RDC/Élections 2011 : Premières observations sur les rapports de force en présence

RDC - Congo

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À partir des premières informations chiffrées en provenance du site de la CENI et de développements politiques récents, il est possible d’ores et déjà de tirer quelques enseignements. Ces enseignements ne préjugent évidemment en rien des résultats finaux des élections si elles ont lieu à la date convenue : les chiffres indiquent tout au plus la capacité des formations politiques à mobiliser des soutiens à travers le pays.

  1. Comme en 2006, c’est d’abord l’éclatement et l’éparpillement des forces politiques en RDC qui semblent prévaloir. Plus de 18.000 candidats se sont enregistrés à la députation contre environ 10.000 aux élections précédentes. Ces candidats déclarent être mandatés par près de 450 partis politiques (dont 417 avaient été reconnus par le ministère de l’intérieur en août 2011) contre 203 en 2006. Ajoutons également que, dans la liste des dix principales formations, ce sont les candidatures indépendantes qui sont les plus nombreuses (541) : en 2006, le nombre de candidats indépendants s’élevait à 702. Cette persistance de l’éclatement du paysage politique et cette multiplicité de candidatures indique que l’accès au pouvoir politique reste déterminant en RDC où chacun se met en position d’attente et de négociation par rapport au(x) vainqueur(s).

2. Les candidats députés du parti soutenant la candidature de Joseph Kabila, lequel se présente toutefois comme « candidat indépendant », sont les plus nombreux et se présentent un peu partout dans le pays (494). À ces candidatures, il faut cependant ajouter celles des formations qui ont déclaré publiquement apporter leur soutien au président (PALU : 466 candidats et AFDC[1] : 383).

On pourra enfin y ajouter les candidatures du MSR de Pierre Lumbi, conseiller spécial du chef de l’Etat depuis 2010, du parti ECT de  Félix Kabange Numbi, ministre katangais et ancien chef de réseau du PAREC, une ONG proche du président Kabila, et enfin celles de ce mystérieux parti PPPD, dont le responsable en titre est le professeur kinois Ngoma Binda et sur lequel figure le candidat Léonard She Okitundu, membre co-fondateur du PPRD, ancien ministre et ancien directeur de cabinet du président Kabila. Il ne faut pas exclure ici que la stratégie de l’entourage présidentiel a pu consister à encourager la multiplicité de listes de formations susceptibles de donner au président une majorité confortable au Parlement.

3. Contrairement à ce qu’ont affirmé certains partis d’opposition, et principalement l’UDPS et si l’on se base sur la liste des candidats définitifs figurant sur le site de la CENI, il n’existe pour aucune liste un nombre de candidats députés qui serait  excédentaire par rapport au nombre de sièges à pourvoir, sauf à considérer que le « mystérieux » parti PPPD, dont le sigle pourrait être confondu avec le PPRD et qui présente un nombre important de candidats, serait en réalité une couverture pour le principal parti soutenant Kabila.
4. Le nombre de candidats d’une opposition qui se présente, rappelons-le, en ordre dispersé, est presque deux fois inférieur à celui des formations soutenant en principe le président de la République (1.169 contre 2.507) : à l’exception de l’UNC de Vital Kamerhe qui vient en quatrième position et qui présente 445 candidats à travers le pays, l’UDPS d’Etienne Tshisekedi et l’UFC de Kengo wa Dondo totalisent 724 candidats. Le MLC de Jean-Pierre Bemba ne figure pas dans la liste des dix premières formations en termes de nombre de candidats.
5. Pour ce qui regarde l’élection présidentielle, il n’y a plus que 11 candidats contre 33 en 2006. Une raison réside peut-être dans le fait que le cautionnement électoral pour les candidats à la présidence est passé de 50.000 $ à 100.000 (non-remboursables). Ici aussi la proportion de candidats indépendants est importante : 3 sur 11 contre 5 sur 33 en 2006, en exceptant la candidature de J. Kabila qui ne s’est jamais présenté sous aucune étiquette. Quatre des onze candidats sont des nouveaux venus, dont un député transfuge du MLC, lequel ne présente pas de candidat et n’en a endossé aucun (Adam Bambole) ; un avocat du barreau de Kinshasa (Jean Andeka) ; un médecin vétérinaire de Lubumbashi travaillant comme consultant en Afrique du Sud (François Nicéphore Kakese) ; un pasteur, ancien administrateur-délégué de la Compagnie maritime congolaise qui se présente comme un « candidat messianique » (Josué Alex Mukendi).

En plus du président Kabila, trois candidats s’étaient déjà présenté en 2006 dont Oscar Kashala qui, depuis sa défaite, avait disparu des circuits politiques, Mbusa Nyamwisi, un Nande du Nord Kivu qui a été démis récemment de ses fonctions de ministre de la Décentralisation, et le fils de l’ex-président Mobutu, limogé lui aussi (mars 2011) de son poste de vice-premier ministre du gouvernement Muzito. Sur base des résultats figurant sur le site de la CENI, les seuls candidats présidentiables pouvant inquiéter J. Kabila sont Vital Kamerhe et Etienne Tshisekedi. Le premier, ancien directeur de campagne du président qui s’est séparé de lui en décembre 2010, présente un nombre important de candidats à la députation dans toutes les régions du Congo et pas seulement au Kivu où il bénéficie d’une plus large popularité : bien qu’il accuse le pouvoir de s’en prendre aux membres de sa formation, l’UNC, il joue la modération dans une campagne électorale qui a été en fait lancée avant la date légale (28 octobre).

