Il était une fois Pierre Nkurunziza. Un Burundais ordinaire, ni un saint, ni un salaud

Il était une fois, en 1995, à l’Université du Burundi, un jeune professeur d’éducation physique dont le père, exécuté sommairement en 1972, aurait été étranglé avec sa cravate. De peine et de misère, l’orphelin avait poursuivi des études primaires, puis secondaires et universitaires, et était devenu professeur assistant à l’Université. Dans le bruit et la fureur de l’épuration ethnique de cette seule université publique du Burundi, il a dû abandonner sa carrière et ses rêves, et est monté au front, pour combattre l’écosystème politique monstrueux qui, après son père, allait mettre fin à ses jours, sous le seul motif qu’il était hutu. Il avait alors 30 ans…

 

Et les chiens se taisaient… 
 

À l’époque, on n’a pas entendu les activistes libertaires et autres droits-de-l’hommistes qui, actuellement, déversent des torrents de crachats sur son nom après son décès, crier pour la vie de ces innocents sacrifiés sur l’autel de l’intolérance politique. Pierre Nkurunziza laissa derrière lui, femme, enfants, mère, frères et sœurs … et sa modeste carrière d’enseignant d’éducation physique. Voilà comment on fait basculer un destin. Voilà comment on détruit l’humanité dans un être humain. Heureuse faute, diraient certains… Erreur fatale, dont nous avons payé un prix très élevé, diraient les autres.

 

Cet homme a gravi les collines qui séparaient les champs de bataille du campus Kiriri, où il exerçait sereinement sa profession. Au front, des jeunes sans aucune expérience politique ni militaire, s’étaient juré de combattre pour le démanteler l’apartheid implacable qui tenait lieu de gouvernance politique au Burundi. Il a rejoint le maquis. Je défie quiconque l’a connu à l’époque, celle d’avant la montée au front, de nous dire qu’il avait des rêves fous, qu’il était habité par la haine ou par la folie des grandeurs, qu’il se rêvait plus tard en président ou en dictateur… La machine à broyer des vies, à produire des réfugiés, qui a longtemps tourné rondement au pays des mille collines, sans que les virulents détracteurs du disparu élèvent la voix pour dénoncer l’ignominie, venait de sceller le sort d’un individu, mais aussi celui de toute une nation.

 

Dans notre tradition, on a beaucoup de respect pour les morts. La mort est un mystère et bien avant le christianisme, nos ancêtres l’avaient compris. Aussi respectaient-ils très scrupuleusement les traditions entourant la mort et les cérémonies d’adieux que l’on réserve aux trépassés. Le deuil était sacré.  Il imposait à tout le monde, petits et grands, amis ou ennemis, de taire certaines choses. Il s’accompagnait d’une certaine retenue. Au risque de paraître monstrueux, tout le monde respectait les prescriptions et les proscriptions qui définissent le comportement d’un burundais normal et humain  en pareille circonstance. Après le deuil, lors de la levée de deuil partielle, puis plus tard de la levée de deuil définitive, les langues pouvaient se délier : on pouvait alors, sans craindre la réprobation générale, sortir des placards ce que le disparu y avait dissimulé. On parlait des dettes impayées, des enfants faits en dehors du foyer conjugal, de ces casseroles que chacun traîne, de la face cachée de la lune.

 

J’ai pris le risque d’écrire ce texte, en sachant la haine qu’il va déchaîner. Je ne l’écris pas pour dire que le nom de Pierre Nkurunziza doit être sanctifié – d’autres se chargeront de cette tâche – ni pour ajouter mon crachat au torrent de crachats déversés sur son nom, qui est déjà impressionnant – d’autres le font, avec une haine dont je ne suis pas capable. J’écris pour rappeler des évidences qui crèvent les yeux, mais que ceux qui se déchaînent sur un mort, qui ne peut même plus rendre les coups qu’il reçoit, devraient avoir le courage de regarder : cet homme n’est pas un individu lambda, qui s’est réveillé un jour avec une folle envie de prendre le pouvoir et de persécuter des innocents. C’est – ou plutôt c’était- une personnalité politique, fabriquée par un écosystème politique monstrueux. La seule chose qu’on lui reproche et qu’on ne veut pas reconnaître, c’est d’avoir joué le jeu politique burundais avec les règles – le logiciel de gouvernance – qui prévalaient avant. Ces règles ont broyé des vies, de hutus, de tutsis, de twa. De dignitaires comme de simples citoyens. Quand les mêmes règles broyaient des vies essentiellement hutues, certains détournaient les yeux et même disaient que cela est juste et bon. Ils allaient même regarder brûler des innocents devant la présidence comme on va au spectacle. Un jour certains se sont réveillés en constatant qu’ils pouvaient eux-mêmes être broyés par la machine ou prendre le chemin de l’exil, condamnés à l’errance. Nombre d’activistes, qui déversent leur venin sur le cadavre encore chaud du président Nkurunziza, semblent donc vouloir nous enfoncer en travers de la gorge leurs propres certitudes à savoir que la tragédie du Burundi a commencé…en 2015.

