Comment limiter l’inadéquation professionnelle sur les marchés urbains du travail en Afrique subsaharienne ?

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Les marchés africains produiraient davantage si les compétences des travailleurs surqualifiés étaient pleinement utilisées.

Résumé : L’inadéquation professionnelle est un phénomène patent dans les économies occidentales, du fait du fort allongement de la durée des études. L’économie gagnerait en productivité si on améliorait l’adéquation entre les qualifications des travailleurs et les conditions d’embauche, surtout en Afrique Subsaharienne.

 

La présence d’une main d’œuvre qualifiée est l’une des conditions pour la croissance des entreprises. En Afrique, plus de 200 millions de la population, est âgée de 15 à 24 ans. La moitié d’entre eux n’ont pas de travail mais constitue d’après le BIT[1], la tranche en âge de travailler. Cette extrême jeunesse représente un potentiel mal exploité par les entreprises ; mais aussi une formidable manne de main d’œuvre voire l’avenir du continent, mais sa non-insertion dans la vie économique constitue une bombe à retardement. Dans cette analyse, nous démontrons que l’inadéquation professionnelle permet de comprendre cette situation. Et contrairement à ce qu’on pourrait s’attendre, une étude conjointe de l’AFD/IRD[2] révèle qu’en Afrique Subsaharienne (ASS), le problème c’est qu’il existe un plus grand pourcentage de travailleurs surqualifiés que sous-qualifié.

Peu d’études sur l’inadéquation professionnelle en Afrique.

Le décalage entre les qualifications des jeunes (18-35ans) et celles requises par leur emploi est devenue un sujet de préoccupation croissant pour les décideurs africains en matière de politiques publiques. Au Cameroun par exemple, un grand nombre de diplômés occupent des emplois qui ne semblent pas leur permettre d’exploiter au mieux leur niveau de qualification. Mais peu d’études, jusque-là, se sont véritablement penchées sur ce problème. Jusqu’ici, les différentes enquêtes disponibles ne permettaient pas d’aborder directement la question de l’inadéquation professionnelle.

 

On ne trouve aucun exemple d’études sur la sur-éducation hormis les travaux de Oded Stark[3] et Simon Fan[4], qui étudient la surqualification dans les pays en développement comme une résultante des migrations internationales, de Javier Herrera[5] au Pérou et de Esteves et Martins[6] qui étudient les situations de sur-éducation au Brésil.

Autant de sur-éduqués en Afrique qu’aux USA et en Europe.

Philippe De Vreyer, François Roubaud, éditeurs scientifiques d’un très riche ouvrage sur « les marchés urbains du travail en Afrique subsaharienne[7]», ont ainsi pu compiler une base de données individuelles de plus de 100 000 individus enquêtés suivant, une même méthodologie d’enquête, et dans neuf capitales d’Afrique subsaharienne.  Cela permet pour la première fois, d’estimer à grande échelle des normes d’éducation à un niveau précis de nomenclature d’occupation et d’en déduire de manière robuste le niveau et les profils de l’inadéquation professionnelle dans 11 capitales (Cotonou, Ouagadougou, Abidjan, Bamako, Niamey, Dakar     Lomé, Yaoundé,   Douala, Kinshasa et Antananarivo) de 9 pays d’Afrique Subsaharienne (Cameroun, Bénin, Burkina Faso, Cote d’Ivoire, Niger, Sénégal, Togo, République Démocratique du Congo, Madagascar).

 

Un premier résultat permet de constater que le Cameroun et Madagascar disposent de marchés du travail et de systèmes éducatifs aux caractéristiques très proches de ceux d’Afrique de l’Ouest (ampleur du secteur informel, prédominance des réseaux sociaux dans la recherche de l’emploi, forte précarité des emplois, développement du  système  éducatif, accéléré dans les années 1970-1980, fortes inégalités entre genre, fort sous-emploi des jeunes, etc.).

