DJIBOUTI : Trente ans après, « l’attentat du Café de Paris ». La terreur et la mort utilisées comme une arme d’outil de gestion sociale… Un crime d’État.

Le Jeudi 27 Septembre 1990, à 22h45, un attentat a été commis par quatre hommes arrivés à bord d’un taxi contre deux cafés de la place du 27 Juin à Djibouti. Cet attentat causa la mort d’un enfant français et blessa une dizaine d’autres. Aussitôt le pouvoir politique accusa toute une communauté et privilégia « la piste Gadaboursi ».

 

Aucune preuve ne fut présentée pour confirmer cette accusation. Aucun lien de causalité ne fut jamais prouvé entre les auteurs de l’attentat du Café de Paris et ladite communauté ; il ne fut jamais prouvé non plus que le crime concerné, i.e., le prétendu « Attentat du Café de Paris » ait jamais eu lieu. Mais cela fut tout simplement supposé, et ladite communauté fut supposée avoir contribué à le « provoquer ».

 

Si les autorités djiboutiennes ne croyaient pas les affirmations des quatre accusés selon lesquelles ils avaient été torturés, elles étaient libres de les contre-interroger pour déceler d’éventuelles incohérences et prouver qu’ils avaient menti. Mais au lieu de procéder ainsi, ils furent tout simplement réprimandés. Ce qui montre bien peu de considération pour la vérité, la justice, et un procès impartial.

 

Cette paisible communauté djiboutienne a été humiliée, offensée, effacée, ostracisée et mise au banc de son propre pays.

 

Tous, surtout, s’en prenant aux ennemis et aux traîtres avec une virulence que rien ne saurait freiner. Les gadaboursi sont moqués, vilipendés, jetés dans le même sac.

 

Certains furent torturés, d’autres furent laissés seuls en cellule au secret pendant longtemps et ils ne recevaient que des rations de famine. Pis, ils furent suspendus par les mains et battus jusqu’à ce qu’ils acceptent de signer les aveux qu’on leur demandait. C’est sur la base de tels « aveux » arrachés par la torture aux accusés, que ladite communauté fut déclarée « organisation criminelle ».

 

Les « aveux » qui furent retenus comme preuves à charge au procès avaient été obtenus après avoir gardé ces hommes au secret, seuls dans une cellule, pendant plusieurs jours…Pour interroger les accusés, les tortionnaires leur mettaient une cagoule noire sur la tête et ils les frappaient ensuite au visage avec des coups-de-poing, ils leur donnaient des coups de pied et les battaient avec des flexibles en caoutchouc… Sur les 300 cas de l’enquête d’Amnesty International, 250 de ces torturés avaient reçu des coups de pied dans les testicules qui leur avaient laissé des blessures inguérissables. C’était un moyen standard utilisé dans les interrogatoires par ces criminels barbares djiboutiens.

 

L’attentat du café de Paris constitua une immense tragédie à Djibouti, et mes pensées vont vers ceux qui ont perdu la vie, vers ceux qui ont été torturés, vers ceux qui ont été blessés ainsi qu’aux familles et aux proches qui ont traversé ces moments douloureux avec beaucoup de courage. Près de vous en pensée dans ces moments terribles et à tous ceux qui sont éprouvés dans leur chair, leur âme, leur affection. Oui, je pense à vous, mes frères et mes sœurs, je pense à ce que vous avez enduré, je pense à vos familles, vos conjoints et vos enfants, à leurs larmes, à leur détresse, et mes larmes coulent. Combien de temps ceux qui sont éveillés vont-ils faire semblant de dormir ? Pourquoi ? C’est la résultante de l’indifférence, du silence, de la passivité, de la félonie, de la lâcheté et de la traîtrise. Aujourd’hui encore, les noms des victimes n’apparaissent sur aucun monument, le nombre des victimes demeure l’objet de contestations, les archives concernant l’événement peu accessibles, les témoins rares.

 

De toute évidence, c’est une chose de reconnaître une défaillance historique collective, c’en est une autre d’en tirer les bonnes leçons. Et pourtant, pas une seule personne du régime dictatorial n’a jamais dû rendre de compte pour ce qui est arrivé à ces personnes. On ne dira jamais assez combien ces crimes, évocateurs de bien d’autres, ont contribué au consensus relatif dont a bénéficié ce régime tortionnaire. Ce dernier accuse de cet attentat une communauté djiboutienne, les Somalis Samarones. Plusieurs membres de cette communauté furent torturés, déportés et liquidés. Ce régime liberticide espère-t-il pouvoir éluder de cette façon la question des citoyens Gadaboursis massivement torturés et qui souffrent encore des séquelles de ces exactions gratuites ? Escompte-t-il réellement que ces personnes originaires de ce pays et qui subissent une ségrégation abjecte et tous azimuts depuis notre indépendance vont, une fois de plus, succomber à sa démagogie ? Il y a là une volonté claire d’occulter une période durant laquelle les djiboutiens furent largement divisés.

