Assassinat du président Habyarimana. Faits pouvant incriminer les partisans du FPR

Fermeture de l’accès Ouest de la piste d’atterrissage de Kigali
 

Le 8 janvier 1994, lors de la fête à l’hôtel Méridien pour célébrer l’installation du bataillon belge de la MINUAR, le commandant belge Wim Schellings, pilote du C-130 basé à Kigali décolle d’initiative et exécute quelques passages à très, très basse altitude au-dessus de l’hôtel Méridien et … du CND. Au 3e passage, le FPR ouvre le feu sur le C-130 ce qui conduit Dallaire à condamner l’approche de l’aéroport par l’Ouest[1] ce qui condamne tout aéronef à atterrir uniquement par l’Est[2]. Ce fait peut paraître anodin, mais de deux approches (Ouest ou Est),il n’en reste plus qu’une (Est). La réouverture de l’accès Ouest n’a jamais été envisagée par Dallaire.
 

Des US Rangers prépositionnés à Bujumbura

A partir de la mi-mars, on signale l’arrivée à Bujumbura au Burundi voisin, d’un détachement de US Rangers, des soldats d’élite de l’armée américaine et que cette arrivée s’était faite inopinément, sans les préalables diplomatiques habituellement en usage[3]. Ce fait est aussi signalé par le colonel Marchal qui le tient de l’ambassadeur des Etats-Unis, David Rawson lui-même30, le colonel de gendarmerie française Robardey, alors conseiller technique en police judiciaire détaché au Rwanda[4] et par le journaliste Ngueze, ouvertement anti tutsi, dans un ouvrage non traduit en français[5]. Ngueze a été condamné à 35 ans d’emprisonnement par le TPIR et purge sa peine au Mali33.
 

La présence de ces US Rangers au Burundi, avant l’attentat est curieuse. De plus, l’ambassadeur Rawson mentionne bien des US Rangers alors que c’est des Marines à bord du USS Peleliu (LHA-5) du 11e Marine Expeditionary Unit (MEU) qui ont procédé à l’évacuation des ressortissants américains de Kigali à Bujumbura par la voie terrestre lors de l’opération distant runner[6]. Il y avait donc 2 unités américaines : les US Rangers avant l’attentat et les Marines pour l’évacuation des ressortissants après l’attentat. Or l’évacuation de civils, n’est pas exactement la spécialité des US Rangers car ils n’ont pas la logistique nécessaire contrairement aux Marines du 11e MEU qui disposent d’hélicoptères et d’avions de transport.
 

La spécialité des US Rangers, c’est les actions clandestines. Au Vietnam, par exemple, c’est eux qui ont constitué l’ossature des LRRP (Long-Range Reconnaissance Patrol[7]). Il s’agit de patrouille de longue durée à l’arrière des troupes ennemies. Dès lors, un rôle plus opérationnel peut être envisagé comme un commando infiltré derrière les lignes avec pour mission d’abattre l’avion. Par la route, depuis la frontière avec le Burundi, il y a grosso modo 50 kilomètres et l’essentiel des unités des FAR sont disposées au nord et au nord-est de Kigali. L’accès par le Sud doit donc être relativement aisé. Bien qu’il n’y ait aucun fait corroborant cette hypothèse si ce n’est leur présence à Bujumbura, dans le cadre d’une manœuvre de déception il y a des actions qui sont faites pour ne pas être détectées. Ce n’est pas parce qu’elles ne sont pas détectées qu’il n’est pas plausible de les envisager. La présence de ces 250 US Rangers dès la mi-mars participe aussi à la montée de la pression politique sur Habyarimana.
 

Les marines du 11th MEU demeurent en mer
 

Le 13 mars 1994, le général US Shalikashvili demande aux marines du 11th Marine Expeditionary Unit à bord de l’USS Peleliu de se préparer à rester encore six semaines en mer[8]. Ces Marines avaient participé à l’évacuation des derniers ressortissants américains en Somalie peu de temps avant. Ce sont ces marines qui procéderont à l’évacuation des citoyens américains via Bujumbura dans le cadre de l’opération Distant Runner. Il peut donc s’agir d’une mesure d’anticipation de détérioration de la crise.
 