Quant à Etienne Tshisekedi, vieille figure emblématique de l’opposition au Congo-Zaïre qui ne s’est pas présenté aux élections de 2006, il joue, à l’instar de Jean-Pierre Bemba dont il a recherché en vain le soutien, la stratégie de la tension et de l’ambivalence. Son nom mythique mobilise les foules, mais aussi les enfants des rues connus sous le nom de « pomba » (jeunes qui pratiquent les arts martiaux) ou « kuluna » (jeunes bandits le plus souvent armés de couteaux et de machettes). Rejetant tous azimut les travaux de la CENI en matière d’enrôlement des électeurs et de dépôts des candidatures, instrumentalisant aussi l’idée d’un « printemps arabe » en RDC, il a lui aussi présenté des candidats dans tous les coins du pays, bien qu’un peu moins que Vital Kamerhe.
6. Quant à la date des élections, observateurs, ONG et diplomates craignent de plus en plus ouvertement qu’elles n’aient pas lieu à la date fixée (28 novembre) au vu de l’énormité de la tâche[2]. Le président de la CENI (et le gouvernement par la voix de son ministre des Affaires Etrangères) refusent pour le moment d’envisager tout report, alors que son vice-président a reconnu publiquement que cette échéance n’est pas une « date fétiche » et que même l’UDPS a finalement accepté qu’il pourrait accepter l’idée d’un report pour les élections législatives « si la CENI reconnaissait qu’elle ne pouvait les organiser à la date convenue ».Qu’il y ait ou non découplage entre élections présidentielle et législatives, on peut être certain que les résultats seront de toute façon contestés car il n’est pas évident qu’au vu des conditions infrastructurelles inchangées, les 62.000 bureaux de vote théoriquement installés (mais seront-ils opérationnels ?), soit plus de 10.000 de plus qu’en 2006, puissent être tous alimentés en urnes, bulletins de vote, salaires des agents, etc.

Il est également plausible d’avancer que les élections, qu’elles soient législatives ou présidentielle, ne mobiliseront pas les foules : si les populations congolaises (et non-congolaises ?) se sont inscrites massivement, c’est avant tout parce que le document qui leur a été délivré sert aussi de carte d’identité, un précieux et même indispensable sésame en RDC.Mais il n’est pas évident qu’elles se déplaceront en masse pour voter d’autant plus que les espérances qui ont fait se déplacer les électeurs en 2006 ne sont plus les mêmes aujourd’hui et que, dans l’est du pays surtout, le sentiment de crainte des agissements des multiples bandes armées, plus nombreuses qu’en 2006, est susceptible de décourager maints électeurs et électrices. On pourrait atténuer ce constat pessimiste de démobilisation en tenant compte du fait que le nombre de candidats au pouvoir a doublé par rapport à 2006 et que ces candidats vont forcément s’investir au maximum pour se faire élire. En outre, il convient de ne pas oublier que la classe politique au pouvoir va s’efforcer de démontrer qu’elle entend « réussir » un processus électoral qui avait été largement « approprié » en 2006 par la communauté internationale et qu’elle déclare vouloir financer à 80 %.
7. À un mois des élections et alors que la campagne électorale débute officiellement, pratiquement tous les partis, sauf l’UDPS qui conditionnait sa signature à l’accès au fichier électoral (jugé suspect par le parti[3]), ce qui est chose faite, et à la libération de certains de ses militants emprisonnés, ont finalement signé un « code de bonne conduite » qui, en théorie, devrait calmer le jeu après les quelques « débordements » des mois d’août et septembre dont beaucoup craignent qu’ils ne se reproduisent lors de la campagne électorale proprement dite[4].

Jusqu’ici, les atteintes à la liberté d’expression en matière de presse ont été isolées et sporadiques, en partie parce que la presse indépendante, qui a très peu de moyens, et la presse officielle pratiquent une stratégie d’autocensure, comme le relève la Fondation Carter : la crainte omniprésente des agissements des services de renseignement, opérant dans le contexte d’une prolifération d’indicateurs de tout poil et des carences majeures de la justice, et le manque de visibilité des autorités de régulation médiatique (la HAM et la CSAC tout récemment créée) sont des facteurs explicatifs de cette stratégie.

Par contre, du côté des grandes associations des droits humains (Asadho, Voix des Sans Voix, Renadhoc…), on n’a signalé jusqu’ici aucune tentative significative d’intimidation. Ici aussi, les autorités en place, qui ont voulu sans doute montrer, à l’instar de ce qui s’est passé pour leurs « performances macro-économiques », qu’elles sont de « bons élèves », ne souhaitent pas donner prise à des critiques de la communauté internationale, ce qui ne signifie pas qu’elles aient « intériorisé » dans les faits les impératifs de l’Etat de droit.

Jean-Claude WILLAME



[1] Ce parti a été créé par Modeste Bahati après son éviction de la questure du Sénat. L’intéressé a toutefois appelé, comme le PALU précédemment cité, à voter pour Joseph Kabila à l’élection présidentielle lors de meetings récents au Kivu. Bahati est aussi un des personnages du documentaire pathétique « Kafka au Congo » dans lequel on le voit distribuer par poignée des dollars à ceux qui disent avoir voté pour lui (voir : http://www.youtube.com/watch?v=m1uTtopQeQg)

[2] Voir entre autres la déclaration du Centre Carter du 17 octobre : http://www.cartercenter.org/news/pr/drc-101711.html#french

[3] La société responsable de l’informatisation du fichier a nié formellement qu’il puisse y avoir eu à son niveau des fraudes informatiques dans le processus d’enrôlement. Voir : http://congosiasa.blogspot.com/2011/10/response-by-zetes-to-allegations-of.html

[4] À preuve les multiples appels à des « élections apaisées » de la part de la MONUSCO, des évêques, de la CENI, du monde associatif national et international, des autorités locales de Kinshasa et de Lubumbashi, etc…

 

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