Affaire Kizito: Histoire de chasse racontée par le gibier

Le 10 mars 2020, l’organisation Global Campaign for Rwandans Human Rights publiait le premier d’une série de trois documentaires intitulé « Inzira y’umusaraba ya Kizito Mihigo : Kuva ku gisobanuro cy’urupfu kugeza ku urupfu », traduction libre de : « Le chemin de croix de Kizito Mihigo : De l’explication de la mort jusqu’à la mort ».
Nouveaux rebondissements d’un assassinat aux conséquences imprévisibles.

 

Un proverbe africain dit que tant que les gibiers n’auront pas d’historiens, le récit de chasse glorifiera toujours les chasseurs. Le brave Kizito aura vendu chèrement sa peau, défendu sa vie jusqu’à épuisement, tout en prenant la précaution de ne jamais laisser le dernier mot à ses chasseurs.

 

De sa vive voix venue droit d’un enfer tristement connue sous le nom de Prison 1930 de Kigali, Kizito Mihigo livrait au monde un message audio préenregistré, relatant avec précision à force détails, les menaces qu’il a subies de la part des plus hautes autorités politiques du pays suite à la publication de sa chanson « Igisobanuro cy’urupfu » (la définition de la mort). Il a frôlé la mort avant d’être détenu dans une « safe house » d’où il a subi maintes formes de tortures : passage à tabac, privation de nourriture, interrogatoires musclées interminables, visites impromptues, etc.

 

Il ne sera ramené « à la vie » qu’après avoir conclu un accord avec ses tortionnaires : Ils étaient ainsi parvenus à lui arracher un aveu de culpabilité. Leur promesse au cas où il refuserait de coopérer : mourir en prison car il allait écoper d’une peine d’emprisonnement à perpétuité! C’est ainsi que le monde aura revu un Kizito Mihigo, menotté, les autorités le faisant parader devant les journalistes, après neuf jours de kidnapping.

 

Condamné à 10 ans de prison au terme d’un simulacre de procès, il ira croupir dans la plus grande prison-mouroir du Rwanda. Il réussira à nouer contact avec le monde extérieur et, par un réseau d’amis, il parviendra à enregistrer des messages audio sur les circonstances entourant son affaire. Il parlera aussi de la visite du chef de la police nationale qui lui fit part de la d’obtenir la grâce présidentielle, celle que Kizito obtint enfin au terme de quatre longues années d’emprisonnement tout aussi injuste qu’injustifiable. Voilà grosso modo le contenu du premier épisode d’une série de trois à venir. Kizito aurait réussi également à exfiltrer de la prison et du pays un manuscrit dont on a tiré un livre autobiographique qui est sur le point de paraitre, à titre posthume bien évidemment.

 

Et les bulldogs ne démordent pas

 

Pendant que plus d’un n’ont pas encore eu le courage de faire face à la réalité douloureuse que fut le kidnapping, la torture, la mascarade de procès ainsi que l’incarcération qui s’en sont suivis, d’autres essaient tant bien que mal de retenir leurs larmes tandis que sous d’autres cieux, les bulldogs ne démordent pas. Ils poursuivent la campagne de salissage d’un saint homme, leur irritabilité aggravée par le constat on ne peut plus amer que la forteresse carcérale connait des brèches. Leur propagande s’articule au modus operandi de « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose. » qu’ils doivent à un certain Joseph Goebells. Les bulldogs ne démordent donc pas, ils sont déchainés et envahissent les media pro-bourreaux pour tenter d’y renverser la vapeur. Ils ont été pris au dépourvus, sortis nus de leur confort alternant ad nauseam mensonges et calomnies. Ils croyaient être les seuls à pouvoir raconter l’histoire du drame, livrer leur unique version des faits. Leur irritabilité tourne à la rage inoculée par le fait de réaliser trop tard que ce n’est plus à eux seuls, les bulldogs, de raconter l’histoire de leurs forfaits. Ils sont enragés par ce gibier qui avait pris soin de raconter lui-même sa propre histoire.