Kibat 2 est affaibli sur le plan opérationnel
 

Les premiers éléments de Kibat 2[9] arrivent le 9 mars 1994 pour prendre la relève de Kibat 1. Le colonel belge Luc Marchal, commandant le secteur de Kigali de la MINUAR, a relevé plusieurs éléments qui mis bout à bout contribuent à affaiblir la capacité opérationnelle de Kibat 2 :

  • Kibat 2 ne dispose d’aucun support pour fixer ses mitrailleuses sur les jeeps car Kibat 1 a emporté les pièces en question et Kibat 2 a laissé les siennes en Belgique.
  • Le fait que le premier bataillon n’a procédé à aucun remplacement des munitions tirées, tant et si bien que la dotation est descendue à environ 30% de ce qu’elle devrait être[10].
  • Pour quelle raison les hommes ont-ils une vision des règles d’engagement bien plus restrictives et plus contraignante que celle que j’avais donnés lors de mon briefing du 29 mars 1994?
  • Pour quelle raison, alors que l’alerte Rouge était d’application pour l’ensemble de la MINUAR, le colonel Jo Dewez n’a-t-il pas, conformément à la procédure opérationnelle prévue, constitué son delta team qui devait lui permettre de disposer à son échelon d’une réserve d’intervention de 40 à 50 hommes[11] ?

Le bataillon belge était considéré comme la colonne vertébrale de la MINUAR au Rwanda. Les autres éléments, notamment les bangladeshi, étaient considérés comme totalement inapte d’un point de vue militaire. Mis bout à bout (armement défaillant, absence de munition, non constitution du delta team), ces faits contribuent à affaiblir Kibat 2.
 

Les FAR, disposés au nord de Kigali, ne sont pas en mesure de faire face à une offensive du FPR
 

Face au général Nsambinana que je sens profondément préoccupé et je peux comprendre que la situation des FAR à de quoi susciter des inquiétudes. Ce que j’ai vu sur les positions tactiques, censées barrer les axes d’infiltration vers la capitale, est un spectacle affligeant du point de vue militaire. Ma conclusion est simple : ces unités sont inaptes à remplir leur mission. Je crains que le FPR ne déclenche la guerre dans les prochains jours. Les renseignements dont je dispose ne laissent malheureusement aucune place au doute. Depuis plusieurs semaines, il constitue en Ouganda, le long de la frontière, des stocks de munitions et d’équipements, enfin tout ce qu’il faut pour appuyer des opérations militaires […] Le FPR est un mouvement révolutionnaire et c’est en tant que tel qu’il raisonne et qu’il définit ses objectifs40.
 

Il ne faut pas écarter la possibilité que ces préparatifs militaires par le FPR, fassent partie d’une opération de reflexive control[12] visant à déstabiliser les FAR et à les pousser à commettre l’irréparable comme un attentat contre leur président. Mais si les FAR offrent un spectacle affligeant, alors on doit comprendre qu’elles ne sont pas en mesure de s’opposer à une offensive. Donc la provoquer serait suicidaire.
 

La préparation de l’évacuation des ressortissants américains commence avant l’attentat
 

Le 5 avril à Kigali, Charles Vukovic, attaché militaire US en poste au Cameroun, arrive à Kigali pour préparer l’évacuation des ressortissants américains. Melvern mentionne une arrivée le 5[13], Strizek et Lugan mentionne le 6 avril43.
 

Il pourrait s’agir d’une mesure préventive sachant que si Habyarimana s’obstinait à exiger un siège pour la CDR à l’ANT, le FPR avait un prétexte légitime pour reprendre l’offensive, même si on voit mal le FPR reprendre l’offensive, juste deux jours après que le Conseil de Sécurité ait prolongé le mandat de la MINUAR de trois mois et que les ambassadeurs en poste à Kigali aient adoubé, en quelque sorte, la participation de la CDR à l’ANT.
 

On peut difficilement écarter l’hypothèse d’une coïncidence d’autant plus que ce fait est reporté par Melvern, qui ne peut pas être soupçonnée de sympathie pour le Hutu Power.

Cette arrivée est troublante car si elle anticipe une action du Hutu Power, l’ambassadeur Rawson aurait dû prévenir Habyarimana. Il peut aussi s’agir d’un message particulièrement cynique destiné au Hutu Power pour les pousser à déclencher la machine infernale : « Vous voyez, nous savions que le Falcon allait être abattu ».
 

