Bosco Ntaganda: Le « killer king » du Nord-Kivu

16 mars 2012 15 h 36 min Commentaires fermés

Roi de la contrebande, kidnappeur, criminel de guerre et… general

10 fevrier 2012 ( MO* ) —

Bosco Ntaganda

Bosco Ntaganda est l’araignée tissant sa toile de violence et de mise à sac au Nord-Kivu, dans l’est du Congo. Ce Terminator organise des enlèvements, passe des matières premières en contrebande au Rwanda et est activement impliqué dans la déforestation du Parc des Virunga. Et bien que Ntaganda soit recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité, il coule des jours paisibles à Goma, à quelques mètres à peine de la frontière rwandaise. Une situation qui s’explique par le fait que Bosco Ntaganda sert, en réalité, les intérêts du Président congolais Kabila ainsi que ceux de son homologue rwandais, Paul Kagame.

kidnappeur (1)

Fabrice se recroqueville sur le banc. Il répond à peine à nos premières questions et marmonne dans sa barbe. Toutefois, lorsque nous lui demandons comment il a été enlevé, les mots commencent à venir. « C’était l’horreur. Je pensais vraiment avoir atterri en enfer. »

Le chanteur Fabrice Munfiritsa jouit d’une renommée mondiale au Nord-Kivu. Sa musique y est beaucoup appréciée, car il défend fièrement ses racines. Celles-ci sont ancrées à Masisi, surnommée la Suisse du Congo, un territoire à présent majoritairement aux mains du CNDP (Congrès National pour la Défense du Peuple). Pendant des années, cet ancien mouvement rebelle tutsi a combattu l’armée congolaise avec l’appui du Rwanda, avant d’être lui-même intégré à cette armée.

L’enlèvement de Fabrice s’est fait tout en subtilité. Le vendredi 4 novembre 2011, le musicien décide de faire rapidement quelques courses en rentrant chez lui le soir du studio. Tout à coup, un 4 x 4 diffusant de la musique de Fabrice passe à proximité de notre homme. Ses occupants saluent amicalement Fabrice et lui proposent de le reconduire chez lui. Ne se doutant de rien, le chanteur embarque dans le véhicule. Une fois à bord, les occupants lui pointent immédiatement une arme dans le dos et lui ordonnent de s’asseoir à même le sol du véhicule. Fabrice est alors emmené dans une maison où il est enfermé dans la cave. Le fil plastique utilisé pour lui immobiliser les bras lui laissera des cicatrices à vie.

La femme de Fabrice est morte d’inquiétude, lorsque son mari ne rentre pas à la maison ce soir-là et qu’il ne répond pas non plus à son GSM. Elle appelle un frère de Fabrice qui prend, à son tour, contact avec des amis. À la fin du week-end, la moitié de Goma recherche Fabrice. La police et le gouverneur promettent de mettre tout en œuvre pour retrouver le chanteur. Mais sans grand résultat, si bien que le dimanche éclate une révolte massive. Les rues de Goma sont barricadées. La population proteste contre les rebelles, l’impunité, le manque de mesures énergiques prises par les autorités. Elle en a ras-le-bol.

Cette action semble porter ses fruits. Le lundi, à la fine pointe de l’aube, des habitants d’un village proche de Goma entendent des paroles décousues, des cris et des chants. Se laissant guider par ceux, ils découvrent Fabrice dans un trou dans le sol, totalement désorienté et sous l’emprise de stupéfiants. Il raconte qu’on lui a injecté une substance et forcé à s’agenouiller dans le trou. « Fais ta dernière prière ! »

Ce sont là les derniers mots dont il se souvient. Il sait qu’il a commencé à prier et à chanter, mais est incapable de dire le nombre d’heures qui se sont écoulées entretemps. « Je ne savais plus rien, si ce n’est que je me trouvais en enfer. » Fabrice raconte comment il a été contraint un jour de regarder une de ses connaissances se faire décapiter devant lui. « Ils ont alors mis son cadavre dans un sac qu’ils ont lesté de pierres. Ils m’ont ensuite forcé à les accompagner jusqu’au lac Kivu, où ils l’ont jeté dans l’eau. »

