De Tombouctou à Alep: au nom d’Allah, le tout miséricordieux, le très miséricordieux ?

16 août 2012 10 h 54 min 2 commentaires

Tombouctou

À Aguelhok, une localité du nord du Mali, un couple non marié vient d’être lapidé, devant plusieurs centaines de personnes contraintes d’assister à la scène. Ce couple avait deux enfants, le plus jeune âgé de six mois seulement. « Allah akbar ! », Dieu est grand, scandent les individus qui commettent cette ignominie. Dieu est sans aucun doute grand, mais Il est aussi et avant tout miséricordieux, selon les préceptes fondamentaux de l’Islam : chacune des 114 sourates du Coran ne commencent-elles pas par cette phrase : « Au nom d’Allah, le tout miséricordieux, le très miséricordieux » ? Or, s’Il est miséricordieux, ne peut-Il pas pardonner à Ses créatures ? Si, aux yeux de bigots à l’esprit étroit, le fait de vivre en couple sans être marié constitue un péché, le fait même de croire en un Dieu miséricordieux devrait empêcher de telles absurdités criminelles, aussi odieuses qu’imbéciles.

Depuis quelques mois, le Mali du nord a été pris en otage par des groupes armés se revendiquant d’un Islam qui n’a rien à voir avec celui qui est pratiqué par les habitants de cette région depuis des siècles. L’Islam sahélien a permis l’éclosion de grandes civilisations, comme en témoignent les mosquées et les mausolées de Tombouctou, ville fondée par les Touareg au XIe siècle. Ces vestiges d’un lointain passé ont fait rêver des générations de voyageurs et d’explorateurs, comme René Caillié[1], aujourd’hui malheureusement oublié. Or, les soudards barbus qui ont assassiné cet homme et cette femme à coups de pierres sont les mêmes qui ont profané les monuments qui firent la gloire de Tombouctou. Ces soi-disant musulmans n’ont pas hésité à détruire les tombeaux de saints musulmans, vieux de plusieurs siècles, qui étaient autant de témoignages d’un passé prestigieux. Ils ont même osé s’attaquer à la Grande Mosquée de la ville. Dans leur inculture crasse, ils justifient leurs actes sacrilèges en affirmant que la vénération de mausolées est une forme d’idolâtrie, contraire à l’Islam. Il convenait donc de détruire cet héritage architectural, partie intégrante du patrimoine mondial.

Pendant que de tels forfaits sont commis dans le nord du Mali, la « communauté internationale » a les yeux tournés vers la Syrie. Or, en Syrie comme au Mali, les mêmes drapeaux noirs du djihad sont brandis. En Syrie comme au Mali, des militants barbus et fanatiques, souvent venus d’autres pays, sont à l’œuvre pour imposer leur conception obscurantiste de l’Islam. Certes, tous les révoltés syriens ne sont pas des djihadistes fanatisés. Mais ces derniers sont bien là, ils ont de l’argent, ils sont bien armés, et ils bénéficient même du soutien de certains pays, au premier rang desquels figure l’Arabie Saoudite. Au Mali, ce sont des indépendantistes touareg laïcs qui ont déclenché la rébellion. Leurs revendications semblaient légitimes. Ils se plaignaient d’être des citoyens maliens de seconde zone, d’être marginalisés. Ils estimaient leur culture et leur langue menacées. Ils finirent par proclamer l’indépendance de leur région, en profitant du désordre causé à Bamako par des militaires putschistes. Mais, en l’espace de quelques mois, les hommes du MNLA[2] ont été chassés des principales villes du nord par les groupes armés des fondamentalistes musulmans, soutenus par AQMI[3]. Les gens d’Ansar Eddine ou du MUJAO[4] n’ont que faire de l’indépendance de l’Azawad ou de la défense de la culture touareg. Leur objectif dépasse largement les limites du Mali du Nord : ils rêvent d’étendre le djihad et leur conception d’un Islam extrémiste et intolérant à tout le Sahel, voire à toute l’Afrique, et de porter des coups à l’Europe toute proche. Les chefs de l’insurrection touareg ont donc naïvement ouvert les portes de leur contrée aux pires ennemis de leur culture ancestrale. Ce sont ceux-ci qui aujourd’hui s’acharnent à démolir leur héritage architectural le plus sacré. Toujours eux qui, ayant commencé par fouetter, lapident à présent les personnes dont le mode de vie n’est pas en accord avec leur vision étriquée de la morale.

Les leaders du monde occidental se sont résolument engagés à chasser le président Bachar el-Assad du pouvoir. Les grands médias étasuniens et européens ont eux aussi pris parti pour l’opposition armée syrienne, dans une couverture très partisane du conflit en cours. Loin de moi l’idée de vouloir défendre le régime en place à Damas. Cependant, je crains pour le peuple syrien, au cas où la rébellion l’emporterait. Ce peuple syrien est composite. La Syrie compte de nombreux citoyens résolument modernes, laïques et démocrates, qui rêvent d’une société ouverte et tolérante, d’un régime démocratique. Ce peuple syrien est loin d’être homogène. Les minorités, tant nationales que religieuses, sont très nombreuses. Quel sera le sort de ces Syriens laïques, de ces Kurdes, de ces Chrétiens, de ces Druzes et de ces Alaouites si, par malheur, la composante djihadiste de la rébellion parvenait à s’imposer, comme ce fut le cas au Mali du Nord ?

Au Mali, il conviendrait de favoriser une forme d’union nationale, qui intégrerait aussi le MNLA, afin d’établir dans le pays un régime démocratique respectueux des minorités. Les grandes puissances, l’Algérie[5], la CEDEAO[6], l’Union Africaine devraient aider le nouveau régime malien à chasser les groupes armés qui contrôlent le nord du pays.

En Syrie, les diplomaties occidentale, russe et arabe devraient mener des efforts concertés afin de favoriser l’ouverture de négociations entre les autorités en place et l’opposition démocrate, en vue de l’instauration d’un gouvernement de transition. Ce dernier aurait pour tâche de jeter les bases d’un nouveau régime démocratique et inclusif, respectueux des droits des minorités nationales et religieuses.

Si on laisse s’installer durablement un « Sahelistan[7] » au nord du Mali et dans le Sahara, si les djihadistes parviennent à prendre le pouvoir à Damas, je crains fort que toutes les conditions soient réunies pour une conflagration majeure, aux portes mêmes de l’Europe.

Hervé Cheuzeville, 1er août 2012

(Auteur de trois livres: “Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale“, l’Harmattan, 2003; “Chroniques africaines de guerres et d’espérance“, Editions Persée, 2006; “Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé“, Editions Persée, 2010)


[1] René Caillié (1799-1838), voyageur français, premier Européen à être allé à Tombouctou, déguisé en Arabe (en 1828), auteur de « Journal d’un voyage à Tombouctou et à Djenné dans l’Afrique Centrale ».

[2] Mouvement National de Libération de l’Azawad

[3] Al Qaïda au Maghreb Islamique

[4] Mouvement pour l’Unicité et le  Jihad en Afrique de l’Ouest

[5] N’oublions pas qu’AQMI est une émanation du GIA (Groupe Islamique Armé) algérien et que l’immense Sahara algérien jouxte le Sahara malien désormais contrôlé par AQMI et ses alliés d’Ansar Dine et du MOUDJAO.

[6] Communauté Economique des Etats d’Afrique Occidentale

[7] Pour reprendre l’expression de Laurent Fabius, ministre français des Affaires Etrangères.

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