La mystérieuse sortie dans le parc de l’Akagera
 

Le matin du 6 avril, une mission se rend au parc de l’Akagera (nord-est) pour examiner des infrastructures touristiques démolies pour le compte du PNUD.[14] Elle se compose de délégués du FPR et des FAR et est escortée par deux jeeps de Casques-bleus belges commandé par le lieutenant Lotin[15]. Le soldat belge Didier Lefebvre, entendu le 15 janvier 1999 par un officier de police judiciaire belge, raconte : en date du 6 avril 1994, nous avons été chargés d’une mission. Je me suis rendu en compagnie du lieutenant Lotin et de mes collègues au CND à Kigali. Je me trouvais dans la jeep du lieutenant Lotin et nous avons dû escorter une autre jeep dans laquelle se trouvaient 5 Rwandais à bord. Ces personnes étaient habillées en civil. En apparence, il s’agit d’une simple mission de routine. Pourtant, ni le colonel Marchal, qui ordonnait les escortes, ni le major Norbert de Loecker, qui les attribuait, ne se souviennent d’avoir ordonné une mission dans l’Akagera ce jour-là46.
 

A priori, il s’agit d’une sortie touristique mixte incluant des représentants des FAR et du FPR même si aucun ordre de mission n’a été donné pour cette mission. On a soupçonné cette mystérieuse escapade d’avoir permis l’introduction des deux missiles mais cela semble difficile car il y avait deux représentants du gouvernement à bord de la jeep qui, dans cette hypothèse, aurait dus être complices. De plus, les jeeps n’étant pas couvertes, il était donc difficile de cacher deux étuis de missiles.
 

Si cette mission n’avait pas pour but de ramener des missiles, ce qui est sûr, c’est qu’une fois l’avion abattu, la colère des FAR s’est dirigé naturellement sur les Belges au point que dix d’entre eux seront assassinés incluant justement le lieutenant Lotin et ses hommes. Le colonel belge Balis ne dit pas autre chose : la mort des soldats belges est un assassinat froidement prémédité. Nous savions que les Belges étaient en danger. Que les extrémistes hutus spéculaient sur le fait que, si certains mouraient, Bruxelles allait rappeler le contingent. C’est d’ailleurs exactement ce qui s’est passé[16]. Il fallait que les paras meurent, pour que la Belgique décide de retirer son contingent.
 

Un C-130 belge en approche à Kigali conduit le Falcon présidentiel à adopter une approche normale
 

Les pilotes du Falcon étaient des officiers de l’armée française. Conscients des risques liés à une attaque avec un missile sol-air, ils avaient commencé à adopter des approches inhabituels destinées à leurrer un possible tireur[17] : approche tous phares éteints, balisage de la piste éteint, les phares d’atterrissage étaient allumés et le balisage demandé en courte finale quelques secondes avant le toucher des roues. Ceci n’est pas conforme aux règles de l’air, dont l’équipage s’affranchissait en l’occurrence dans un souci de sécurité[18].
 

Or le 6 avril 1994, quand le Falcon est en approche de l’aéroport de Kigali, un C-130 belge avait décollé de l’aéroport de Melsbroeck à 4h47 du matin et arrive au Caire pour une escale à 10h55. Il redécolle du Caire à 12h07 pour arriver normalement à Kigali vers 20h00, heure locale. L’équipage est composé de militaires belges dont le commandant de bord (Wildeman), le co-pilote (Fink) et le mécanicien navigant (Vercruysse). L’avion du président Habyarimana étant attendu vers 20hl5 à l’aéroport de Kigali, le C-130, qui arrive presque au même moment, ne reçoit pas l’autorisation d’atterrir. Rappelons que l’attentat se produit vers 20h20. Cet appareil, qui se serait annoncé à la dernière minute, sans avoir envoyé aucun plan de vol à Kigali, survole donc le territoire rwandais sans se poser de 20h00 à 20h45[19]. Selon les magistrats Nathalie Poux et Marc Trevidic:  les pilotes  [du Falcon] n’ont pas choisi un des types d’approche envisagés pour faire face à une éventuelle menace, mais qu’ils ont effectué une approche directe, « normale » par rapport à sa provenance. La présence d’un C130 des Nations Unies dans la zone de l’aérodrome de Kigali a pu également les inciter à effectuer cette approche directe pour éviter tout risque de collision, le contrôle de Kigali n’ayant pas la capacité d’assurer les espacements entre les avions par manque de radar[20]. Doté d’un seul ILS[21], la tour de contrôle ne peut qu’aligner les avions les uns à la suite de l’autre afin d’éviter toute collision.
 

