Bosco Ntaganda : enfin son tour!

Bosco Ntaganda/photo HRW

Bosco Ntaganda/photo HRW

C’est aujourd’hui que Bosco Ntaganda a fait sa première apparition devant la Cour Pénale Internationale, après avoir été transféré à La Haye depuis l’ambassade des États-Unis à Kigali.

Bosco Ntaganda. Un nom qui ne dit peut être rien à à la plupart des gens. Un nom qui, pourtant, me hante depuis 2001, lorsque je l’entendis pour la première fois, prononcé par la bouche d’un enfant soldat congolais en cours de démobilisation. Un nom qui, depuis, fait encore frémir des millions d’habitants de la partie orientale du Congo/Zaïre.
Bosco Ntaganda, c’est tout simplement, le mal incarné. C’est un tueur froid, méthodique, dont le seul but dans la vie est l’enrichissement personnel. Non, ce n’est pas un « rebelle congolais » comme l’ont trop souvent répété les grands médias. C’est un mercenaire rwandais, né au Rwanda,  qui a commencé sa sinistre carrière en servant au sein de l’Armée Patriotique Rwandaise, lors de la guerre du Rwanda (1990-94) qui permit à Paul Kagame, ancien militaire ougandais, de devenir l’homme fort du Rwanda. Probablement sur instruction de ce dernier, Bosco Ntaganda fut envoyé au Zaïre où il participa à toutes les guerres fomentées par le dictateur rwandais : invasion de 1996-1997, seconde invasion et occupation de la moitié orientale du pays en 1998, guerre à forte connotation tribale de l’Ituri au début des années 2000, rébellions et mutineries successives au Nord-Kivu jusqu’à ces derniers jours. Dans tous ces conflits, Bosco Ntaganda s’est tristement illustré, méritant largement le surnom sous lequel il était connu : le Terminator.
C’est donc en 2001 que j’en entendis parler en tout premier. Je participais, à l’époque, à la démobilisation de 165 enfants soldats de l’Ituri, qu’un groupe armé de leur région avait recrutés et envoyés en Ouganda pour leur y faire subir une formation militaire. Je crois avoir été le premier non Congolais à avoir dénoncé les crimes du Terminator, dans mon premier livre, paru en 2003[1]. Bosco Ntaganda était à l’époque le « chef d’état-major » de Thomas Lubanga, le patron de l’ « Union des Patriotes Congolais », une milice essentiellement hema, issue du « Rassemblement Congolais pour la Démocratie – Kisangani ». Ce rassemblement était lui-même une faction dissidente proche des Ougandais du RCD pro rwandais. Je n’en voudrais pas à ceux de mes lecteurs qui trouveraient mon explication un peu confuse. Qu’ils sachent simplement que j’ai dû beaucoup simplifier, tant la situation à l’Est du Congo/Zaïre était à l’époque obscurément nébuleuse. Il y avait une multitude de petits chefs « rebelles » propulsés sur le devant de la scène politico-militaire, tantôt par les stratèges ougandais, tantôt par ceux du Rwanda, parfois par les deux. Tous étaient manipulés, souvent montés les uns contre les autres, sur fond d’occupation militaire étrangère, de lutte pour le contrôle des richesses naturelles, de rivalités politiques et d’exacerbation d’anciennes querelles tribales. L’Est de la République Démocratique du Congo était devenu un « Far-East » sans foi ni loi, où la vie ne comptait plus, où les enfants étaient transformés en tueurs, où le viol était devenu une « arme de guerre », où seuls comptaient, pour les petits seigneurs de la guerre, l’enrichissement rapide et le pouvoir.
Dans mon livre « Kadogo », j’ai raconté comment Bosco Ntaganda avait utilisé « ses » enfants soldats pour monter une embuscade en pleine ville de Bunia, afin de liquider un chef milicien rival, le « commandant » Claude Kiza, lui-même protégé par d’autres enfants soldats. Le véhicule 4×4 de Claude Kiza fut mitraillé, les jeunes gardes du corps de ce dernier abattus, et leur chef criblé de balles. Lorsque les tirs cessèrent, Bosco Ntaganda s’avança calmement vers son rival allongé sur la chaussée, sortit son pistolet et lui donna le coup de grâce. Puis, il se baissa et fouilla les poches du cadavre pour en sortir quelques milliers de dollars qu’il empocha aussitôt. Cet épisode sanglant résume parfaitement la personnalité du « Terminator ».
Depuis, Bosco Ntaganda a poursuivi son épouvantable carrière, malgré deux mandats d’arrêt émis par la CPI. Il fut un temps protégé par les autorités de Kinshasa, qui l’avaient intégré, lui et ses hommes, au sein des Forces Armées de la République Démocratique du Congo. Cet arrangement lui permit de poursuivre ses lucratives activités au Nord-Kivu, tout en se pavanant à Goma en uniforme de général, au nez et à la barbe des casques bleus de l’ONU qui auraient pourtant dû l’appréhender. Avec une énième « mutinerie », en 2012, et la création d’une nouvelle fausse rébellion cette fois nommée « M23 » mais toujours organisée et soutenue depuis Kigali, Bosco Ntaganda se lança dans une nouvelle aventure meurtrière, sans se rendre compte qu’il commençait à devenir encombrant, même pour ses alliés et parrains. Craignant pour sa vie, il finit sans doute par se dire que le confort relatif d’une cellule hollandaise devait valoir mieux qu’une tombe anonyme dans la grande forêt congolaise. Il faut croire aussi que le général-président Kagame, se sentant de plus en plus isolé internationalement, ait préféré se débarrasser d’un pion devenu beaucoup trop compromettant.
Quelles que soient les raisons qui ont pu motiver la venue du « Terminator » à La Haye, je ne peux que me réjouir qu’il soit enfin sous les verrous. Mon seul regret, comme pour Thomas Lubanga, c’est que ses puissants protecteurs et parrains ne partagent pas encore avec lui le banc des accusés de la CPI.
Hervé Cheuzeville, 26 mars 2013
(Auteur de trois livres: « Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale », l’Harmattan, 2003; « Chroniques africaines de guerres et d’espérance », Editions Persée, 2006; « Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé », Editions Persée, 2010)
(http://cheuzeville.net)


[1] Kadogo, Enfants des Guerres d’Afrique Centrale, Editions l’Harmattan

 

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