Fabrice est conduit à l’hôpital sous la surveillance de la garde présidentielle, qui le considère plus comme un prisonnier qu’un malade. Il n’a droit à aucune visite et n’est pas non plus autorisé à passer le moindre coup de téléphone. Il est demandé à Fabrice de poser avec une affiche électorale de Kabila, ce qu’il refuse de faire. En fin de compte, son réseau le ramène à Kinshasa, un second enlèvement en quelque sorte, la garde présidentielle se refusant à le laisser partir.

Personne n’a revendiqué le premier enlèvement, mais tous les faits pointent dans la direction du Président congolais Kabila. Selon les dires de ses amis, Fabrice avait, au cours de la campagne précédant les élections présidentielles, refusé de composer une chanson en faveur de Kabila, alors qu’il l’avait fait pour son opposant Vital Kamerhe, très apprécié au Kivu. Durant notre entretien, Fabrice reste lui-même vague à ce sujet. Il refuse de donner la raison qui justifie, selon lui, son enlèvement. Il avoue, par contre, avoir été questionné concernant sa musique et ses textes. Par la suite, les amis de Fabrice désigneront Bosco Ntaganda comme coupable.

criminel de guerre promu au rang de général

Ntaganda est le maillon entre Kabila et le Président rwandais Paul Kagame. « Le mariage de raison conclu fin 2009 entre Kabila et Kagame repose sur Ntaganda », nous confie Kris Berwouts, expert du Congo.

Né en 1974 dans la région de Bigogwe au Rwanda, Ntaganda déménage, enfant, à Masisi (Nyamitaba). En 1990, à l’âge de 17 ans, il rejoint l’armée tutsie de Kagame pour envahir, au départ de l’Ouganda, le Rwanda dirigé par la majorité hutue depuis plus de 30 ans. Ils occupent le nord du pays. Quatre ans et un génocide plus tard, ils s’emparent du pouvoir au Rwanda.

En 1996, l’armée rwandaise envahit le Congo qu’elle conquiert avec l’aide de Laurent Désiré Kabila. Au moment où Kabila père n’écoute plus suffisamment Kagame, les Rwandais lancent, au départ de l’est du Congo, une nouvelle guerre avec leur propre armée et toutes sortes de milices « locales », au sein desquelles le rôle tenu par Ntaganda ne cesse de s’amplifier. En 2008, il succède à Laurent Nkunda comme numéro deux du CNDP.

Selon les termes de l’accord conclu entre Kagame et Joseph Kabila en 2009, le CNDP est intégré à l’armée congolaise. « D’aucuns prétendent que c’est l’armée congolaise qui est intégrée au CNDP » poursuit Kris Berwouts. « Le fait est que le CNDP contrôle à présent tant le nord que le sud du Kivu. Jamais à ce jour, il n’a été puissant. »

L’accord prévoit de même que l’armée congolaise pourchassera dorénavant les FDLR (Forces Démocratiques pour la Libéralisation du Rwanda), reliquats de la milice fondée par les organisateurs du génocide rwandais et ennemi héréditaire de Kagame. Ce dernier dispose ainsi, en quelque sorte, d’une armée congolaise dans le Nord-Kivu, tout autant à ses ordres qu’à ceux de Kabila. Et qu’est-ce que Kabila y gagne, lui ?

Cet accord lui garantit l’incarcération au Rwanda du leader du CNDP, Laurent Nkunda, qui avait menacé d’envahir l’ensemble du Congo. Après l’arrestation de ce dernier, Ntaganda devient, en tant que leader du CNDP, général dans l’armée congolaise et partant…, l’homme le plus puissant du Nord-Kivu.