Il y a 3’554 kilomètres entre le Caire et Kigali. La vitesse moyenne du C-130, en se basant sur le 1er segment de vol, est de 523 km/h. Donc en quittant le Caire à 12h07, avec la même vitesse moyenne, le C-130 aurait dû arriver à Kigali à 18h55. Or il arrive à 20h15 ce qui signifie que sa vitesse moyenne a été de 437 km/h, soit 16,4% moins rapide53. Il pourrait s’agir d’une coïncidence mais la différence de vitesse de croisière entre Melsbroeck et le Caire (moy. 523 km/h) et entre le Caire et Kigali (moy. 437 km/h) est importante. Ce qui est sûr c’est que la présence du C-130 a incité les pilotes du Falcon à adopter une approche normale.
 

Peu après l’attentat, l’état-major des FAR est désemparé et décapité
 

Le 6 avril, aux environs de 22h00, se tient une réunion à l’état-major des FAR. Y participent des officiers des FAR, Dallaire et Marchal et plus tard dans la soirée, une visite sera aussi rendue chez Booh-Booh. Marchal se souvient : quand, le 6 avril 1994, peu de temps après que l’avion présidentiel eut été abattu, je me suis retrouvé à l’état-major des FAR où se réunissait un comité de crise, à aucun moment je n’ai éprouvé le sentiment que nous nous trouvions dans un scénario de coup d’Etat. Malgré le temps qui passe, le souvenir que je garde de ces moments, au cours desquels nous nous demandions de quel côté allait pencher le fléau de la balance, est toujours très précis dans ma mémoire. Je sais que je me suis retrouvé en face d’hommes désemparés par ce qui venait de se produire. Une façon de se comporter, une intonation de voix, un doute exprimé, une expression du visage, une question qui laisse percevoir l’inquiétude devant l’inconnu sont des signes qui ne trompent pas. J’inclus, sans guère d’hésitations, le colonel Bagosora dans cette appréciation, du moins durant les deux ou trois premières heures qui suivirent la mort du chef de l’Etat. J’ai la ferme conviction que, si des organisateurs de l’attentat s’étaient trouvés autour de la table, cette réunion se serait déroulée de manière tout à fait différente. Et, qui plus est, je doute que, dans cette éventualité, la MINUAR eût été invitée à s’y participer[22].
 

De plus, le soir de l’attentat, outre le président Habyarimana et le chef d’Etat-major Nsambinana qui disparaissent dans le crash, le ministre de la Défense et l’officier G2 – celui qui centralise tous les renseignements militaires – se trouvent au Cameroun et l’officier G3 – Opérations – est, lui, en Egypte[23].
 

On voit mal une partie du Hutu Power prendre le risque d’une confrontation armée avec le FPR, dont le rapport de force militaire lui a toujours été défavorable[24], avec une absence quasi complète de leadership au sommet de l’Etat même si des dissensions importantes existaient au sein du corps des officiers.
 

Retard à l’allumage de la machine infernale
 

Si le Hutu Power était à l’origine de l’attentat, pourquoi attendre le 7 au matin pour commencer les assassinats ciblés ? Marchal, toujours lui, constate : en regagnant mon QG, peu après 2 heures du matin, je suis frappé par le calme qui règne dans Kigali. Nous sommes loin du décor sonore habituel de la capitale, ponctué d’explosions et de coups de feu. L’itinéraire que nous empruntons est vierge de tout barrage et un petit quart d’heure suffit pour effectuer le trajet retour57. Pourtant des témoins signalent la mise en place de barrage 30 minutes après le crash et des tirs qui sont attribués à la Garde présidentielle (GP). Que la GP réagisse de manière violente n’est pas surprenant, elle était entièrement dévouée à la protection d’Habyarimana. Kigali est une ville de faible superficie et les collines répercutent les sons. Que le calme règne à 2 heures du matin, le 7 avril, indique que la machine infernale ne s’est pas encore mise en route. Sinon, il y aurait des échanges de tirs, même sporadiques.
 

