Recension du livre de Valens Kajeguhakwa : « Rwanda : De la terre de paix à la terre de sang… », par Dr. Phil. Innocent Nsengimana

« RWANDA : De la terre de paix à la terre de sang ou de la terre de sang à la terre de sang avec des périodes d’accalmie ?
De la tâche qui incombe aux survivants ».

 

Recension du livre par Dr. Phil. Innocent Nsengimana

 

Extrait:

 

Le coup d’Etat de 1973 n’apporta pas de changements, selon Kajeguhakwa, même si celui qu’il appelait le «monstre» venait de tomber. La raison avouée était que «l’enseignement de l’idéologie hutiste resta entier dans les écoles. Les théories du Parmehutu étaient maintenues…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 154.] Face à cet état de faits, la lutte que Kajeguhakwa avait entamée déjà en 1965 devait continuer. Il devait la mener en trois phases: «le tissage du nerf de la guerre, le délicat exercice de recrutement de collaborateurs, la médiatisation du plus grand ‹mal ruandais‘ et le temps de crier au peuple le slogan: Kanguka! Réveille-toi.» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 237.] Pour y arriver, quelle fut sa stratégie? «L’acquisition progressive des biens, le refuge dans l’anonymat et dans l’effacement, furent les options stratégiques de ma vie sociale à Kigali.» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 157.]

 

Ce profil bas volontairement adopté lui permettait d’espionner les milieux autrement inaccessibles: «Mes amis hutu oubliaient parfois mon identité, se permettaient de parler ouvertement politique et de concevoir à haute voix des plans et des analyses terre à terre, sans issues, sans profondeur et sans la moindre argumentation d’ordre intellectuel. Ecumant les bars de Kigali, ils se groupaient par région, entourés d’innombrables bouteilles de bière et de poulets rôtis.» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 156.]

 

En été 1972, Kajeguhakwa décida d’abandonner l’enseignement qu’il avait commencé en 1965. Avec les contacts qu’il avait fait pendant l’exercice de ce métier, il s’était rendu compte que ceci ne l’avançait pas dans sa lutte: «J’étais en contact avec Birara Jean Berchmans, qui allait devenir le gouverneur de la Banque nationale du Rwanda… Des universitaires Bahutu et Batutsi, des officiers de l’armée et de la police furent contactés. De toutes ces rencontres je dégageai une conclusion peu à peu confirmée par les faits: il fallait approcher les joueurs politiques de Kigali, non en simple enseignant tutsi d’un collège perdu à l’intérieur du pays, peu équipé pour soutenir la morgue de la bourgeoisie naissante du Parmehutu, mais comme un commerçant fortuné et apolitique… Mais l’objectif final était l’acquisition d’une position sociale pouvant me permettre de susciter la conscience nationale dans les sphères d’influence du pays. Et avec une carte de visite et des moyens nécessaires, voyager à l’extérieur, rencontrer les intellectuels batutsi et jeter un pont entre les bonnes volontés du dedans et du dehors…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 128.] En ce qui concerne l’éducation de ses enfants, il avait «jugé assez important de développer en eux le goût du secret et le sens de la dissimulation. Ces vertus, continue-t-il, allaient devenir leur arme principale à l’école, dans les familles de certains dirigeants politiques…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 155.]

 

Sa stratégie lui permit d’amasser les fortunes, surtout sous le régime de Habyalimana. C’est en effet sous ce régime qu’il s’investit dans la commercialisation des produits pétroliers. «Au début de l’année 1976, je discutai avec Gilles-Jean Fau mon projet d’acheter l’avoir social de la Texaco… Mon intention n’était pas de le remplacer, mais de m’établir comme entrepreneur indépendant dans n’importe quelle section d’import-export… Il contacta R. J. Suder qui vint me voir à Kigali. La première question qu’il me posa m’embarrassa sans me décontenancer: Je sais, dit-il, le montant net que je vous paie à fin du mois. Combien avez-vous pu épargner pour être en mesure d’acheter la Texaco Rwanda? Pas un franc, répondis-je. Mais j’ai des idées, si nous nous mettons d’accord sur le principe de la vente. Je me présenterai à une banque de la place, j’expliquerai mon plan d’action et je demanderai un financement. Il me donna accord de principe… Je contactai le gouverneur de la Banque nationale du Rwanda, Jean Berchmans Birara, ami et ancien du Collège du Saint-Esprit. Son engagement à m’aider était réel. Il m’introduisit auprès du Directeur général de la Banque commerciale… qui s’excusa avec un sourire froid et moqueur: ‹Nous avons reçu justement hier les instructions de la Banque nationale du Rwanda interdisant aux banques d’octroyer des crédits non couverts par des garanties!› » [Kajeguhakwa, op. cit., pp. 160-161.]