« L’arrestation de Nkunda a suscité le mécontentement d’une partie du CNDP qui n’entendait pas laisser tomber son leader charismatique », explique encore Kris Berwouts. « Cette aile pro-Nkunda qui continue d’exister, Ntaganda doit s’efforcer de la satisfaire. Elle constitue de même une menace pour Kagame, alors que l’élite tutsie s’effrite et que des hommes forts, tels que l’ancien chef d’état-major de l’armée, Kayumba Nyamwasa, et l’ex-patron du renseignement rwandais, Patrick Karegeya, se détournent de Kagame, en 2010, pour rechercher un soutien au Congo en vue d’attaquer ce dernier. » Quelqu’un comme Ntaganda, qui contrôle le CNDP, s’avère dès lors un pion essentiel pour Kagame.

Pour Kabila aussi, Ntaganda s’avère cependant d’une grande utilité. Écoutons Kris Berwouts : « Avec le CNDP, Kabila a mis dans sa poche la seule puissance qui lui permettait de stabiliser quelque peu l’est du Congo, tout en servant ses intérêts électoraux. Ainsi, durant les élections, seul Kabila a pu mener campagne dans les territoires aux mains du CNDP. » Toutefois, le CNDP est resté un État dans l’État, il a instauré sa propre administration à Masisi et est aujourd’hui perçu par une grande majorité de la population plutôt comme une menace que comme une protection, et cela, ce n’était pas vraiment prévu au programme.

Ntaganda veille, par conséquent, aux intérêts tant de Kagame que de Kabila. C’est ce qui explique pourquoi en 2009, il est devenu général de l’armée congolaise, alors même que la Cour pénale internationale avait lancé, trois ans auparavant, un mandat d’arrêt contre lui pour crimes contre l’humanité dont, en première instance, l’enrôlement d’enfants-soldats. L’ONU recherche également Ntaganda pour sa responsabilité militaire dans le massacre de Kiwanja (2008), qui a coûté la vie à 150 personnes au moins. « L’État congolais, partie à la Cour pénale internationale, a l’obligation de collaborer avec nous à l’arrestation de Ntaganda. À l’instar de ce qui s’est passé avec Thomas Lubanga », nous confie Sonia Robla, porte-parole de la Cour pénale internationale.

Entretemps, au Nord-Kivu, beaucoup de personnes ont une peur bleue de Ntaganda. Et c’est bien compréhensible, quand on sait que notre homme est apparemment responsable de l’enlèvement de personnes auxquelles il estime devoir donner une leçon. Comme Fabrice. Et comme la méthode employée ressemble comme deux gouttes d’eau à celle utilisée dans l’enlèvement de Sylvestre Bwira, le président de la société civile de Masisi, Ntaganda est fortement suspecté d’être lui aussi l’auteur de l’enlèvement du chanteur. L’ombre de Ntaganda planait d’ailleurs encore plus clairement sur ce dernier cas.

kidnappeur (2)

Le 30 juillet 2010, le fervent défenseur des droits de l’homme, Sylvestre Bwira, adresse une lettre ouverte au Président Kabila, dans laquelle il se plaint de ce que des ex-rebelles, qui ont perpétré des crimes graves, peuvent, tout simplement, continuer à travailler dans l’armée présente dans l’est du Congo. Il y cite nommément Ntaganda et déplore que le Congo cautionne l’impunité en ne l’extradant pas vers La Haye. Sylvestre Bwira y demande, par ailleurs, à faire valoir l’autorité de l’État à Masisi – une référence à l’administration parallèle – de même qu’à faire respecter par les ex-membres du CNDP, tout comme c’est le cas pour tous les autres soldats, le principe de rotation dans l’ensemble du territoire congolais et donc, de ne pas céder à leur exigence de rester affectés dans l’est du Congo.