 

Mourir pour l’empathie

 

Quand on écoute la première de la série documentaire ci-haut cité, on est frappé par tout ce que Kizito a subi. Tout ce calvaire juste pour une chanson ? Car avant d’aller fouiller dans son cellulaire, il a été emmené dans une forêt pour être tué. Analysons le couplet qui fait polémique : ’’Nta rupfu rwiza rubaho yaba génocide cyangwa intambara, uwishwe nabihorera, uwazize impanuka cyangwa se uwazize indwara, abo bavandimwe aho bicaye baradusabira. Genocide yangize imfubyi ariko ntikanyibagize abandi bantu nabo bababaye bazize urundi rugomo rutiswe génocide, Abo bavandimwe nabo ni abantu ndabasabira……’’ (Il n’y a pas une bonne mort que ce soit le génocide ou la guerre, ce qui tue par vengeance, celui qui meurt par accident ou maladie. Tous ces gens-là ils sont, ils prient pour nous. Le génocide m’a rendu orphelin, mais il ne m’a pas fait oublier les autres personnes qui souffrent à cause d’autres formes d’agressivité qui n’ayant pas été qualifiées de génocide. Ces gens sont aussi des humains et je prie pour eux).

 

 

Dans ce couplet, on y trouve aussi toutes les causes de la mort. Elles sont mises au même niveau que la mort causée par le génocide. En tant que rescapé du génocide contre les Tutsis, Kizito était mieux placé pour comprendre la douleur d’une autre victime qui a perdu les siens dans n’importe quelle tragédie. François de La Rochefoucauld a dit en effet que « seuls ceux qui ont souffert sont à même de comprendre la souffrance de l’autre ».

 

C’est ainsi que Kizito, qui a tant souffert, a su traduire en mots et en actes ”Plus jamais ça”, transformant la haine subie en l’amour comme credo, comme raison d’être. C’est ainsi qu’il dit dans un psaume commémoratif : ’’kuko twagiriwe ibyago tuzaba abahamya b’urukundo’’ (parce que nous avons connu la haine, nous allons être les témoins de l’amour). Kizito était un empathique qui sentait ce que les autres personnes pouvaient ressentir et cette sensibilité valait pour toutes les victimes connues ou inconnues. Comment peut-on persécuter quelqu’un parce qu’il a de l’empathie ? Quand est-ce qu’une telle émotion devient un délit punissable à fortiori de la peine capitale? Les cyniques et les sadiques s’unissent pour expliquer que dans ce cas d’espèce, si l’empathie n’est pas punissable par la loi, elle le sera par voie d’exécution extrajudiciaire! Ainsi, quoi qu’il ait fait, le sort de Kizito était scellé et le destinait, selon un décret inédit de ses bourreaux, à tomber de charybde en scylla.

 

…Et pourtant elle tourne

 

Quelqu’un qui vient de l’extérieur ne connaissant pas les histoires du Rwanda pourrait se demander pourquoi une telle chanson soulève la controverse. Ce n’est plus un tabou, tout le monde le sait, qu’au Rwanda il y a eu génocide contre les Tutsis, mais aussi, des tueries contre les Hutus. Personne ne peut nier ça, sauf celui ou celle qui veut se voiler la face ou nier une partie de l’histoire du Rwanda. Or, qui dit « tueries » dit « victimes ». Le nœud des problèmes du Rwanda se trouve ici. Ce problème est le talon d’Achille du gouvernement actuel du Rwanda, car il y a tout un débat sur ce sujet qui dure depuis des années, et auquel même les étrangers s’invitent. Les vrais négationnistes se tournent les pouces et se la coulent douce, car la guerre contre le négationnisme est dirigée contre les faux-négationnistes ayant hérité de cette étiquette abominable du seul fait d’avoir évoqué les victimes de ces tueries qu’on cherche à ignorer.

 

Certes, personne ne se voit empêché de commémorer ses proches tués. Mais ces victimes hutus revendiquent le droit de commémorer publiquement, comme les rescapés du génocide des Tutsis. Les autorités rwandaises n’aiment pas se faire dicter quoi faire dans leurs affaires domestiques, ni par les étrangers, ni par qui que ce soit d’ailleurs. Gageons que le Rwanda finira par trouver une solution pour résoudre ce problème une fois pour toutes. Sinon, cette question va gangrener la réconciliation nationale car ces victimes commencent à sortir, à écrire. Qui plus est, ils n’aiment pas être amalgamés aux génocidaires, n’ayant rien à se reprocher. Ce sera un combat sans fin.

