La vérité, enfin!

Dr Théogène Rudasingwa

Évènement unique dans l’histoire, le 6 avril 1994, deux chefs d’État furent assassinés en même temps. Il s’agissait de Juvénal Habyarimana, président de la République du Rwanda, et de Cyprien Ntaryamira, président de la République du Burundi. Tous deux trouvèrent la mort lorsque l’avion dans lequel ils se trouvaient fut abattu dans sa phase d’approche, à l’aéroport international de Kigali, la capitale du Rwanda.

L’autre aspect unique de cet évènement tragique, dans lequel l’équipage français de l’avion et les entourages des deux présidents perdirent également la vie, c’est qu’aucune enquête officielle ne fut diligentée, et que les auteurs de ce crime n’ont jamais été poursuivis et encore moins jugés. Alors qu’un tribunal international a été institué par les Nations Unies pour juger les assassins présumés d’un ancien premier ministre libanais, qui n’était plus en fonction lors de l’attentat qui lui coûta la vie.

Or, l’attentat dans lequel périt le président du Rwanda devait entrainer une tragédie d’une ampleur inouïe: le génocide rwandais, durant lequel des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants furent massacrés.

N’eut-il pas été souhaitable que les auteurs d’un attentat qui devait causer la pire tuerie de cette fin de XXe siècle fussent identifiés, arrêtés et jugés?

Trop longtemps, beaucoup de mensonges ont circulé autour de cet attentat. Aujourd’hui, la vérité éclate enfin au grand jour, grâce Dr Théogène Rudasingwa, ancien secrétaire général du Front Patriotique Rwandais, ancien ambassadeur du Rwanda aux États-Unis, et ancien chef de Cabinet du président Paul Kagame.

Il y a quelques jours, cet homme a eu le courage de révéler ce que l’on soupçonnait depuis longtemps. Voici, ci-dessous et in extenso, son témoignage.

Le 4 août 1993, à Arusha, en Tanzanie, le gouvernement du Rwanda et le Front patriotique rwandais (FPR) ont signé l’Accord de paix d’Arusha. Les dispositions de l’accord comprennent un engagement à des principes de la primauté du droit, la démocratie, l’unité nationale, le pluralisme, le respect des libertés fondamentales et les droits de l’individu. L’accord contenait encore des dispositions sur le partage du pouvoir, la formation d’une Armée nationale et d’une nouvelle gendarmerie nationale à partir des forces des deux parties belligérantes, ainsi qu’une solution définitive au problème des réfugiés rwandais.

Le 6 avril 1994, à 20h25, l’appareil Falcon 50 du Président de la République du Rwanda, avec pour numéro d’immatriculation « 9XR-NN », a été abattu au cours de son retour d’une réunion au sommet à DAR-ES-SALAAM en Tanzanie, alors qu’il était en phase d’approche de l’aéroport international de Kanombe à Kigali au Rwanda. Toutes les personnes à bord, dont le président Juvénal Habyarimana, le président Cyprien Ntaryamira du Burundi, l’entièreté de leur entourage ainsi que l’équipage sont morts.

La mort du président Juvénal Habyarimana a déclenché le début du génocide qui visait les Tutsi et les Hutu modérés et la reprise de la guerre civile entre le FPR et le Gouvernement du Rwanda. A partir de ce moment, la version affligeante et fausse du FPR a été celle des extrémistes Hutus du camp du Président Habyarimana ayant abattu l’avion afin de faire dérailler la mise en application de l’Accord de paix d’Arusha et de trouver un prétexte pour mettre en oeuvre le génocide au cours duquel plus de 800.000 Rwandais sont morts en 100 jours à peine. Cette histoire est devenue prédominante dans certains milieux internationaux, parmi les spécialistes universitaires et parmi certaines organisations de défense des droits de l’homme.

La vérité doit maintenant être dite. Paul Kagamé, alors commandant en chef de l’Armée Patriotique Rwandaise, la branche armée du Front Patriotique Rwandais, est personnellement responsable de l’attentat contre l’avion. En Juillet 1994, Paul Kagamé lui-même, avec son insensibilité caractéristique et beaucoup de jubilation, m’a dit qu’il était responsable de l’attentat contre l’avion. Malgré les dénégations publiques, le fait de la culpabilité de Kagamé dans ce crime est aussi un «secret» public au sein des cercles du FPR et des RDF. Comme bon nombre au sein de la direction du FPR, et malgré le fait que je savais que Kagamé était coupable de ce crime, j’ai vendu avec enthousiasme cette version trompeuse de l’histoire, surtout pour les étrangers qui en gros sont arrivés à y croire.

L’atmosphère politique et sociale durant la période allant de la signature des Accords d’Arusha en août 1993 a été très explosive. En tuant le président Habyarimana, Paul Kagamé a introduit une « wild card » dans un cessez-le feu déjà fragile. Cela a créé un puissant déclencheur, l’escalade d’un point de basculement vers la reprise de la guerre, le génocide civil et la déstabilisation à l’échelle régionale qui a dévasté depuis la région des Grands Lacs.

Paul Kagamé doit être immédiatement inculpé pour ce crime et ses conséquences.