Quelques jours plus tard, M. Bwira reçoit un coup de téléphone d’un certain colonel Janvier qui prétend travailler au Cabinet de Ntaganda et le convoque. Se sentant de plus en plus menacé, M. Bwira n’obtempère pas. Il est alors kidnappé le 24 août, tandis qu’il s’apprête à s’enfuir à Kinshasa.

« Deux militaires se sont approchés de moi et m’ont dit : ou tu grimpes dans notre voiture, ou bien on te sabote ici. » Après quelques minutes de discussion, j’ai dû me coucher sur le sol de leur véhicule, puis ils ont étendu leurs jambes sur moi. J’ai été enfermé dans une cave, peu de temps après midi, et mes bras ont été immobilisés à l’aide d’un fin fil en plastique. » Le même mode opératoire donc que celui employé par la suite pour ligoter le chanteur Fabrice. « Au beau milieu de la nuit, on m’a bandé les yeux, puis jeté à l’arrière d’un 4 x 4, la roue de secours posée sur moi. Le matin, nous sommes arrivés dans une remise souterraine. J’ai entendu dire : « Prends ce truc et mets-le au cachot. »

Toute la discussion s’est déroulée en rwandais. « Le cachot est plein », ont répliqué les geôliers. Nous avons alors roulé vers une autre planque – en fait, un trou dans le sol recouvert de grumes – où j’ai été emprisonné jusqu’au soir. Ils m’ont alors hissé de ce puits à l’aide d’un crochet, le fil plastique entaillant profondément la peau de mes bras jusqu’au sang. Nous sommes repartis en voiture, puis, après quelque temps, avons poursuivi notre route à pied. Cela montait, il faisait de plus en plus froid. Lorsqu’en raison de mes yeux bandés, je déviais du chemin ou je tombais, ils me frappaient avec un bâton.

Nous sommes finalement arrivés à une troisième planque souterraine où régnait une énorme puanteur et où je m’enfonçais dans une sorte de fange. À tâtons, je me suis traîné jusqu’à un endroit plus sec où j’avais l’impression de sentir des bouts de bois. Ce n’est que le matin venu que j’ai vu que la fange, c’était en fait des cadavres en décomposition et que le bois, c’était les ossements de personnes décédées. Je n’ai rien eu à manger. Deux jours plus tard, ils m’ont sorti du trou à l’aide d’un crochet et un colonel a commencé à me faire subir un interrogatoire. Pour quelle raison est-ce que je voulais m’enfuir de Masisi ? Pourquoi l’administration parallèle devait-elle disparaître ? Pourquoi est-ce que je ne défendais que ma propre communauté ? Je lui ai dit que je me battais pour tout le monde.

« Si c’est vraiment le cas, pourquoi n’as-tu pas défendu une femme tutsie qui avait été violée ? » Le mariage de raison conclu fin 2009 entre Kabila et Kagame repose sur une seule personne : Bosco Ntaganda.J’ai admis qu’il m’arrivait parfois de manquer à mon devoir. « Nous n’allons pas te tuer », a déclaré le colonel après quelque temps. J’ai entendu, par la suite, de la bouche des geôliers, que mon enlèvement avait fait beaucoup de vagues, tant sur le plan national qu’international. « Mais qui es-tu donc pour qu’autant de gens militent en faveur de ta libération ? », m’ont questionné les militaires. »

Sylvestre Bwira doit sa libération à la résistance locale. Si certains membres d’ONG européennes l’avaient déjà abandonné depuis longtemps, ce n’est pas le cas de son réseau qui a même organisé une gigantesque manifestation en faveur de sa libération dans la petite ville de Sake, à 30 km de Goma, menaçant de recourir à la violence en cas d’échec. Les résultats ne se sont alors pas fait attendre : Bwira a été libéré. « Ils m’ont injecté une substance, puis abandonné dans la forêt », poursuit Sylvestre Bwira. « J’avais l’impression d’être paralysé. Tout est devenu chaud. J’étais terriblement fatigué. J’ai vu au loin un feu, un village et me suis traîné jusque-là. Je ne pouvais pas marcher. C’est à peine si je parvenais à manger ; j’étais couvert de sang. Au départ de ce village, j’ai atterri à l’hôpital de Goma.