 

Et pourtant, il nous faudra avancer… oui, mais vers quoi?

 

Après le deuil, des humains normaux – pas les déculturés qui, piétinant nos traditions, parlent bruyamment pendant le deuil, ni ceux qui ont perdu l’Ubuntu, l’humanité – et qui ne respectent même pas le deuil de la famille du disparu, nous ferons le bilan et le procès de Pierre Nkurunziza. Mais il faudra avoir le courage de faire le bilan et le procès de l’écosystème politique monstrueux qui l’a produit et sans lequel il aurait fini ses jours comme un modeste professeur d’éducation physique, entouré d’une famille nombreuse.

 

Pour faire ce bilan, il faudra à certains beaucoup d’humilité, beaucoup de lucidité et un surplus de sens des responsabilités. Certains d’entre eux devront demander à leurs pères, architectes de ce système,  comment ils ont pu mettre en place dans ce pays une machine à tuer et à déshumaniser qui a fonctionné pendant des décennies avec une telle efficacité…mais pour nous mener dans un gouffre pareil. Certains, plus jeunes, devront reconnaître que leur propre lâcheté, leurs silences, leurs compromissions, ont planté le décor pour cette longue tragédie. Alors peut-être que les plus bruyants des pourfendeurs de Nkurunziza se rendront compte finalement que si la parole et d’argent, le silence est d’or. Et du coup, j’espère qu’ils auront la décence de se taire. Je n’ose même pas espérer qu’ils demanderont pardon, en leur nom ou au nom de leurs géniteurs, à tous ceux qu’ils ont humiliés ou détruits.

 

J’aimerais revenir sur un élément qui a marqué à tout jamais l’imaginaire des Burundais. Il fut un temps où dans les rues de Bujumbura, on allait voir brûler un concitoyen coincé dans un pneu et aspergé d’essence comme on va au spectacle. Si vous avez été regarder ce spectacle et que vous êtes rentré, après être passé boire une bière et manger une bonne brochette de viande grillée dans le bistrot du coin, vous avez contribué à la matrice qui a donné naissance à Nkurunziza. Et ce ventre dont il est sorti sera encore fécond si vous n’avez pas fait l’apprentissage de l’empathie, de la sensibilité à la souffrance de l’autre. Ceux qui crient leur joie à la mort de Nkurunziza ne me semblent pas comprendre ce qui est en jeu dans notre histoire tourmentée. Tant que vous n’aurez que mépris pour la souffrance d’autrui, tant que vous n’aurez développé aucune empathie envers les autres, tant que vous continuerez à développer cette amnésie délibérée et cette myopie politique, nous ne pourrons pas avancer.

 

Et pourtant nous sommes condamnés à avancer vers …l’État de droit. J’ai la faiblesse de penser que nous ne sommes pas abonnés à tout jamais à la tragédie. Mais pour reprendre les mots de Martin Luther King, nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères si nous ne voulons pas crever ensemble comme des idiots. Pour avancer vers cet horizon qui se joue de nous parce que, comme le veut Amadou Hampaté Bâ, nous en voyons un autre quand nous atteignons le premier, il nous faudra des gens capables d’empathie. Ceux qui crachent sur des cadavres nous suivront peut-être de loin, et j’ose espérer qu’ils rejoindront notre caravane après avoir renoué avec les valeurs cardinales qui font que nous ne sommes pas des animaux comme les singes dont, paraît-il, nous descendons. Les éthologues, spécialistes du comportement des animaux, ont récemment découvert que certains animaux sont capables d’empathie. Pourquoi diable certains humains, qui se prétendent supérieurs aux animaux, n’en sont-ils pas capables? Pourquoi diable parlent-ils d’empathie juste quand ils en sont les bénéficiaires, mais pas pour les autres quand ils sont bafoués, humiliés, détruits?

 

Et pourtant, dans ce pays de tradition catholique, une voix devrait nous dire constamment : « Qu’as-tu fait de ton frère? » Si vous répondez que vous l’avez vu en train de subir le supplice de la roue, en train de brûler après avoir été aspergé d’essence et que vous avez passé votre chemin en disant qu’il n’y a rien à voir ou alors que vous vous êtes arrêté pour regarder le spectacle, d’un air satisfait, ne profanez pas le cadavre de Nkurunziza, parce que vous savez pertinemment que c’est ainsi qu’on fait naître des gens comme lui. Aussi étonnant que cela vous paraisse, cet homme était un citoyen normal qu’un système débile et meurtrier a profondément blessé et détruit.

 

Fabien Cishahayo*


*Fabien Cishahayo  formé en sciences de la communication (Maîtrise et doctorat, Université de Montréal). Il est pour le moment chargé de cours au département de communication de l’Université de Montréal et employé à temps partiel au ministère de la Défense du gouvernement du Canada.


 

 

Source : www.iwacu-burundi.org

 

 

 

 

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