L’offensive éclair du FPR pour condamner la frontière avec la Tanzanie
 

Deux jours après l’attentat, depuis ses bases du Nord, le FPR lance une large offensive qui se déploie sur deux axes : le premier en direction de Kigali, afin de mettre un terme aux tueries et le deuxième en direction du Sud-Est du Rwanda afin de condamner la frontière avec la Tanzanie. Le 15 avril, le FPR occupe Kayonza, coupant toute communication avec la Tanzanie et forçant les civils à fuir en direction de l’Ouest vers la RDC[25] se qui crée une grande confusion sur les route et limite les marges de manœuvres des FAR qui sont déjà faibles.
 

Une telle offensive se prépare, ne serait-ce que sur le plan de la logistique. Mettre en mouvement plus de 15’000 soldats[26], nécessite de les nourrir, de les équiper et de les alimenter en munitions. Cela ne s’improvise pas. Si on regarde ce qui s’est passé par la suite au Nord et Sud Kivu, on ne peut pas s’empêcher d’y voir un lien. Enfin, il y a eu beaucoup de spéculation pour essayer de démontrer que les troupes du FPR étaient passées à l’offensive juste après l’attentat voir même avant. Au contraire, en attendant jusqu’au au 7 avril à 17h00 pour sortir de leur casernement au CND [à Kigali] et mettre en mouvement les premières unités dans le Nord [le 8 avril], le délai d’attente permettait à la machine infernale de s’enclencher de manière irréversible.
 

Le gilet pare-éclats du sergent Patrick Van Moyden, spécialiste des missiles MISTRAL, retrouvé à Cyangugu
 

Dans son ouvrage très critique de l’opération Turquoise, le lieutenant-colonel Ancel[27] relate un fait surprenant. Alors qu’il patrouille le 11 juillet 1994 avec des légionnaires dans la région de Cyangugu (Sud-Ouest du Rwanda), il se retrouve confronté à un groupe de milicien : l’un des miliciens se tourne vers moi et me provoque du regard, il porte un gilet pare-éclats ensanglanté, au camouflage de l’armée belge avec la bande patronymique du sergent « P. Van Moyden ». Le sergent Patrick Van Moyden s’entraînait avec nous en Allemagne, quatre ans auparavant, quand nous expérimentions le Mistral dans la région de Wittlich. C’était le premier missile antiaérien portable de l’armée française, les Belges l’avaient acheté aussi pour ne plus dépendre du Stinger américain et voulaient le tester en même temps que nous. Ils nous avaient détaché Patrick, un jeune Flamand apprécié pour son professionnalisme et son tempérament jovial. J’avais entendu qu’il faisait partie de l’escorte de la Première ministre, Agathe Uwilingiyimana, opposée aux extrémistes. Une escorte que les soldats belges ont payée de leur vie[28].
 

Ce témoignage est curieux car ce nom ne figure pas parmi la liste des 10 commandos belges assassinés le 7 avril 1994 au matin[29]. De plus, un doute a prévalu le 7 avril sur le nombre de victimes belges : le Général Dallaire croit qu’en début d’après-midi, il fut averti par le Col Marchal que 13 Belges avaient été tués au camp de Kigali. Cette information ne pouvait à ce moment être vérifiée. Il précise également que vers 21h00, le Général Ndindiliyimana a eu confirmation du décès des Belges et qu’en sa compagnie, il s’est rendu à l’hôpital de Kigali où il découvre, vers 23h15, les corps entremêlés de militaires belges qu’il croit correspondre à 11 dépouilles mortelles. La manière dont les corps étaient entassés ne lui aurait pas permis de déterminer le nombre exact de victimes, à savoir dix ou onze[30]. Si le témoignage d’Ancel est véridique alors la présence d’un spécialiste des missiles MISTRAL est troublante et doit être vérifiée.
 

Origine du tir des 2 missiles
 

Il y a eu beaucoup de controverses pour essayer d’identifier l’origine des missiles avec, en arrière plan, l’idée que cette question aidera à identifier les tireurs. Mais c’est une controverse vaine car les deux camps étaient susceptibles d’en avoir. Le FPR avait abattu un avion d’observation BN 2A-21 à Matimba, le 07 octobre 1990 et un hélicoptère Gazelle SA 342M à Nyakayaga près de Gabiro le 23 octobre 1990[31]. Si l’attentat avait été commis par le Hutu Power avec l’aide de mercenaires étrangers, nuls doute qu’il aurait trouvé les moyens pour acquérir de tels missiles.
 