En novembre 2010, M. Bwira fuit aux Pays-Bas, car il ne se sent plus en sécurité ni à Goma ni à Kinshasa. Depuis qu’il vit à La Haye, où il bénéficie toujours d’une aide psychiatrique, sa famille fait l’objet d’une traque systématique. Son oncle Aloys Bahati et son frère Kubuya Kiahi ont disparu, à une semaine d’intervalle, en octobre 2011 et personne ne les a plus revus depuis. Le frère cadet nous raconte que leur vie est sans cesse en danger. « Je me retourne sans arrêt pour voir si je ne suis pas suivi. Je ne sors plus après 17 h. Mon père se terre et ne reste jamais longtemps au même endroit. Nous recevons quasiment chaque jour des menaces de mort par téléphone. Le gouverneur et la police ne font rien. C’est pour cela que la population était tellement en colère lorsque Fabrice s’est fait enlever : les rebelles peuvent agir en toute impunité. »

René, un bon ami de Sylvestre Bwira, ne se sent lui non plus pas en sécurité à Goma. « Si je reste ici, c’est uniquement à cause de mon travail ici », ajoute-t-il. « Mais nous avons peur et nous ne parlons jamais aux étrangers, car nous ne savons pas à qui nous avons à faire. Ntaganda et ses sbires doivent partir d’ici dans les plus brefs délais, mais personne n’ose le dire, depuis que Sylvestre Bwira s’y est risqué dans une lettre.

Fabrice a été enlevé tout juste deux semaines avant les élections présidentielles. Tout le pays était en ébullition et assurément le Kivu. Bon nombre d’habitants y ont le sentiment d’être progressivement annexés par le Rwanda. Ils affirment que des paysans rwandais achètent, par l’entremise de Congolais, des terres pour leur bétail. Chaque autochtone vous dira que l’on assiste à une immigration rampante au départ du Rwanda.

« L’immigration au départ du Rwanda est un fait avéré », nous confie Kris Berwouts, expert du Congo. « Des soldats congolais rwandophones m’ont désigné leurs homologues rwandais. Le recensement électoral constitue à chaque fois l’occasion de donner à des Rwandais un passeport congolais. » Sur le plan électoral, cette « rwandisation » a peut-être bien mis du beurre dans les épinards de Kabila. Selon la version officielle, Kabila a obtenu plus de voix qu’escompté dans la région densément peuplée du Kivu ; toutefois, le débat fait rage quant au degré de fiabilité des résultats des élections. Les hommes de main de Ntaganda se sont en fait assurés que seule la propagande pro-Kabila soit diffusée à certains endroits, tout en intimidant la population afin qu’elle ne vote pas pour d’autres candidats.

roi de la contrebande

La domination du CNDP dans l’est du Congo se fait aussi sentir sur le plan économique. Le spectre de Ntaganda ne plane en outre jamais bien loin, certainement dans le secteur minier. Certains analystes misent sur la démilitarisation du commerce des matières premières grâce à la récente loi Dodd-Franck votée aux États-Unis. Cette loi contraint en effet les entreprises cotées à la bourse de New York à communiquer publiquement la provenance de leurs matières premières, en précisant, par conséquent, explicitement si elles proviennent de groupes armés. Elle vise donc aussi de grandes marques électroniques, telles que Motorola, Apple, Philips et Samsung, qui ont recours à l’étain et au coltan.

En réaction à la promulgation de cette loi, le Président a interdit, en septembre 2010, toute exploitation minière artisanale au Congo. Il entendait, de la sorte, remettre de l’ordre dans ce secteur en le débarrassant de ses circuits criminels. Dans la pratique, c’est l’inverse qui s’est produit dans le Nord-Kivu : des militaires de haut rang ont détourné l’interdiction minière de sorte à étendre leur commerce illégal. Et le fait que Kabila ait levé cette interdiction en mars 2010 n’y a pas changé grand-chose ; le mal était déjà fait.