 

Malgré ce refus, il persévéra. Il parvint à convaincre R. J. Suder pour qu’il signe avec lui deux contrats de vente séparés. Mais ce fut surtout le chantage qu’il développa autour du Directeur général de la Banque commerciale que celui-ci finit par revenir à sa décision et à octroyer le crédit demandé. «Je demandai un rendez-vous à la Banque commerciale pour faire comprendre que nous étions en train de considérer sérieusement les modalités pratiques pour travailler exclusivement avec la Banque de Kigali, dont les services étaient réputés meilleurs. Le Directeur général accepta le financement recherché…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 163.]

 

Le contrat d’achat de la TEXACO fut signé le 17 septembre 1976. La cérémonie de signature fut fêtée au champagne car elle constituait «l’aboutissement de mes efforts pour accéder à détenir la source du nerf de la guerre… une guerre prolongée où il faudra peut-être faire le mort, et jouer le chat qui dort, mais qui saura mordre là où il faut pour crever l’abcès dont souffrent les élites rwandaises, dès qu’elles sont installées aux commandes politiques du pays…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 164.]

 

Appelé à travailler dans un environnement qu’il qualifie d’«hostile», Kajeguhakwa fut ramené à «cultiver des relations d’intérêts avec les décideurs politiques…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 167.] Environnement hostile! Il écrit cependant à la page 167: «Depuis le coup d’état de 1973, la radio Rwanda avait cessé tout appel à la confrontation ethnique, et c’est à cette époque que les jeunes rwandais explosèrent en chantant, ethnies oubliées, les airs apolitiques, romantiques et poétiques…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 167.] Plus loin, il reconnaît l’espace de paix que la IIe République avait accordé aux Tutsis. [Kajeguhakwa, op. cit., p. 218.] N’est-ce pas là une contradiction? Ces propos contredisent également l’affirmation suivante: «l’enseignement de l’idéologie hutiste resta entier dans les écoles. Les théories du Parmehutu étaient maintenues…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 154.]

 

Sous le régime Habyalimana, le «nerf de la guerre» se renforça plutôt; ses entreprises prospérèrent et se multiplièrent. La TEXACO, devenue Entreprise Rwandaise des Pétroles (ERP), se développa au point qu’en 1983, elle «était devenue la plus importante dans le secteur pétrolier, disposant d’un vaste réseau d’une vingtaine de stations-service, dans un pays d’une superficie de 26000 kilomètres carrés. Elles vendaient plus de la moitié des produits pétroliers importés dans le pays…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 195.] Sous ledit régime, Kajeguhakwa créa des entreprises satellites à celle-ci au Rwanda au Burundi. Parmi ces dernières, on pourrait citer la Banque Continentale Africaine au Rwanda (BACAR) dont il négocia la création avec l’ancienne Banque Continentale du Luxembourg qui ouvrit ses portes en 1983. Ses parts sociales s’élevaient à 40%. En 1984, il mit sur pied une compagnie de transport international (CORWACO) «en investissant plus de deux millions de dollars. Des branches furent installées à Kampala, Nairobi, Mombasa et Dar-es-Salaam. Et à tous les bureaux douaniers installés aux postes frontaliers entre le Rwanda et l’Ouganda, l’Ouganda et le Kenya, et entre la Tanzanie et le Rwanda. Autrement dit, aux postes frontaliers de Gatuna et Kagitumba, côté ougandais, à Eldoret et à Malaba, côté kenyan, et enfin à Rusumo, côté tanzanien. Ce vaste réseau au cœur de l’Afrique orientale allait servir grandement dans les événements qui étaient en gestation…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 199.] Au Burundi, la COBUCO ne fut pas prospère à cause de l’ingérence des autorités dans la gestion de l’entreprise.

 

A l’aide de ces entreprises, il tissa un réseau d’informateurs qui quadrilla pratiquement toute la région des Grands Lacs africains. «A travers le réseau de la CORWACO à Kampala, Nairobi, Mombasa, Dar-es-Salaam et les bureaux de la COBUCO à Bujumbura, sans parler de mes informateurs à Goma au Zaïre, je pouvais savoir de façon générale ce qui se passait au Rwanda, au Zaïre, en Ouganda et en Tanzanie. Le nerf de la guerre produisait déjà ses fruits.» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 206.] De fait, ce réseau d’informateurs lui fut d’une grande utilité lorsqu’il vivait retranché dans la propriété de sa famille sise à Gisenyi. Voici comment le réseau était organisé: «Je vivais isolé des cancans et des rumeurs foisonnants dans les milieux privilégiés de la capitale et des chefs-lieux de préfectures. J’avais veillé à disposer d’un réseau d’informateurs civils et militaires efficace, dont un commandant employé à l’Etatmajor de l’armée. Il me faisait une analyse extraordinaire de la haute direction de l’armée et de la gendarmerie, ses programmes immédiats et lointains. Il me renseignait sur le comportement de ses supérieurs, leurs alliances, leurs querelles, leurs dernières positions sur l’équilibre ethnique et régional, sur les problèmes des réfugiés rwandais, sur le mouvement politique et militaire de Museveni, sur les problèmes du Burundi, l’impact politico-militaire de l’assistance militaire étrangère, etc. Les civils me rapportaient l’état d’esprit des fonctionnaires, des étudiants, des commerçants, des événements importants dans les préfectures et les communes. Ces braves collaborateurs étaient tous hutu et payés par le réseau de mes stations-service, sur un budget séparé, arrêté au commencement de chaque exercice. Ils étaient placés à l’armée et à la gendarmerie, aux ministères, dans les principales entreprises publiques et privées, à la Banque nationale du Rwanda, dans les paroisses, aux marché de Kigali, de Butare, de Ruhengeri et de Gisenyi, à l’université de Butare et à Nyakinama, dans les prisons de Gisenyi et de Ruhengeri…» [Kajeguhakwa, op. cit., pp. 202- 203.]