 

Cette politique fasciste peut se résumer comme suit : intimidation, humiliation organisée et systématique de tous les Samarones, simplement parce qu’ils sont Samarones et donc tenus collectivement pour responsables de l’attentat qui a eu lieu à Djibouti le 27 Septembre 1990. Il est tout à fait scandaleux que l’Etat djiboutien refuse de s’excuser officiellement et de demander le pardon et d’exprimer sa repentance auprès des hommes et des femmes qui n’en demandent pas plus. Seuls ceux qui ont été torturés peuvent pardonner à leurs tortionnaires ! Seuls ceux qui ont subi la torture savent ce que c’était. Les autres ne le sauront jamais. La vague de répression – des Samarones qui furent traités comme des bandes de malfrats pourchassés par la police de la dictature et ses milices -, faisait apparaître en pleine lumière la réalité du système djiboutien. Certains ont été arrêtés, torturés, et écroués à l’issue d’une procédure n’ayant jamais respecté les standards des procès équitables. C’est à se demander si on pourra jamais s’en passer. Et pourtant, il y en aurait des choses à dire ! Mais pas envie.

 

Ce régime détestable a usé de méthodes inadmissibles à l’encontre de tous ces personnes. Mais j’ai beau avoir du mal à comprendre ce qu’ils ont pu bien avoir à faire dans cet attentat, l’entreprise de diabolisation dont ils ont fait l’objet me soulève le cœur, car elle surfait sur les fantasmes d’invasion les plus malsains et les plus délirants. Pa-thé-ti-que ! Mais qu’importe : la cause est entendue. Il faut bien constater que, de plus en plus, pour les agitateurs enragés de l’épouvantail ethnico-tribal, la vérité et les faits n’ont strictement aucune importance. Ainsi s’ajoute à l’idée nauséabonde à la base de son projet une audace remarquable qui se vautre avec délectation dans la démesure et l’outrance aussi bien par sa forme que son fond. Les jolis cœurs adeptes du langage châtié de Shakespeare deviennent des psychopathes, nymphomanes, zombies, tueurs sanguinaires.

 

Un tel paradoxe n’émeut guère le despote : « Faites ce que je dis, pas ce que je fais », voilà qui résume son attitude. Il y a l’impossibilité d’obtenir justice pour les victimes dont beaucoup sont aujourd’hui morts des séquelles et leurs familles peuvent toujours demander que justice soit rendue. Cette impunité permet à ces crimes de se perpétuer. N’avez-vous pas remarqué l’absence de poursuites judiciaires à l’encontre de ces tortionnaires ? Pourquoi ces criminels ne sont-ils pas inquiétés à ce jour ? Cependant, faut-il pour autant renoncer à s’interroger ? Pourquoi ceux qui étaient en position d’autorité – l’ex-dictateur Hassan Gouled Aptidon, l’ancien ministre de l’intérieur Khaireh Allaleh Hared et celui qui s’était autoproclamé président élu IOG (responsable des services secrets à l’époque) – impliqués dans les atrocités terribles conduites à Djibouti, n’ont jamais été jugés ? Autant de questions auxquelles il faudra répondre un jour. Le responsable de l’époque de la sécurité a tout fait pour en finir avec cette histoire, à n’importe quel prix afin de ne pas perturber les défaillances et les procédures contradictoires. Bref, les vrais responsables ne seront jamais véritablement sanctionnés. Jamais je n’oublierai ce massacre d’un régime contre une communauté, les Gadaboursis, qui est ses propres citoyens.

 

Je voudrais leur assurer qu’il n’y aura aucune indulgence pour les responsables, les commanditaires et que le futur Etat démocratique veillera à ce qu’une enquête internationale soit confiée à des instances compétentes pour faire la lumière sur cette tragédie et traduire les tortionnaires et les commanditaires devant la Cour Pénale Internationale.

 

La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté” disait le philosophe Elie Wiesel.

 

Mohamed Qayaad

 

 

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