MO* a infiltré les réseaux du CNDP en vue de dresser la carte des routes empruntées par les contrebandiers dans l’est du Congo. Le départ de l’une d’entre elles se situe à Numbi, un petit village localisé à l’ouest du lac Kivu. « Plusieurs mines d’étain sont gardées par des ex-soldats du CNDP », nous confirme Henri Nkeng, expert de la MONUSCO, la force de stabilisation de la paix des Nations Unies. Ce dernier travaille à Numbi, pour le compte de l’International Tin Research Institute, à la mise sur pied d’un système de certification devant permettre la traçabilité des matières premières. Nkeng : « Seuls les sacs étiquetés ‘hors zones de conflit’ dans les centres d’achat créés par nos soins peuvent être exportés. Nous excluons toutes les matières premières provenant de mines exploitées par les rebelles ou l’armée. »

Pour l’instant, c’est là la théorie. Dans la pratique, le circuit de la contrebande tourne à plein régime, nous confie un villageois qui loue sa maison comme entrepôt. « Les matières premières sont chargées dans des sacs et recouvertes de haricots, puis ces sacs sont acheminés par porteur à Goma. »

Après avoir suivi une cargaison de « haricots », nous arrivons à Kalungu, un village à mi-chemin entre Numbi et Goma. C’est là que les porteurs, au terme d’une marche de cinq heures, viennent livrer leurs 50 kilos de matières premières camouflées pour lesquelles ils sont payés une vingtaine d’euros.

C’est jour de marché à Kalungu. Un peu partout, on y vend des mangues et des bananes. Tout comme les « haricots », celles-ci sont acheminées par camion. « Je charge des haricots 4 à 6 fois par semaine », raconte un chauffeur. « Je facture de 8 à 12 euros par sac. En cas de contrôle du camion, je donne un matabiche aux agents et je poursuis ma route. »

« Les matières nous sont livrées dans des camions de fruits et légumes », confirment quelques acheteurs à Goma, qui s’approvisionnent à Numbi. « Des véhicules militaires congolais viennent ensuite les chercher chez nous, avant de les transporter à la frontière où ils passent le relais à leurs homologues rwandais. » La bonne entente entre le CNDP et les soldats rwandais n’est pas neuve. Elle est, en outre, facilitée par le fait que ces deux groupes appartiennent à la même ethnie et partagent le souvenir de guerres communes.

Les matières premières franchissent la frontière à Goma en empruntant la cahoteuse Rue des Acacias. C’est là qu’est localisée, à quelques mètres à peine de la frontière rwandaise, la résidence hypersécurisée de Bosco Ntaganda, le parrain de cette mafia des matières premières. À cet endroit, la frontière n’est rien de plus que quelques blocs de pierre séparant la partie congolaise et rwandaise de la rue. Les villes de Goma et Gisenyi sont tellement imbriquées l’une dans l’autre que le trafic se déroule en fait véritablement en zone urbaine.

En décembre 2011, le Conseil de sécurité des Nations Unies a publié le rapport final du groupe d’experts planchant sur le Congo. Ceux-ci y décrivent en détail la manière dont Ntaganda contrôle la zone s’étendant sur quelques centaines de mètres entre les deux postes-frontière officiels à Goma. Ntaganda se rend de même régulièrement au Rwanda. Deux ex-officiers du CNDP, dont un membre de la famille de Ntaganda, vivent encore dans le quartier. Selon le rapport de l’ONU, rien que ce poste-frontière rapporterait quelque 12.000 euros par semaine à Ntaganda.

