Le conflit Hema-Lendu. Les dessous des affrontements ethniques à la rwandaise

Les Hema et les Lendu sont deux ethnies qui se partagent le territoire de l’Ituri en République Démocratique du Congo (RDC). L’Ituri s’étend sur une superficie de 65.658 km2 et fait frontière avec l’Ouganda et le Sud Soudan. Sa capitale est Bunia.

 

Le conflit entre les deux ethnies est séculaire mais il a connu son apogée à partir de 1999. Aujourd’hui, les hostilités se prolongent. Ainsi, pour le 2è semestre 2019, on peut noter : 161 corps sans vie dans la région d’Ituri (Radio Okapi du 16/06/2019 ); 300.000 personnes ont fui les violences en Ituri depuis début juin (AFP du 18/06/2019 ; en Ituri, 28 civils tués en deux jours (Le Figaro du 19/9/2019),… Aucun doute qu’en ce début 2020, les deux groupes ethniques ont commencé l’année en se regardant en chiens de faïence.

 

Conflit identitaire

 

Il existe une abondante littérature sur les causes du conflit Hema-Lendu mais un livre fait la différence. C’est celui de   Nicaise Kibel’bel Oka, journaliste congolais d’investigation et natif de Beni. Il ne s’est pas contenté de théories déjà arrêtées pendant des années. Il les a confrontées à la réalité du terrain qu’il a sillonné à de nombreuses occasions pour comprendre les dessous de cette violence.

 

Les Hema, sont connus sous diverses appellations, selon leur localisation :  Bahema, Bahima, Bahuma, Hima, Urohima, Vahima, …. Ils sont à cheval sur la RDC et l’Ouganda. Selon Edmond Thiry des Pères Blancs d’Afrique « le nom des Hema, dans l’Ituri est une variante de Hima qui désigne un ensemble très vaste mais très ramifié dans les diverses régions interlacustres, comprenant surtout, autrefois, des pasteurs de bovins ».

 

Selon la littérature anthropologique les Hema sont d’origine nilo-hamite et sont des éleveurs, en quête de terre pour le pâturage. Quant aux Lendu, ils sont d’origine soudanaise. Walendu signifie « homme du village ». Les Hema sont considérés comme des seigneurs tandis que les Lendu sont considérés comme inférieurs. De là à établir une comparaison entre les Tutsi et les Hutu du Rwanda il n’y a qu’un pas. A ce sujet, le professeur belge David Van Reybrouck, auteur de “Congo, une histoire”, écrit :  le conflit communautaire de 2003 “ressemblait à une version miniature du génocide de 1994 (au Rwanda). Les Hema, avec leurs vaches, se sentaient proches des Tutsi: une minorité ethnique qui formait la couche supérieure de la société. Les Lendu étaient des cultivateurs qui se comparaient eux-mêmes aux Hutu: nombreux, mais en bas de l‘échelle”.

 

Il est cependant important de signaler que contrairement au Rwanda, Hema et Lendu sont des véritables ethnies : chaque groupe a son territoire, sa langue, ses coutumes, …

 

Conflits fonciers, origine des violences

 

L’hospitalité des Lendu et la cohabitation pacifique entre les deux peuples ont produit un sous-groupe hybride appelé « Gegere » ou Hema du nord. Ces derniers pouvaient alors se prévaloir des Hema comme des Lendu. Des Lendu, ils héritent de leur langue, le kilendu. Entreprenants, les Gegere se révéleront à la fois agriculteurs et éleveurs.

 

Dans les années 60, les tensions interethniques Lendu-Hema sont provoquées par l’expansionnisme d’un chef  Gegere qui tente d’annexer certaines localités lendu. Il va s’investir dans une modification unilatérale des cartes administratives des collectivités afin de concrétiser son projet d’annexion. Devant le refus catégorique de la population lendu, il recourra aux forces de police et à l’armée pour violenter les Lendu.