 

Au sein de l’Eglise catholique, le recrutement des collaborateurs était fait par l’Abbé Ntagara. «Je demandai à l’Abbé Ntagara de recruter des partisans parmi ses confrères… Il devait mobiliser les Hutu et les Tutsi pour en faire l’avant-garde d’un combat pour la résurrection de la nation… Je mis en place un petit budget destiné à faciliter les déplacements ponctuels de l’Abbé à travers le pays. Au bout de quelques mois, il avait des candidats dans tous les diocèses… à l’exception de Cyangugu qu’il n’avait pas encore pu visiter. Nous nous étions accordés sur le principe que mon nom devait rester dans l’anonymat…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 218.]

 

Ce fut sous le régime Habyarimana qu’il réalisa un autre rêve, à savoir celui d’entrer en contact avec la classe dirigeante. Il fréquenta la famille présidentielle dont il devint d’ailleurs familier, à en croire quelques passages de son livre. Il situe la première rencontre avec le président Habyalimana en 1978. Il le dit en ces termes: «Le président Habyarimana demanda au gouverneur Birara d’inviter chez lui les commerçants rwandais les plus prospères. Et c’est ainsi que je fis connaissance du président. Un peu plus tard, il m’invita en compagnie de Birara, puis de son beau-frère Séraphin Rwabukumba. Il était nimbé de sa victoire électorale du 24 décembre 1978, où il avait obtenu du peuple 98,99% des suffrages…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 171.] Dès l’année 1978, ses «relations» avec la famille présidentielle démarrèrent et se développèrent si bien que certaines fois il était même sollicité à jouer les bons offices lorsque les querelles familiales éclataient, comme en témoigne le passage suivant: «Séraphin Rwabukumba travaillait à la Banque nationale du Rwanda et Birara était son patron. Il me demanda un jour si je pouvais être juge dans le différend qui opposait son patron à son beaufrère depuis les événements de 1980… Il fut décidé de nous rencontrer à Gisenyi, à la résidence du président au bord du lac Kivu…» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 190.]

 

Outre des visites, il avait des entrées presque libres auprès du Président Habyalimana lorsqu’il voulait obtenir des informations sur un quelconque problème politique. Ce fut le cas lors des événements sanglants de Ntega et Marangara au Burundi. «Pendant ces événements tragiques, je demandai un rendez-vous au président Habyarimana, qui me reçut à sa résidence de Kanombe. Je voulais m’enquérir de ce qui se passait chez le voisin, sachant l’impact des violences au Burundi sur la tranquillité des Batutsi du Rwanda… Interrogé sur l’événement, le président s’excita comme je ne l’avais jamais vu… Comme je demeurai silencieux, il se leva brusquement, fit quelques pas, se saisit vivement de l’appareil téléphonique, et m’appela tout près de lui, en s’écriant: ‹Venez entendre, je vais appeler le président Buyoya.› Je me tins debout à côté de lui. Il appela sans succès le numéro direct du président burundais, puis se fit aider par le ministre Ngarukiyintwali à qui il ordonna au téléphone de tout faire pour le mettre en contact avec le président du Burundi. Effectivement le président Buyoya téléphona immédiatement et j’eus l’occasion de sonder la psychologie des deux présidents, rwandais agité par la feinte d’une douleur imaginaire et burundais fort préoccupé par les réalités de la situation où se trouvait son pays.» [Kajeguhakwa, op. cit., p. 205.] Ce passage est en contradiction avec celui de la page 172 où il affirme que Habyarimana ne parlait pas politique en sa présence. Ce qui s’est dit lors de cette conversation téléphonique entre les Présidents Habyarimana et Buyoya n’était ni de la chimie ni de la mathématique; c’était bel et bien de la politique!

 

Intégralité du document en PDF : RWANDA Ouvrage de V Kajeguhakwa

 

 

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