Le triangle infernal

Alors que l’attention des grands médias est tournée vers la crise financière (un peu trop), vers la Libye et la Syrie (beaucoup moins), trois pays sont en train de former un triangle infernal, susceptible de devenir un nouvel Afghanistan dans une zone ô combien stratégique et explosive, située autour du détroit (bien nommé) de Bab-el-Mandeb[1] qui sépare la péninsule arabique de la corne de l’Afrique, aux confins de la mer Rouge et du golfe d’Aden, dans l’océan Indien.
Ces pays sont le Yémen, la Somalie et l’Erythrée.
Au milieu de ce triangle infernal se trouve la minuscule République de Djibouti qui abrite deux bases militaires étrangères, l’une française, l’autre étasunienne. Deux de ces trois pays sont ravagés par des conflits : la Somalie, depuis vingt ans et le Yémen, où le dictateur Abdullah Saleh ne se résout toujours pas à passer la main, malgré la montée en puissance de l’opposition de la rue, surgie à la faveur du « printemps arabe » de 2011. Le troisième côté du triangle, l’Erythrée, est progressivement devenue un Etat-caserne, sous la férule d’un dictateur dont on ne parle guère, Issayas Afeworki. Cet ancien guérillero est pourtant probablement aussi nocif que feu le colonel Kadhafi ou que le général-président Kagame. Après avoir mené la longue lutte de libération nationale de cette ancienne province éthiopienne, il est au pouvoir depuis l’indépendance, obtenue en 1991.
Durant ces 20 années, Afeworki a imposé son pouvoir personnel sur ce petit pays de 5 millions d’habitants, en jouant sur un nationalisme exacerbé, voire xénophobe, et sur la haine de l’Ethiopie. Il n’a pas hésité à mener une guerre de frontière contre son puissant voisin, de 1998 à 2000.Ce conflit oublié fit 100 000 morts, et il n’est toujours pas réglé. La sinistre ironie de cette hostilité entre les deux voisins, c’est qu’Afeworki est apparenté à Méles Zenawi, l’homme fort de l’Ethiopie. Tous deux sont Tigréens[2], tous deux ont lutté contre la dictature communiste du Négus rouge, Mengistu Haïlé Mariam, tous deux ont contribué à la chute de ce dernier, à la tête de leurs mouvements rebelles respectifs, tous deux sont arrivés au pouvoir en même temps, l’un à Addis Abéba, l’autre à Asmara.  C’est cette haine de l’Ethiopie, pourtant si proche culturellement, qui a permis à Afeworki d’imposer un régime de plus en plus dictatorial. Son parti contrôle tous les sièges de l’Assemblée nationale.
Depuis 1991, les élections sont sans cesse repoussées. Les jeunes, garçons et filles, sont embrigadés pour un service militaire à durée illimitée. Le budget militaire de l’Erythrée (calculé en pourcentage du PIB) est le plus élevé au monde, après celui de la Corée du Nord. C’est ce service militaire sans fin qui pousse des milliers de jeunes à tenter de fuir le pays. Certains ont fini par échouer sur les rivages de Malte ou de Lampedusa, après une invraisemblable et périlleuse odyssée à travers l’Afrique et la Méditerranée. L’Erythrée, depuis son indépendance, s’est heurtée à l’Ethiopie, mais aussi à ses autres voisins. Elle fut au bord de la guerre avec le Soudan dans les années 90 et a eu des accrochages militaires avec le Yémen pour le contrôle d’îlots de la mer Rouge, que les deux pays se disputent. Comme si cela ne suffisait pas, l’armée érythréenne s’est même emparé, il y a peu, d’un rocher stratégique en territoire djiboutien !  En ce qui concerne la liberté de la presse, L’Erythrée est classée dernière par Reporters Sans Frontières (RSF). 30 journalistes languissent en prison, certains depuis de longues années. Seule la Chine « populaire » a davantage de professionnels des médias emprisonnés.
Afeworki continue cependant à jouir d’une certaine popularité au sein d’une partie de la population érythréenne.  La longue lutte de libération contre l’Ethiopie a rendu les Erythréens très nationalistes. Les prises de position de leur président flattent sans doute leur orgueil et leur patriotisme. Je me souviens de ce chauffeur de taxi érythréen de Washington qui, durant tout le temps que dura la course, ne cessa de me vanter les mérites de son président, si probe, si honnête, si intègre, à qui l’Erythrée devait tant !
Pourquoi inclure l’Erythrée dans le « triangle infernal », me demandera-t-on. Toujours par haine de l’Ethiopie, le président érythréen n’a pas hésité à souffler sur les braises du conflit somalien, en apportant son soutien aux Shebabs, le groupe armé islamiste qui contrôle une grande partie du pays. Or, le gouvernement éthiopien était intervenu militairement en Somalie, pour y soutenir le gouvernement de transition dans sa lutte contre ces mêmes Shebabs.  Le gouvernement somalien, qui ne contrôle guère qu’une partie de Mogadiscio, la capitale, est également soutenu par un contingent de casques blancs de l’Union Africaine, composé de soldats ougandais et burundais. Depuis peu, l’armée kényane est entrée dans le sud de la Somalie, afin de repousser le plus loin possible de sa frontière les Shebabs et autres pirates kidnappeurs de touristes et d’humanitaires.  Lesdits Shebabs auraient des liens avec la nébuleuse d’al Qaïda, tout comme certains rebelles armés du Yémen.
