France-Rwanda. Attentat du 6 avril 1994 : Affaire judiciaire ou affaire diplomatique ?

Un Dassault Falcon 50 semblable au jet présidentiel de Juvénal Habyarimana/wikipedia

Un Dassault Falcon 50 semblable au jet présidentiel de Juvénal Habyarimana/wikipedia

Le juge anti-terroriste français Marc Trévidic qui avait repris à son compatriote Jean-Louis Bruguière l’enquête sur l’attentat du 6 avril 1994 dans lequel ont péri les chefs d’Etats rwandais et burundais ainsi que trois citoyens français,  a annoncé avoir bouclé le dossier et s’apprête à rendre publiques ses conclusions.

Pour rappel, l’on se souviendra que cette affaire avait connu des rebondissements politico médiatiques dès l’émission de mandats d’arrêt par le juge Bruguière contre neuf proches du président rwandais Paul Kagame en 2006.

Kigali avait alors brutalement rompu les relations diplomatiques avec Paris. Le régime du FPR avait, dans la foulée, produit un rapport sur l’attentat du 6 avril 1994 (alors que jusque là il avait toujours déclaré que cette enquête n’était pas dans ses priorités) connu sous l’appellation de « Rapport Mutsinzi » qui, après des mensonges et des manipulations dont le ridicule se dispute à la naïveté, avait conclu que « l’avion avait été abattu par les proches du président Habyarimana » sans toutefois en donner l’identification précise. Parallèlement,comme pour faire chanter Paris, le régime du FPR de Paul Kagame a produit un autre rapport dit « Rapport Mucyo » dans lequel il accusait nommément des hauts responsables politiques français ainsi que plusieurs officiers des Armées Françaises  « d’avoir pris part au génocide », pas moins !

Entre-temps, en 2007, la droite avait accédé au pouvoir à Paris avec l’élection de Nicolas Sarkozy qui choisit comme ministre des Affaires Etrangères un des amis et soutiens de longue date du dictateur rwandais Paul Kagame, un certain Bernard Kouchner.

C’est alors que la magie de la diplomatie va s’opérer pour essayer d’évacuer un dossier judiciaire encombrant. Sur conseil de Bernard Kouchner, comme il l’a lui-même reconnu ultérieurement, une des inculpés, le Major Rose Kabuye, va venir se faire arrêter en Allemagne et se faire déporter à Paris. Le but était de permettre aux puissants et coûteux avocats mandatés par Paul Kagame d’avoir accès au dossier, ce qui va leur permettre de lancer une contre-offensive tous azimut. Un nouveau juge d’instruction avait déjà été désigné en la personne de Marc Trévidic secondé par Nathalie Poux. Les relations diplomatiques entre Kigali et Paris furent, comme par enchantement rétablies et, cerise sur le gâteaux, le président de la République Française lui-même effectua une visite au Rwanda en compagnie de Bernard Kouchner et au cours de laquelle il a reconnu en le regrettant « un certain aveuglément de la France » pour avoir à un moment de l’histoire, soutenu le régime hutu.

La route ayant ainsi été balisée, la feuille de route tracée par l’autorité politique, il ne restait qu’au juge d’instruction d’accomplir les formalités administratives et procédurales nécessaires pour qu’il évacue ce dossier gênant pour les relations entre la France et le Rwanda de Paul Kagame que certains politiciens français croit incontournable dans la région et donc que le fait de l’amadouer vaut le coup de sacrifier quelques principes comme celui de poursuivre partout tout terroriste qui s’en est pris à la vie des officiers français. Or Paul Kagame en a au moins six à son  actif qu’il a tués entre  le 6 et le 8 avril 1994, et la France officielle en est au courant. Marc Trévidic et Nathalie Poux se rendront donc au Rwanda accompagnés d’experts en balistique et des géomètres. Dès leur retour en France, ils se rendront compte que les seules expertises balistiques et géomètres ne suffiraient pas à offrir une fenêtre de sortie à travers laquelle le FPR de Paul Kagame pourrait échapper. C’est alors qu’ils ont eu recours à un « acousticien » qui, après une retraite dans un domaine militaire au centre de la France, produisit « un rapport d’expertise » qui enfin pouvait servir de base pour disculper le FPR de Paul Kagame. En effet notre « magicien-accousticien » affirmait que d’après le bruit qu’il avait perçu lors des simulations, il pouvait affirmer que les missiles qui ont descendu l’avion présidentiel avaient été tirés à partir du domaine militaire de Kanombe et non de la colline de Masaka.

Les juges Trévidic et Poux approuvèrent ces conclusions et l’expertise de l’acousticien qui a été recruté sur le tard et en catimini et qui a effectué ses simulations au centre de la France supplanta ceux des balisticiens et géomètres qui eux s’étaient rendus au Rwanda. Il n’en fallait pas plus que la presse du monde entier ameutée par les lobbys de Paul Kagame crie victoire et assène derechef que le Falcon 50 avait bel et bien été abattu par les extrémistes hutu de l’entourage du président Habyarimana.

C’est à la suite de cette euphorie que le juge Trévidic a annoncé triomphalement qu’il venait de boucler l’enquête et qu’il allait bientôt donner ses conclusions définitives. Par la voix des avocats de Paul Kagame, on saura que sans aucun doute le Juge Trévidic s’apprêtait à annoncer « un non-lieu » et que les proches de Paul Kagame seront entièrement blanchis dans ce dossier qui sera ensuite classé sans suite au grand soulagement d’une certaine classe politique et de  la diplomatie française.

Seulement voilà : on dirait que le mauvais sort s’acharne sur le juge Trévidic. Avant même qu’il n’annonce son non-lieu attendu, la BBC Two vient de diffuser un documentaire qui donne, avec force détails, les preuves de la responsabilité de Kagame dans cet attentat. Même parmi les personnes inculpées et contre qui les mandats d’arrêt avaient été lancés, certains affirment savoir que c’est le FPR de Paul Kagame qui a commandité l’attentat. Curieusement, le juge, qui les connaissait et qui savait comment il pouvait les toucher n’a pas cherché à les entendre mais s’est empressé de déclarer que le dossier était clos. C’est le cas du général Kayumba Nyamwasa, une des personnalités qui avaient été inculpées par le juge Bruguière et  qui vit en Afrique du Sud d’où il déclare à qui veut l’entendre qu’il est prêt à témoigner et montrer comment c’est Paul Kagame qui a commandité l’attentat, mais que personne ne veut venir l’entendre ou ne veut le convoquer ! En clôturant le dossier, le juge Trévidic osera prétendre qu’il ne connaissait pas un potentiel témoin au nom de Kayumba Nyamwasa ?

Quels sont les intérêts en jeu pour que ces énormités soient tolérées ?

Dans le cas d’espèce, il est évident que le régime du FPR de Paul Kagame tire sa légitimité du mensonge qui consiste à dire qu’il est venu pour arrêter le génocide ! Il serait alors catastrophique pour lui s’il était admis qu’en réalité c’est lui qui a déclenché le génocide en assassinant l’homme qui constituait « une digue » qui retenait les passions et la haine ethniques latentes exacerbées par la guerre initiée par le même FPR de Paul Kagame en 1990 .

En ce qui concerne la France, la visibilité est moins évidente. Les intérêts de certaines corporations locales  viennent se greffer à ceux des lobbies mondialistes pour qui l’honneur ou la voix de la France sont le dernier de leurs soucis pour offrir ce spectacle incompréhensible quand il s’agit de la position de la France en ce qui concerne le Rwanda depuis 1994.

Emmanuel Neretse
07/10/2014

 

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