lui ont accordé la citoyenneté d’honneur, les universités qui lui ont octroyé un titre de Docteur Honoris Causa, les manifestations de soutien qui ont été organisées dans le monde entier, les hommes politiques qui ont signé des pétitions, etc. L’organisation IDEA l’a soutenue en prison, l’ONU a envoyé des émissaires pour la rencontrer, et de multiples autres prix lui ont été donnés.

Au niveau médiatique international, le film Beyond Rangoon (1995) illustre un épisode de la dictature birmane et l’action pacifique de l’opposition menée par Aung San Suu Kyi. Ce film à connu un grand succès et est disponible dans toutes les vidéothèques du monde occidental.

Victoire:
Aura-t-elle le même soutien ? Jusqu’à présent, s’il y a eu quelques manifestations aux Pays Bas, en Belgique, en France, aux Etats Unis et en Grande Bretagne, celles-ci rassemblaient quasi exclusivement des compatriotes.

L’arrestation de son avocat américain, Peter Erlinder, à la fin du mois de mai 2010 a fait peu de bruit. Les milieux spécialisés dans les droits de l’homme en ont parlé dans leurs dossiers mais les mass médias n’y ont pas fait un grand écho.
[…]

La visite récente (16 février 2011) du Ministre néerlandais de la Coopération, Ben Knapens, à Kigali pour rencontrer des membres des FDU et s’enquérir de la situation judiciaire de Victoire, s’est faite dans une grande discrétion.
[…]

Le monde occidental est-il prêt à lever les contradictions et à plaider ouvertement en faveur d’une femme qui combat un régime qu’il soutient ?

2.2. La situation géostratégique
La Birmanie est dans l’orbite chinoise :
La junte militaire birmane est soutenue par la Chine qui ne veut pas d’une présence américaine à ses portes. Via le Conseil de Sécurité de l’ONU, la Chine protège la Birmanie de possibles sanctions de l’ONU en raison de la situation des Droits de l’Homme.

Le Rwanda est dans l’orbite américaine :
La dictature du Président Kagamé est soutenue par les Etats-Unis et d’autres puissances occidentales. Le Rwanda a quitté la francophonie pour entrer dans le Commonwealth en 2009. L’anglais est devenu la langue officielle. Le pays bénéficie de l’assistance militaire des Etats Unis en matière de formation de l’armée.
[…]

CONCLUSION

Selon les intérêts géostratégiques, la démocratie, de même que les droits de la personne humaine, a une position différente sur l’échiquier international : tantôt c’est une valeur à protéger par tous les moyens y compris par la guerre, tantôt c’est une valeur à sacrifier quand d’autres intérêts priment. Les évènements récents dans le monde arabe l’ont démontré eux aussi.

Le monde occidental a condamné haut et fort une dictature protégée par la Chine, au nom de la démocratie. Mais les propagandes et actions de sensibilisation sont-elles objectives ou servent-elles les fins stratégiques et économiques des grandes puissances ?

C’est pour témoigner des souffrances de son peuple et pour lui rendre du courage que Victoire est rentrée au Rwanda. Sera-t-elle, elle aussi, sacrifiée au nom des intérêts occidentaux ? Peut-on accepter que les intérêts du monde occidental soient construits sur la souffrance de peuples entiers ?

[Extraits de « Deux femmes, deux symboles, un texte de Siréas asbl].

 

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