En ce qui concerne l’origine du tir, selon le rapport d’expertise Poux et Trevidic, un tir depuis Kanombe semble le plus probable. Pour leur enquête, ils ont considéré plusieurs lieux d’où les missiles auraient pu être tirés qui se résume à un tir depuis la bordure du camp militaire de Kanombe ou depuis la colline de Massaka. Avec un tir de Kanombe, le missile est tiré partiellement de face alors que depuis Massaka, le missile atteint le Falcon par l’arrière.
 

Selon le rapport, les positions[32] de tir de Massaka offrent l’avantage d’une bonne acquisition du rayonnement infrarouge émis par les réacteurs. C’est la meilleure position de toutes celles qu’ils ont étudiées mais elle est écartée car :

  1. Le missile, arrivant par derrière n’aurait pas pu percuter le dessous de l’aile gauche, aurait détruit le réacteur, qui ne présente pas d’impact, et le kérosène du réservoir n’aurait pas explosé, formant ladite boule de feu.
  2. Les bruits du départ des missiles ne pouvaient pas être entendus distinctement compte tenu de l’éloignement de ces positions vis-à-vis du témoin de référence.

En ce qui concerne les positions depuis le camp de Kanombe, en matière de rayonnement infrarouge vu par l’autodirecteur, l’accrochage de la cible peut être plus difficile que pour les positions Massaka. C’est surtout le cas d’avions de combat à un seul réacteur installé dans l’axe de la cellule. Dans la configuration du Falcon 50, la source chaude produite par les trois réacteurs est plus haute et la surface du flux est nettement augmentée.
 

L’énergie radiative n’est que partiellement masquée par la cellule de l’avion. L’accrochage de cette source émissive était donc possible depuis ces positions de tirs.  Positions de tir plus difficiles mais plausibles car :

  1. Le missile peut percuter le dessous de l’aile gauche pour exploser dans la partie correspondante du réservoir de kérosène expliquant la formation de la boule de feu qui a accompagné l’avion dans sa chute.
  2. L’acquisition visuelle de l’avion est possible pendant un temps suffisamment long pour que le tireur puisse engager la procédure de tir, aboutissant à l’accrochage de la source chaude de la cible.
  3. Les distances de l’avion au moment de l’accrochage et du tir entrent parfaitement dans le domaine opérationnel du système d’arme sol-air retenu.
  4. Le bruit du départ des missiles est entendu distinctement avant la vision de l’explosion de l’avion, par les témoins présents dans la maison Pasuch.

Ces conclusions ne permettent toutefois pas d’identifier les auteurs des tirs même si pour la mouvance FPR, l’origine du tir depuis Kanombe désigne, le Hutu Power car le camp Kanombe étant surveillé par les FAR, un commando FPR ne pouvait pas se positionner à cet endroit.
 

Mais cet argument est discutable car sur google earth, encore aujourd’hui, se trouve au sud du camp, un espace vert assez conséquent. Si l’on tient compte que la nuit tombe vers 18h30 à cette latitude et qu’il ne devait pas y avoir beaucoup d’éclairage public à cette époque, on ne peut pas écarter la possibilité qu’un commando se soit infiltré à cet endroit. D’ailleurs Poux et Trevidic n’écartent pas cette hypothèse quand ils affirment : le fait que nous privilégions ces deux positions n°2 et n°6 ne signifie pas que les missiles n’ont pas pu être techniquement mis en oeuvre dans un périmètre un peu plus étendu. Nous considérons qu’une zone étendue vers l’Est et le Sud, de l’ordre d’une centaine de mètres voire plus, sous réserve d’avoir un terrain dégagé vers l’axe d’approche de l’avion, peut être prise en compte[33].
 

Source : DESTRUCTION EN VOL DU FALCON 50
 

                     www.underlying.ch
 


 

Notes

[1] Colonel Luc Marchal, ibidem, p.140

[2] Il n’y a qu’une seule piste d’aéroport à Kigali orientée ouest – est.

[3] Bernard Lugan, l’Afrique réelle, n°31 – juillet 2012, p.20 Témoignage de Déo Ngendahayo, ancien chef des services de renseignements burundais 30 Marchal, ibidem, p.247.

[4] in Bernard Lugan, L’Afrique réelle, n°31, juillet 2012, page 20.