 

Un second résultat, plus intéressant, nous permet d’affirmer que le taux de sur-éducation en Afrique est comparable[8] à celui des économies occidentales :

« Dire qu’il y a en proportion autant de sur-éduqués dans la population active africaine qu’en Europe et aux États-Unis peut paraître surprenant, mais signalons à nouveau que le phénomène mesuré ici est relatif aux normes locales : ainsi, même si la sur-éducation est forte en Afrique Subsaharienne, le niveau d’éducation reste bien inférieur à celui des pays développés. »[9]

Figure 1: Résultats comparés des deux indicateurs d’inadéquation professionnelle en ASS (%) @ AFD/IRD

 

Un échec du système éducatif ?

Cette surqualification constitue d’une part, un échec du système éducatif à doter les jeunes des compétences dont ils ont besoin au niveau professionnel. Les jeunes reçoivent des formations qui ne correspondent pas aux secteurs porteurs, et se retrouvent donc surqualifiés par rapport aux emplois existants. D’autre part, c’est l’expression de l’incapacité des marchés africains du travail à offrir à de nombreux jeunes des emplois adaptés.  Le rôle de tout système éducatif c’est de s’assurer que les compétences acquises soient en adéquation avec celles requises par le marché du travail, afin d’optimiser les investissements en capital humain et promouvoir une croissance soutenue qui ne laisse personne sur le côté.

Comment réduire l’inadéquation professionnelle ?

L’inadéquation professionnelle en ASS pourrait être plus efficacement géré si les caractéristiques du marché du travail étaient mieux intégrées aux processus de planification de l’éducation. Par ailleurs, les entreprises africaines doivent investir davantage dans la formation et le développement des compétences en entreprises afin de renforcer le niveau des employés sous-qualifiés et établir des systèmes de promotion pour donner la possibilité aux surqualifiés de pouvoir pleinement exprimer leur potentiel. Le système éducatif, aussi performant soit-il, ne pourra jamais satisfaire toutes les attentes.

 

Enfin, les chefs d’entreprises en Afrique doivent adopter davantage de mesures inclusives de promotion du genre. Les femmes sont une autre catégorie de travailleurs surqualifiés, notamment la pression qu’elles subissent pour concilier travail et vie familiale. On a donc une plus forte représentation des femmes dans les emplois atypiques et d’éventuelles discriminations au travail. Les marchés africains produiraient davantage si les compétences des travailleurs surqualifiés étaient pleinement utilisées. Ils seraient plus productifs qu’ils ne le sont présentement si les femmes occupaient des emplois qui s’arriment à leur formation. L’économie gagnerait en productivité si on améliorait l’adéquation entre les qualifications des travailleurs et les conditions d’embauche. Les efforts de tous les acteurs concernés pourraient converger vers l’atteinte de cet objectif.

 

Christian Elongué

 


[1] Bureau International du Travail

[2] AFD : Agence Française de Développement | IRD : Institut de Recherche sur le Développement.

[3] C. Simon Fan et Oded Stark, « International migration and “educated unemployment” », Journal of Development Economics 83, no 1 (2007): 76–87.

[4] Oded Stark et C. Simon Fan, « The analytics of seasonal migration », Economics Letters 94, no 2 (2007): 304–312.

[5] Javier Herrera et al., « Informal sector and informal employment: Overview of data for 11 cities in 10 developing countries », Women in Informal Employment, Globalizing and Organizing, Cambridge, Mass., USA, Working Paper 9, 2012.

[6] Esteves l., Martins P. 2007 – Job-Schooling Mismatches and Wages in Brazil. Queen Mary College, University of London, mimeo.

[7] François ROUBAUD et Philippe DE VREYER, Les marchés urbains du travail en Afrique subsaharienne (IRD Éditions, 2017).

[8] Il nous parait important de signaler que l’informalité est la norme en Afrique Subsaharienne. Un marché du travail qui fonctionne bien n’est pas nécessairement synonyme d’un marché du travail formel. En Afrique subsaharienne, le gros des activités économiques sont informelles, viennent  ensuite  les  emplois  du  secteur  public.

[9] Javier HERRERA et Sébastien MERCERON, 2013, « Sous-emploi et inadéquation professionnelle » dans Philippe De Vreyer et François Roubaud (dir.), Les marchés urbains du travail en Afrique subsaharienne. Marseille/Paris, Institut de recherche pour le développement/Agence française pour le développement : 99-125.

 

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