Prenez garde que vous allez vous entre-détruire 

‘‘Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres : prenez garde que vous allez vous entre-détruire’’.  Cette exhortation de Saint Paul Apôtre aux Galates (5,15) vaut pour tous les groupes humains, du plus petit (une communauté de deux personnes par exemple) au plus grand (un pays, une nation). Saint Paul invite les membres de ces groupes à éviter de s’entre-dévorer aussi bien au niveau interne que dans leurs relations avec les autres groupes.

 

A propos de groupes, le peuple rwandais en comprend trois appelés jusqu’ici ‘‘ethnies’’ : les Batwa (1%), les Batutsi (14%) et les Bahutu (85%). Depuis la nuit des temps, les Batutsi et les Bahutu se mordent et se dévorent. Par ricochet, leurs luttes fratricides font des victimes parmi les Batwa aussi. Les extrémistes de chaque groupe (Batutsi et Bahutu) ne jurent d’ailleurs que par la disparition totale du groupe adverse, qu’elle soit progressive et graduelle (lentement mais sûrement) ou qu’elle advienne en un seul coup. Quand elle remplit certaines conditions, cette disparition partielle ou totale d’un groupe humain causée par l’action d’un autre groupe s’appelle « génocide ». Depuis 1994, ce mot « génocide » est celui qui revient le plus souvent dans les discours et les écrits à caractère social, politique et historique sur le Rwanda.

 

Il existe certainement plusieurs voies par lesquelles les principaux concernés pourraient venir à bout de ces antagonismes. L’une d’elles serait que les hommes et les femmes de bonne volonté de part et d’autre (il y en a) s’attèlent à dialoguer avec les faucons de leur propre groupe, les amènent à se débarrasser de l’héréditaire haine à mort (« Inzigo » en langue rwandaise) qu’ils éprouvent à l’égard des membres de l’autre groupe. Il s’en suivrait alors un dialogue qui porterait à la réconciliation symbolisée par l’enterrement, une fois pour toutes, de la hache de guerre. Je vois certains lecteurs se tordre le nez et faire de la bouche une grimace qui signifie ‘‘Il est plus facile pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille, que pour certains Rwandais d’entrer dans ce processus de dialogue et de réconciliation’’ (Mt 19, 24). C’est difficile oui; mais ce n’est pas impossible.

 

Dans son livre-testament, feu Monseigneur André Perraudin d’heureuse mémoire, en fin connaisseur du problème rwandais, disait:

Il sera nécessaire de revenir sur l’attitude des prêtres, religieux et religieuses face aux problèmes ethniques principalement, du pays. A mon avis, c’est un des problèmes majeurs de l’Église qui est au Rwanda : ces problèmes sont viscéraux : si on parvient à réaliser une union cordiale et sans fard entre prêtres, religieux et religieuses d’ethnies différentes, on aura résolu en grande partie le problème fondamental du Rwanda : ce témoignage d’Église sera plus fort que toutes les contraintes sociales, militaires, politiques et autres : ce serait l’idéal déjà affirmé par l’Apôtre Paul ‘‘Vous tous, en effet,  baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ : il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme, car vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus (Galates 3,27-28) [1].

 

Oui, c’est là une parole digne de foi : Si les Rwandais et les Rwandaises consacrés de toutes les confessions chrétiennes et d’autres religions non-chrétiennes se réconciliaient, ils constitueraient un puissant groupe de départ pour la réconciliation de tous leurs compatriotes. Pour la bonne raison qu’ils jouissent encore d’une autorité morale malgré les gaffes historiques et la pusillanimité de certains d’entre eux, et pas des moindres.

 

Dans cet article, je voudrais me limiter à ceux de l’Église catholique. Ce sont eux que je prétends connaître le mieux, étant moi-même un d’entre eux. ‘‘A tout seigneur, tout honneur’’ dit un dicton français. Le 25 octobre 2020, l’Église catholique de Dieu qui est au Rwanda a eu son premier cardinal, en la personne de Monseigneur Antoine Kambanda, archevêque de Kigali (capitale du Rwanda au centre). Des contestations, des réprobations et des protestations véhémentes ont fusé de partout sur les médias sociaux contre sa personne. Il y a eu aussi au moins une pétition que beaucoup de consacré(e)s et de laïques rwandais et non-rwandais ont signée; certains sous des pseudonymes, tandis que d’autres n’ont pas caché leur identité.