[5] http://www.france-rwanda.info/2016/05/rwanda-ukuri-kwahishuwe-igitabo-gishya-cya-hassan-ngeze.html p.166 33 https://trialinternational.org/latest-post/hassan-ngeze/

[6] www.mca-marines.org/leatherneck/1994/06/africa-11th-meu-marines-evacuate-americans-rwanda

[7] https://en.wikipedia.org/wiki/Long-range_reconnaissance_patrol

[8] http://www.apnewsarchive.com/1994/Shalikashvili-Bids-Troops-Farewell-Asks-Navy-to-Remain/id9865cd2660cf95810578e49c06900522

[9] Kibat : Kigali batallion, nom donné à l’unité belge supervisant la ville de Kigali.

[10] Colonel Luc Marchal, ibidem, p.162

[11] Marchal, ibidem, p.277 40 Marchal, ibidem, p.210

[12] Reflexive control : méthode développée par le cybernéticien soviétique Vladimir Lefebvre auteur d’Algebra of conscience. La finalité du reflexive control est similaire à celle de la déception : amener une cible à prendre une décision qui soit contraire à ses intérêts.

[13] Melvern, ibidem, p.128 «As the security Council meeting was taking place that day a US defense attaché based in the Cameroon, turned up in Kigali with a noncombatant evacuation order, or NEO, to ensure that all 257 US citizens were safely resuced from Rwanda». 43 Lugan, ibidem, p.20 &

[14] Philippe Brewaeys : Rwanda 1994. Noirs et Blancs menteurs, Edition racine RTBF, 2013, page 72.

[15] Morel, ibidem, p.303. 46 Morel, Ibidem, p.303.

[16] http://francegenocidetutsi.org/2007-04-

05LeSoirLedernierjourdenosparasauRwandaEmmanuelRuziganaSeRetracteCBraeckman.pdf

[17] Cour d’appel de Paris, tribunal de grande instance de Paris. Rapport d’expertise. Destruction en vol du Falcon 50 Kigali (Rwanda). Magistrats Nathalie Poux, Marc Trevidic, 21 avril 2010, p.180.

[18] Cour d’appel de Paris, ibidem. p.166

[19] Charles Onana, La France dans la terreur rwandaise, editions Duboiris, 2014, p.212

[20] Cour d’appel de Paris, ibidem. p.180

[21] https://en.wikipedia.org/wiki/Instrument_landing_system  53 Voir annexe, calcul de la vitesse de croisière du C-130.

[22] Marchal, p. 303.

[23] Pierre Péan : Noires fureurs, blancs menteurs. Rwanda 1990 – 1994, Ed. Pluriel, mars 2014, p. 240.

[24] A chaque offensive du FPR, le régime d’Habyarimana a été sauvé grâce à l’intervention des forces armées françaises. 57 Marchal, p.220.

[25] L.K. Branson, 1994 a novel of Rwanda, Xlibris, p.66 On 6 April the RPA – the army of the Rwandan patriotic Front – occupied only a small area in the north of Rwanda. But the onset of the genocide on the seventh of April triggered an RPA offensive. Little resistance was encountered as they swept down the east of the country. By the twenty-fifth of April they occupied Kibungo. Three days later, the twenty-eighth of April, they took Rusumo and the countryside through which the main road to Tanzania winds its way to the only bridge across the Akagera.

[26] Defense Intelligence report, Rwanda: the Rwandan Patriotic Front’s Offensive, 9 May 1994, 7p

[27] Il quitte l’armée avec le grade de lieutenant-colonel. Il est Capitaine au moment de l’opération turquoise.

[28] Ancel Guillaume, Rwanda, la fin du silence. Témoignage d’un officier français, Les belles Lettres, Mémoires de Guerre, paris, 2018, p. 81 & 82.

[29] http://www.cdomuseum.be/francais/09_fr.htm (descendre la page, 1er quart) // https://fr.novopress.info/162133/ily-a-20-ans-le-massacre-des-para-commandos-belges-au-rwanda/

[30] 1997-12-06 Belgique Commission parlementaire concernant les événements du Rwanda, p. 269

[31] Morel, ibidem, p.279.

[32] Positions n°3 et n°4. Le rapport prend en compte plusieurs positions situés dans la même zone. Pour plus de clarté, ce niveau de détail n’est pas pris en compte.

[33] Poux & Trevidic, ibidem, p.313.

 

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