Ma réaction sur la contribution de James Gasana lors des réflexions organisées par la Fondation Jean- Jaurès sur le Rapport Duclert

C‘est avec beaucoup d’intérêt que j’ai lu les réflexions sur ce Rapport Duclert des experts réunis récemment par la Fondation Jean-Jaurès. Il s’agit de 21 pages uniquement.

 

Je me limiterais uniquement sur la contribution de James Gasana. Je connais très bien James Gasana et son parcours politique, il parle des faits que je connais très bien et il a avancé mon nom.

 

D’une façon générale, je ne partage pas une analyse dont les affirmations sont gratuites, les faits ne sont pas repris dans leurs contextes et les faits ne se sont pas considérés dans leur chronologie. C’est facile aujourd’hui d’accuser le Président Habyarimana de tous les maux. Bien sûr en tant que chef d‘état jusqu’ à sa fin, la responsabilité ultime tombe sur lui. Je reconnais qu’il y a eu des erreurs de jugement, des choses qu’il aurait pu faire mieux, ce qui lui a couté cher et le peuple rwandais tout entier. Il n’est pas mort d’une mort naturelle ou dans un accident. Il a été assassiné. Reconnaissons aussi qu’il n’était pas le seul acteur et chacun de nous devrait faire un examen de conscience et reconnaître ses propres responsabilités y compris le gouvernement multipartite à partir de 1992 et les leaders des partis politiques.

 

Le président Juvénal Habyarimana d’avant la guerre d’octobre 1990, du début de la guerre à l’introduction du multipartisme, du gouvernement multipartite, de la période qui a suivi la signature de l’accord de paix en août 1993, d’après l’assassinat du président Ndadaye en octobre 1993 et des négociations pour mettre en place les institutions de transition n’est le même. J’en parle dans mon livre « La fin tragique d’un régime ». Je me rallie à la remarque de Gasana qui souligne que le Président Habyarimana avait perdu le monopole du pouvoir après le multipartisme, ce qui est normal par ailleurs. James Gasana en donne un exemple quand il dit qu’il avait le pouvoir de contourner le président et arrêter un coup d’état qui se préparait. Bien que je doute que s’il y ait eu un coup d’état qui se préparait avec l’aval du président ; le ministre Gasana si stratège qu’il soit, n’avait pas l’ascendance plus que le président dans l’armée pour arrêter une telle aventure. De même que je doute que le président ait besoin d’une telle couverture pour faire tomber le gouvernement Nsengiyaremye. Il suffisait d’une simple signature, juste un coup de plume pour faire déposer ce gouvernement et les raisons et justifications ne manquaient pas. Je doute également de l’affirmation avancée que le ministre Gasana fut envoyé à Arusha en remplacement du ministre Ngulinzira pour qu’un putsch soit possible. Est-ce que le ministre Gasana peut accepter qu’il s’agissait de négocier l’intégration de deux armées et que le ministre de la défense était le mieux indiqué tout comme le ministre Landouald Ndasingwa fut envoyé comme ministre des Affaires Sociales pour négocier le retour et l’intégration des réfugiés.

 

Pour souligner les manquements du Rapport Duclert, James Gasana évoque en premier lieu une rencontre en juin 1994 qu’il ne retrouve pas dans le rapport mais il ne dit pas pourquoi elle est si importante pour être dans le rapport. Dans ma lecture du rapport, j’essaye de comparer ce qui est mis dans le rapport et les dates avancées avec mes notes. Jusqu’ici je constate qu’il y a eu des audiences et des contacts importants avec le président et les autorités françaises en rapport avec la mission que les auteurs du rapport ne citent pas. Il y a également des sous-entendus et conclusions qui ne sont pas simplement justes. Au-delà d’une déception de ne pas retrouver une action personnelle, je suis sûr et je sais que James Gasana est prêt à collaborer avec d’autres collègues et personnalités dans un avenir proche pour étayer ces manquements au-delà d’une seule rencontre. Ceci contribuerait à prouver oui ou non que nous n’avons pas tous les rapports, ou certains rapports ont été volontairement omis pour une raison ou une autre. Toute la vérité n’est pas dite.

 

Concernant les négociations politiques qui ont conduit à un gouvernement multipartite d’avril 1992, je voudrais formellement démentir l’information que James Gasana a donné. Je ne connais pas et je n’ai pas été membre d’aucun groupe discret pour faciliter les négociations politiques. J’ai fait partie d’un comité de trois personnes : Faustin Munyazesa, Juvénal Renzaho et moi-même nommés à titre individuel et annoncés officiellement par le Président de la République pour faciliter ces négociations. Ce comité n’a rien avoir avec le groupe prayer breakfast. J’étais nommé président du dit comité alors que j’étais ministre des Finances dans le gouvernement Nsanzimana. C’était une situation très embarrassante de négocier le remplacement d’un gouvernement dont j’étais membre. Le président m’a appelé lui-même pour me confier la mission et je lui ai exprimé mes inquiétudes et je connais très bien les circonstances et les raisons du président de choisir les membres du dit comité.

 

Je connais également comment le groupe prayer breakfast dont j’ai fait partie a commencé à moins qu’il eût plus d’un groupe car certains membres cités par James Gasana me sont inconnus comme membres du groupe. Par ailleurs le groupe a connu une vie éphémère et je ne vois aucune raison pour qu’il soit connu dans les archives français.

 

Je ne sais pas les opposants irréductibles vers la fin des années 1980 dont Gasana parlent pour justifier une alliance contre nature avec Rwigema. Je sais qu’il y avait un mécontentement latent et non structuré ; j’en sais quelque chose en tant Secrétaire General du syndicat. Je sais que les opposants irréductibles sont montés à la surface après l’ouverture au multipartisme et après le début de la guerre. Que le président Habyarimana sût que le FPR de Rwigema allait attaquer le pays je n’ai pas de doutes, il y a des documents et des témoignages. Que le président Habyarimana ait rencontré Rwigema ou approché Rwigema par le biais du président Museveni c’est possible car je sais et il y a des faits montrant que le Président Habyarimana a essayé des mesures de prévention de la guerre à sa façon et peut-être pas toujours dans la transparence. Je ne le blâmerais pas pour ça, bien au contraire. Mais aussi il faut accepter que la nature d’une telle entreprise exige un peu de secret. Que le président Habyarimana ait conspiré avec Museveni pour que le pays soit attaqué, j’ai des doutes profonds et les faits que je connais me prouvent que c’est plutôt invraisemblable. J’ai été surpris de cette affirmation sans aucune nuance. Il serait intéressant de connaître la source et les preuves que James Gasana détient.

 

A ce stade ma contribution au débat se limite ici, en espérant que dans un avenir proche et dans l’intérêt de dire une histoire vraie de notre pays, nous pourrions avoir un travail d’équipe avec recoupage d’information avec James Gasana et bien d’autres pour éplucher plus en détails le rapport Duclert.

 

Enoch Ruhigira

 

 

 

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