 

Les rescapés de ces tueries continueront à réclamer leurs droits et ils auront toujours des gens empathiques comme Kizito pour partager leur douleur et porter haut et fort leur voix et leurs cris. Seront-ils aussi tués? S’il en est ainsi, alors, ainsi soit-il. Au lieu de se rétracter, ils diront comme Galilée, et pourtant elle tourne! Ou plutôt, …et pourtant, ils ont raison! …et pourtant, ils ont droit!

 

Empathie ne rime pas avec négationnisme

 

Un ami maugréait sur la désagrégation de la culture rwandaise. Dans notre culture, disait-il, il y a deux événements devant lesquels même les pires ennemies se rendent visite : lors de la naissance d’un enfant et lors la mort de quelqu’un. La raison est que, lors de la naissance, la famille s’agrandit et on ne sait jamais, on pourrait se retrouver plus tard dans la même famille par mariage. La mort, parce que c’est une calamité qui frappe tout le monde et que personne n’y échappera.

 

Il paraît qu’on avait reproché à Kizito le fait notable d’avoir chanté aux messes des familles commémorant le 6 Avril 1994. Dans la culture rwandaise, quand quelqu’un décède, le communiqué nécrologique est livré comme suit : « la famille X est triste d’annoncer aux amis et connaissances la mort de Y. Vous êtes priés d’avoir de la sympathie et de soutenir le reste de la famille ».

 

Le crash de l’avion du 6 avril 1994 a donné la mort, en plus du Président Habyalimana, à d’autres personnes partageant le même vol. Est-ce un crime, s’il en a envie, pour un Tutsi rescapé du génocide de participer à la messe et de présenter ses sympathies aux membres des familles éprouvées? Qu’on se le dise, « empathie » ne rime aucunement avec «négationnisme».

 

De plus, puisqu’il s’agit des familles des défunts, existe-t-il une différence entre les enfants de l’ex-Président Habyalimana et ceux de l’ex-Président Sindukubwabo dont la fille est ’’seconde Lady’’ au Rwanda? Pourquoi les uns seraient fréquentables et les autres traités de parias?

 

Quel est le modus operandi pour savoir quelle personne côtoyer ou non afin de ne pas se commettre dans un délit, si délit il y a?
Au fait, qui détermine qui sont les gens à côtoyer et les intouchables de la société rwandaise? Y-a-t-il une règle non-écrite provenant des officines du pouvoir en place, ou est-ce l’action des gens zélés qui se sont octroyés le rôle d’Ayatollahs des bonnes fréquentations entre fils et filles du pays? Beaucoup de questions sans réponse, lorsqu’on sait qu’il existe des bons programmes comme ’’Ndi umunyarwanda’’. Chapeautés par le pouvoir, Ndi umunyarwanda exhorte tous les rwandais à dépasser les haines ethniques et à embrasser même leur bourreau. Il faudra savoir réellement quelle réconciliation est en opération au Rwanda. Les explications s’imposent pour éviter un délit qui conduit tout droit à l’au-delà!

 

Quelle est cette société qui tue un homme comme Kizito tout en déroulant le tapis rouge à un génocidaire comme Lewis Murahoneza? Quelle est cette société où un chef d’État-Major de l’Armée donne une accolade à un général ex-FAR et commandant des FDLR sous les applaudissements visant à souligner ce signe de réconciliation alors qu’on crie à la trahison lorsqu’un survivant du génocide fait de même pour un rescapé des camps de l’ex-Zaïre?

 

Deux bonnes questions pour toute la société rwandaise, mais s’adressant surtout aux experts et spécialistes du génocide et de la question rwandaise qui, en général, multiplient les conférences et les colloques pour expliquer le Rwanda post-génocide et le ”Plus jamais ça”.

 

Clarisse A. Mukundente et Philibert Muzima

Sourcehttps://justsayitblog.com/

 

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