N’oublions pas que la famille Ben Laden est  originaire de ce dernier pays. C’est dans le port d’Aden, au Yémen, que, le 12 octobre 2000, le destroyer USS Cole fut victime d’un attentat-suicide, commis à l’aide d’une embarcation piégée. 17 marins étasuniens trouvèrent la mort. Déjà à Aden, en 1992, les militaires US avaient été touchés par trois bombardements terroristes. Le Yémen est un pays tribal traditionnellement instable. Jusqu’en 1990, cette nation était constituée de deux Etats : le Yémen du Nord et le Yémen du Sud. Le premier fit partie de l’empire Ottoman jusqu’en 1918, avant de devenir un royaume. C’est la proclamation de la République Arabe du Yémen, en 1962, qui provoqua la première guerre civile, opposant les militaires soutenus par l’armée égyptienne de Nasser aux forces royalistes, appuyées par l’Arabie Saoudite. Cette guerre ne s’acheva qu’en 1970. Les Britanniques s’étant installés au port d’Aden dès 1839, la partie méridionale devint leur protectorat  et le demeura jusqu’en 1967, année de l’indépendance de ce territoire. Ce dernier ne tarda pas à devenir le seul Etat communiste qu’ait connu le monde arabe, sous le nom de République Démocratique Populaire du Yémen. La disparition de l’empire soviétique lui fut fatale, car il était pauvre et démuni de ressources.
En mai 1990 les deux Yémen fusionnèrent afin de former un Etat unique, sous le nom de République du Yémen, avec Sanaa, la capitale du nord, comme capitale. L’artisan de cette réunification fut  Abdullah Saleh, l’homme fort du Yémen du Nord, au pouvoir à Sanaa depuis 1978. Il devint le premier président du Yémen unifié, assisté de l’ancien secrétaire général de l’ex-parti unique sud-yéménite comme vice-président. Ce dernier se rebella contre Saleh, en 1994, en tentant de faire faire sécession à l’ancien Yémen du Sud. Cette tentative infructueuse provoqua une guerre civile de trois mois, qui fit des milliers de victimes. Depuis lors, le Yémen est un pays peu sûr, où nombre de touristes furent pris en otage par des groupes armés tribaux et où al-Qaïda semble gagner en influence. Depuis le début du « printemps arabe », le maréchal Saleh essaye de s’accrocher au pouvoir, malgré les manifestations de rues et une opposition de plus en plus armée. Il fut d’ailleurs sérieusement blessé à la tête lors de tirs d’obus sur son palais présidentiel, le 3 juin 2011, et il dut être hospitalisé pendant plusieurs mois en Arabie Saoudite. Le départ du dictateur semble désormais inéluctable.
Que se passera-t-il le jour où il finira par quitter définitivement le pouvoir ? L’opposition parviendra-t-elle à former un gouvernement capable de ramener la paix civile dans le pays ? Ou bien le Yémen plongera-t-il dans un chaos encore plus grand, devenant ainsi une nouvelle Somalie où des groupes armés affiliés à al-Qaïda parviendraient à tirer leur épingle du jeu ? Un tel développement serait redoutable. Il mettrait en danger la stabilité des pays voisins, le sultanat d’Oman et surtout l’Arabie Saoudite. Il permettrait aussi à la mouvance islamiste de renforcer son influence en Somalie ainsi que dans les régions peuplées par des Somalis : l’Ogaden éthiopien et le nord-est kényan. Il menacerait la survie du Somaliland, république qui eut la sagesse de se séparer du reste de la Somalie en 1991 et qui, depuis, connait une paix et une démocratie relatives. Même Djibouti pourrait pâtir d’une telle évolution.  Enfin, la libre navigation entre la Méditerranée (via le canal de Suez et la mer Rouge) et l’océan Indien serait indubitablement affectée, avec une piraterie accrue et de possibles attaques terroristes contre les pétroliers et autres navires marchands franchissant le détroit de Bab-el-Mandeb.
Que vient faire Afeworki dans cette dangereuse dérive ? Il n’est pas musulman. Du temps où il était chef guérillero il était même plutôt marxisant. Nul ne peut l’accuser d’être un allié d’al-Qaïda. Aveuglé par sa haine du grand voisin éthiopien, convaincu que les ennemis de ses ennemis ne peuvent être que ses amis, et surtout désireux de demeurer encore longtemps au pouvoir, le dictateur érythréen joue pourtant le jeu des fondamentalistes musulmans. Un jeu dangereux.
Il conviendrait que la « communauté internationale » parvienne à faire suffisamment pression sur l’Erythrée pour que cette dernière assouplisse sa politique, tant intérieure qu’extérieure. Ce ne sera pas chose aisée, car Afeworki n’est pas homme à se laisser intimider : il l’a prouvé par le passé. Surtout, il faudrait que la République du Somaliland soit enfin internationalement reconnue, afin qu’elle puisse recevoir toute l’aide au développement dont elle a tant besoin. En effet, dans cette région de tous les dangers, le Somaliland constitue un îlot de stabilité et de démocratie qui devrait être renforcé. Ce pays pourrait aider à pacifier la Somalie et à garder ouvert le détroit de Bab-el-Mandeb. Enfin, le Kenya devrait être soutenu, politiquement et militairement, dans son entreprise de sécurisation du sud de la Somalie. L’Union Africaine devrait aussi être aidée à renforcer son contingent militaire à Mogadiscio. Tout cela permettrait aussi de lutter plus efficacement contre la famine qui touche la population de Somalie méridionale.
Hervé Cheuzeville, 31 octobre 2011

[1] Bal-el-Mandeb signifie littéralement « porte des lamentations », en arabe !
[2] Le Tigré est une région d’Ethiopie, dont une partie se trouve en Erythrée. Les Tigréens constituent 50% de la population érythréenne.

 

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