À chaque fois que des matières premières sont acheminées au Rwanda, Ntaganda boucle toute cette zone. « Les membres du CNDP opèrent en toute indépendance de la hiérarchie militaire officielle. « La plupart d’entre eux n’écoutent que leurs anciens supérieurs », soupire le colonel Mputu Pende, chef du parquet militaire de Goma. « Nous recevons des menaces à chaque fois que nous tentons d’arrêter des officiers impliqués dans l’exploitation minière illégale. » Le rapport de l’ONU décrit de quelle manière des agents qui sont intervenus en juin 2011 contre des trafiquants ont été désarmés et ligotés par les hommes de Ntaganda.

bûcheron illégal

D’après les experts des Nations Unies, Ntaganda ne possède pas seulement la station-service S. Pétrole Congo à Goma, mais aussi une meunerie exploitée par sa femme. Par ailleurs, ils décrivent entre autres, dans leur rapport, de quelle manière Ntaganda a été impliqué dans le trafic de 450 kilos d’or. Ntaganda est propriétaire de grandes fermes à Ngungu, dans le territoire de Masisi, où il aime passer le week-end. De surcroît, Ntaganda exerce également une certaine emprise sur le business local du charbon de bois. Principale source d’énergie de Goma, celui-ci est difficile à trouver en raison de la pénurie de bois dans la région. Le seul endroit où il reste du bois, c’est dans le Parc des Virunga tout proche, le plus ancien parc naturel d’Afrique inscrit, au demeurant, au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le CNDP y tient de nouveau un rôle dans la production illégale de charbon de bois.

Septembre 2011. À proximité de Burungu, où Laurent Nkunda avait, il y a plusieurs années de cela, donné son fiat à la déforestation du Parc des Virunga, s’est développé tout un village à la lisière de ce qui fut jadis le parc. Nous pouvons y voir des milliers de sacs de charbon de bois entassés. Après quelques heures de marche, force nous est de constater qu’un énorme pan de la forêt a disparu. Et l’arrivage incessant de nouveaux sacs de charbon de bois nous indique que la production tourne encore à plein rendement.

Il est frappant de constater que tout le monde parle le rwandais dans cette filière. Mon guide me confie que la majorité d’entre eux sont récemment arrivés ici du Rwanda. Un villageois qui nous suit tout le temps se fâche lorsque nous abordons le sujet. « Nous sommes tous Congolais », affirme-t-il d’un air menaçant. Le directeur belge du Parc des Virunga, Emmanuel de Mérode, admet ne pas maîtriser la situation dans la partie sud-ouest du parc.

Burungu se situe à proximité de Kitchanga, le port d’attache, durant de nombreuses années, de Ntaganda, mais aussi un territoire CNDP par excellence. Et si cette production de charbon de bois à grande échelle perdure, sans le moindre tracas, dans ce joyau du patrimoine mondial de l’UNESCO, cela n’est possible qu’avec l’accord de Bosco Ntaganda, qui offre sa protection en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes. Dans leur rapport, les experts des Nations Unies pointent également du doigt Bwiza et Tebero, deux autres endroits où le CNDP se remplit les poches grâce à la production de charbon de bois.

C’est là la énième illustration de ce que représente le « régime » au Nord-Kivu. Dans l’optique de défendre leurs intérêts, Kagame et Kabila ont conclu un accord mis en pratique par Ntaganda. Ce deal apporte une tranquillité toute relative et parfois véritablement violente, tourne en dérision l’État de droit, fait fi des traités internationaux et entrave la reconstruction de la région. À l’exception de l’opulence au Rwanda et dans les royaumes mafieux. Et quiconque ose émettre des critiques risque sa vie. De nombreux Congolais se demandent pour quelle raison la MONUSCO, jusqu’à nouvel ordre la plus grande force de paix des Nations Unies au monde, demeure aussi passive. Il semblerait bien que la communauté internationale se soit résignée à laisser son royaume à Ntaganda.

Auteur:
Stefano Valentino, John Vandaele et Anneke Verbraeken

Article de Mondiaal  Nieuws (http://www.mo.be)

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