 

Au fil des ans, l’attitude de certains intellectuels hema a participé largement à nuire aux relations entre les deux peuples et a contribué à enflammer l’Ituri en préservant à tout prix les acquis frauduleux d’un complexe de supériorité injustifié sur les Lendu. Ainsi, dans sa thèse de doctorat en histoire, le professeur Lobho-Lwa-Djugu Djugu a traité les Lendu de « peuple d’une insuffisance congénitale, incapable d’intelligence, du sens politique … raisons de leur assujettissement aux Hema » (cité par Kibel bel Oka, p.29).

 

La contestation des limites des terres entre le secteur Bahema et  Walendu constitua un des éléments essentiels du conflit foncier. Il fut alimenté par  un autre élément, et non des moindres : la promulgation, en 1971, d’une loi faisant de la terre la propriété exclusive de l’Etat qui la concède à volonté à des individus.

 

En 1977, le ministre de l’Agriculture DZ’BO Kalagi, un Hema, assure la distribution des concessions abandonnées, à ses frères se considérant désormais comme les nouveaux colons. Il s’en suivra l’acquisition frauduleuses des certificats d’enregistrement des terres au détriment des agriculteurs Lendu. Tout cela fut facilité par le chaos engendré, à partir de 1982, par la guerre menée par Yoweri Museveni qui, dans ses recrutements, joua sur la corde ethnique de part et d’autre de la frontière. La guerre terminée, les jeunes Hema avaient acquis l’art militaire et des armes de guerre proliféraient dans la région. Quant vint l’offensive de l’AFDL, ils répondirent en masse aux appels d’enrôlements militaires.

 

Durant cette période trouble, les procédures d’acquisition frauduleuse des certificats d’enregistrement sur les terres rurales s’accélèrent pour tirer avantage d’une clause de la loi ci-haut citée qui fixait leur d’inattaquabilité après un délai de deux ans. Cette loi foncière favorisa une soustraction frauduleuse des terres aux paysans Lendu qui, après deux ans, ne pouvaient plus rien réclamer juridiquement.

 

En 1998, les nouveaux propriétaires fonciers commencèrent les opérations de déguerpissement des populations rurales dont les terrains avaient souvent été acquis à leur insu. Ils firent appel au Parquet et/ou aux postes de police pour entrer en possession de ces terres malhonnêtement acquises.

 

Durant la guerre de l’AFDL, l’Ouganda occupa la province de l’Ituri. Son représentant militaire, le général Kazini, créa, par décret, la province d’Ituri. Il nomma Adèle Lotsove Mugisa gouverneure de la province. Proche du RCD/Goma et donc des Hema, Lotsove Mugisa accéda à la demande des concessionnaires Hema de chasser les Lendu et de récupérer leurs terres. Ces derniers résistèrent. Mais avec une dame qui leur vouait une haine féroce, la conquête de terres lendu s’accentua.

 

Les populations lendu voient venir des concessionnaires Hema revendiquant des terrains frauduleusement acquis à travers des certificats d’enregistrement entachés de vices de procédure qu’ils portent et qu’ils brandissent. Ces colons d’un autre âge bénéficient du soutien des éléments de l’armée ougandaise présente dans la région. D’autre part, le Parquet de Bunia se montra très partial et complaisant en privilégiant la voie de la corruption. Il monnaya tout et prit faits et causes pour les concessionnaires Hema contre les Lendu qui sont matraqués sans merci. Le 28 mai 1999, la situation explosa. Les paysans lendu repoussèrent brutalement les éléments de la police nationale envoyés pour arrêter quelques notables. S’en suivirent coups et blessures et l’incendie des maisons. Les concessionnaires Hema firent appel aux éléments de l’armée ougandaise. Ces derniers arrêtèrent, torturèrent les notables et incendièrent les cases des paysans lendu. La guerre éclata avec d’un côté les Lendu et de l’autre, les Hema et l’UPDF (armée ougandaise). Celle-ci resta la seule force d’occupation à Bunia, après avoir désarmé tous les militaires congolais.