Tout d’abord, il n’y a absolument rien d’honorable ou d’héroïque de parvenir à un accord de paix avec un partenaire, puis de le poignarder dans le dos. Kagamé et Habyarimana ne se sont pas affrontés sur le champ de bataille, le 6 avril 1994. Si il en avait été ainsi, et si l’un d’eux ou les deux étaient morts, cela aurait été tragique, mais compréhensible, comme une conséquence de la logique de guerre. Le président Habyarimana revenait d’un sommet de la paix et en le tuant, Kagamé a fait preuve de la plus haute forme de trahison. Deuxièmement, Paul Kagamé, un Tutsi lui-même, a joué un jeu cynique avec la vie des innocents Tutsi et Hutu modérés qui ont péri au cours du génocide. Alors que l’assassinat du président Habyarimana, un Hutu, n’a pas été une cause directe du génocide, il a fourni une motivation puissante et a mis en branle ceux qui ont organisé, mis en route et exécuté le génocide contre les Tutsi et les Hutu modérés. Troisièmement, en tuant le président Habyarimana, Kagamé a fait définitivement dérailler le processus de paix déjà fragile d’Arusha en une dangereuse chasse au pouvoir absolu au Rwanda. Kagamé craignait le document et l’esprit de l’Accord de paix d’Arusha. Comme la suite des événements le démontre aujourd’hui, Kagamé ne croit pas à l’unité des Rwandais, à la démocratie, au respect des droits de l’homme et des autres libertés fondamentales, à la primauté du droit, au partage du pouvoir, aux institutions de sécurité intégrées et responsables à caractère national, ni à la résolution une fois pour toutes du problème des réfugiés. C’est tout cela que représentait l’Accord de paix d’Arusha. C’est ce qui manque aujourd’hui au Rwanda. Enfin, et non le moindre argument, le récit mensonger, les dénégations et les tromperies de Kagamé et du FPR ont conduit à une justice partiale, tant au Rwanda qu’au Tribunal Pénal International pour le Rwanda, compromettant ainsi les perspectives de justice pour tous les Rwandais, la réconciliation et la guérison. La communauté internationale est, sciemment ou inconsciemment, devenue complice dans le jeu systématique et honteux du mensonge de Kagamé.

Je n’ai jamais fait partie de la conspiration en vue de commettre ce crime odieux. En fait, j’en ai entendu parler initialement à la BBC vers 01h00 am, le 7 avril 1994, alors que j’étais à Kampala, où j’assistais à une conférence du Mouvement panafricain.

Je crois que la majorité des membres du FPR et l’APR, civils et combattants comme moi, n’ont pas fait partie de cette conspiration meurtrière qui été initiée et organisée par Paul Kagamé et exécutée sur ses ordres. Néanmoins, j’ai été Secrétaire Général du FPR et major dans l’armée rebelle, l’APR. C’est à cet égard, dans le contexte de la responsabilité collective et avec un esprit de vérité, à la recherche du pardon et de guérison, que je tiens à dire que je suis profondément désolé de cette perte de vie et demande pardon aux familles de Juvénal Habyarimana, Cyprien Ntaryamira, Déogratias Nsabimana, Elie Sagatwa, Thaddée Bagaragaza, Emmanuel Akingeneye, Bernard Ciza, Cyriaque Simbizi, Jacky Héraud, Jean-Pierre Minaberry, et Jean-Michel Perrine. Je demande aussi pardon à tous les Rwandais, dans l’espoir que nous devons à l’unanimité rejeter catégoriquement le meurtre, la trahison, le mensonge et la conspiration comme armes politiques, éradiquer l’impunité une fois pour toutes et travailler ensemble pour construire une culture de la vérité, du pardon, de la guérison et de la primauté du droit. Je demande pardon au peuple du Burundi et de la France dont des dirigeants et des citoyens ont été tués par ce crime. Surtout, je demande pardon à Dieu pour avoir menti et caché le mal depuis trop longtemps. En disant librement la vérité devant Dieu et le peuple rwandais, je comprends parfaitement les risques que je prends, compte tenu de la vindicte légendaire de Paul Kagamé et sa soif insatiable de répandre le sang des Rwandais. C’est un risque partagé que les Rwandais supportent quotidiennement dans leur quête de liberté et de justice pour tous. Ni la puissance, ni la gloire, ni l’or, ni l’argent ne sont une motivation pour moi dans ces questions de mort qui ont défini notre nation depuis trop longtemps. La vérité ne peut pas attendre demain, parce que la nation rwandaise est très malade et divisée et ne peut ni se reconstruire, ni guérir, sur des mensonges. Tous les Rwandais ont besoin de toute urgence de la vérité aujourd’hui. Notre recherche individuelle et collective de la vérité nous rendra libre. Lorsque nous serons libres, nous pourrons librement nous pardonner les uns les autres et commencer à vivre pleinement et enfin guérir.

Dr Théogène Rudasingwa

 

Cette confession du Dr Rudasingwa rend encore plus odieuse la récente visite de Paul Kagame en France, et sa réception officielle à l’Elysée. Le président Sarkozy savait. Nombre d’auteurs, de témoins, de familles de victimes, de journalistes et d’hommes politiques avaient tenté de le dissuader de recevoir le chef de l’État rwandais. Nicolas Sarkozy est passé outre tous les avertissements, et il a accueilli en notre nom le pire criminel actuellement au pouvoir. En agissant ainsi, le président français a commis pire qu’une erreur d’appréciation. Il a commis une faute grave, une faute que ni les Rwandais ni les Congolais n’oublieront de si tôt. Fort heureusement pour lui, il ne sera guère question du Rwanda lors des prochaines élections présidentielles. C’est bien dommage!

Hervé Cheuzeville, 3 octobre 2011

 

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