 

J’espère que ces signataires ne se font aucune illusion que le Pape puisse revenir sur sa décision d’élever Monseigneur Antoine Kambanda au cardinalat. Cela n’est d’ailleurs pas souhaitable. Après les tristes affaires Manyurane[2] et Muvara[3] qui ont écorné l’image de l’Église catholique au Rwanda, personne ne lui souhaiterait de revivre des cauchemars du même genre. Sans doute, les signataires voulaient plutôt exhorter de façon indirecte Son Éminence Antoine cardinal Kambanda à user de sa nouvelle dignité, de l’autorité morale accrue dont il vient d’être investi pour le bien de tous les Rwandais, et non pour les intérêts d’une clique, d’une ethnie ou d’un lobby. Quel progrès ne ferait-il pas accomplir au processus de réconciliation au Rwanda s’il mentionnait dans ses nombreuses interventions à la presse les souffrances qui s’abattent sur tous les Rwandais sans distinction aucune chaque jour depuis trois décennies au moins !

 

Mais ces réactions constituent aussi une façon de ‘‘parler à la bru pour que la belle-mère entende’’. Ici la belle-mère, ce sont justement les consacrés, à commencer par les plus hauts placés d’entre eux, ainsi de suite jusqu’à ceux qui n’ont été consacrés que par le baptême, voire ceux qui ne doivent leur consécration qu’au seul fait d’être enfants de Dieu.

 

Les premiers, ceux qui sont consacrés au sens strict du terme, se nourrissent au quotidien de la Parole de Dieu. Eh bien, dans la mesure où nous ne nous limiterons pas à avoir toujours cette Parole à la bouche, mais où nous nous efforcerons de l’écouter et de la mettre en pratique, nous trouverons en Elle une source d’énergies inépuisables capables de nous propulser à la hauteur de notre mission : celle de servir d’intermédiaires entre Dieu et les hommes (He 5,1), de lumière du monde et de sel de la terre (Mt 5, 13-16). Malheureusement, toute personne même consacrée peut marcher parallèlement à la Parole de Dieu. Or deux lignes parallèles ne se rencontrent jamais, quand bien même elles seraient proches l’une de l’autre. Que Dieu nous en garde.

 

Abbé Fortunatus Rudakemwa

 

 


[1] Perraudin André (Mgr), Un évêque au Rwanda, Témoignge, Ed. Saint Augustin, Saint Maurice, 2003, p. 121.

[2] Bernard Manyurane de l’ethnie des Bahutu, prêtre de l’archidiocèse de Kabgayi (centre), le 28 janvier 1961 fut nommé par le Saint Pape Jean XXIII premier évêque du diocèse de Ruhengeri (nord) érigé un mois auparavant le 20 décembre 1960. Il était tombé brusquement malade le 11 février 1961, en cours de route, de Nyakibanda [Grand séminaire où il était professeur de droit canonique et de théologie morale]. Hospitalisé à Kabgayi, envoyé en Europe pour se faire soigner le 13 mars 1961, il mourut à Rome le 08 mai 1961 avant son ordination épiscopale. Il sera inhumé à la cathédrale de Ruhengeri le 26 mai 1961. On ne saura jamais la cause de sa maladie ; un empoisonnement n’est pas à exclure car, à l’analyse, on décela de l’antimoine dans son corps.

[3] Félicien Muvara de l’ethnie des Batutsi, prêtre du diocèse Butare (sud), le 30 décembre 1988 fut nommé par le Saint Pape Jean Paul II évêque auxiliaire de ce même diocèse. Le 24 mars 1989, moins d’une semaine avant son ordination épiscopale, il démissionna soi-disant volontairement et pour des raisons personnelles. La véritable trame de l’affaire n’a jamais été tirée au clair.

 

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