 

Les sujets Hema, plus nantis et bénéficiant des services des militaires ougandais, provoquèrent régulièrement les Lendu. Le Parquet de Grande Instance va prendre faits et causes pour les hommes d’affaires Hema et va procéder à la vague d’arrestations des Lendu qui furent jetés dans la prison de Bunia.

 

Dans cette partialité, les Lendu furent ostracisés. Les Hema se sentirent de plus en plus protégés par les militaires ougandais et la milice privée qui se constitua autour des concessions des hommes fortunés Hema. A cause de la violence et de l’insécurité, des milliers de gens, toutes ethnies confondues, fuirent leurs habitations. Dans les moments d’accalmie, les Hema vont regagner seuls les villages et se mirent à empêcher tout prix le retour des Lendu. Ces derniers décidèrent finalement de se retrancher dans la forêt pour s’organiser et préparer la revanche. Les Lendu enseignèrent à leurs descendances que leur ethnie est marquée par son attachement à la terre. Et lorsqu’il faut défendre ce plus grand bien que Dieu leur a laissé à travers les ancêtres, les Lendu n’hésitent pas un seul instant à sacrifier leur vie. D’où cette détermination à braver la mort en ne reculant pas un seul instant devant la puissance de feu de l’armée ougandaise.

 

Refusant de perdre leurs privilèges, les Hema ont réuni toutes les pièces productrices de tueurs et les Lendu, pour se défendre et se faire justice, répliquent dans des contre offensives suicidaires. Car, le héros n’a pas peur. D’après le témoignage du journaliste Kibel’bel Oka, « lorsqu’on parle avec les Lendu, on le sent, ils ont tendance à se reconnaître dans cette appartenance la plus attaquée, la plus meurtrie. Pendant longtemps, ils l’ont vécue dans leur être, l’ont dissimulée la renvoyant au tréfonds d’eux-mêmes attendant le temps de la revanche. Et cette revanche passe par les affrontements qui sont une expression de se mesurer à l’adversaire pour prouver que l’esclave aussi a des droits et peut les revendiquer par les moyens qu’il se choisit, mieux, que le maître lui offre en l’occurrence les armes ».

 

Dans ce conflit, le clergé, en majorité Hema, prit la défense de leur ethnie. Mgr Banga Bane dans une note du 10 juillet 2003 qualifia les Lendu de bandes « généralement drogués », qui incendient des villages Hema, que les Hema ont affaire aux « combattants-massacreurs Lendu ». Malgré leur position confortable, les Hema se firent passer pour des victimes et crièrent au génocide programmé contre leur ethnie.

 

Les têtes brûlées de deux ethnies s’activent, se lancent dans des provocations, quotidiennement. Les offensives et contre-offensives sont menées avec violence pour venger ceux qui sont morts par la faute de l’autre d’en face, le mauvais voisin. Après chaque repli, on comptabilise les succès et les défaites. Les deux ethnies vivent dans un cycle de violence infernale où il n’y a jamais de vainqueur définitif et à chaque affrontement, la victoire change de camp.

 

Les Hema ont une milice redoutable, l’Union des Patriotes congolais (UPC) présidé par Thomas Lubanga. En 2003, l’Ouganda et le Rwanda vivaient à couteaux tirés et Thomas Lubanga se passa de l’armée ougandaise pour convoler aux douces noces avec l’armée du FPR par l’entremise du RCD/Goma qui dépêcha Bosco Ntaganda comme chef des opérations dans la région. Il se rendit compte de nombreuses crimes de telle sortes que la CPI vient de le condamner à 30 ans de prison  « pour des exactions commises en 2002 et 2003 en Ituri ».

 

Les Lendu ont également leur milice : la Force de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) de Germain Katanga. Des mandats d’arrêt internationaux firent lancés contre les deux seigneurs de guerre pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité et transférés à la CPI à La Haye pour y être jugés.

 

Ces arrestations n’ont  pas calmé les esprits car les violences continuent et les morts se comptent par centaines voire par milliers, victimes des identités meurtrières, comme dirait l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf.

 

Gaspard Musabyimana

 

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