Séquestré pendant 3 ans par les services rwandais de sécurité , enchaîné et les yeux bandés : un témoignage bouleversant d’Aphrodise Matuje

Aphrodise Matuje est un jeune homme d’une trentaine d’années. Il a été enseignant puis directeur d’une école secondaire. Il a eu le malheur d’avoir comme amis, un certain Thomas Nahimana et Calixte Nsabimana alias Sankara. Il a été signalé et les services rwandais de sécurité se sont lancés à ses trousses, avec des écoutes téléphoniques.

 

Aphrodise Matuje a été kidnappé par des militaires en date du 22 janvier 2018. Menotté et les yeux bandés, il fut conduit au camp militaire de Kami pour y être emprisonné, dans l’isolement. Il fut enchaîné, pieds et bras attachés par un cadenas sur une barre de fer, pendant 1,5 ans. Les services de sécurité lui ayant demandé de témoigner contre ses amis, Calixte Nsabimana et Nahimana Thomas, Aphrodise Matuje refusa et cela lui valut d’être arrêté et emprisonné, incommunicado. Après un an et demi dans les caves du Camp militaire de Kami, il fut transféré à Kabuga dans une des plusieurs villas (Safe houses) qui servent de prison. C’est dans ce genre de maisons qu’on enferme des personnes portées disparues ou celles que les autorités prétendent qu’elles ont fui le pays!

 

Il raconte que bon nombre de ses codétenus se sont suicidés parce qu’ils n’avaient pas pu supporter les supplices leur infligés!

 

Son sentiment est que la monstruosité du régime de Kigali est inimaginable! Il dit qu’il lui est arrivé, à plusieurs reprises, de faire ses besoins dans ses vêtements puisqu’il ne pouvait même pas se tenir debout pour déboutonner son pantalon; il tombait souvent en hypoglycémie! Il était même prêt à payer n’importe quel prix, jusqu’à accepter d’être condamné à perpétuité, si ses tortionnaires acceptaient de lui sortir de cet endroit horrible et maudit!

Aphrodise Matuje/capture écran YouTube

Il a  même tenté, plus de trois fois, de se suicider; tellement la situation était intenable! Au camp militaire de Kami, il est tombé dans le coma plus de trois fois. Ses conditions de détention étaient draconiennes : en plus de la faim, ses cheveux étaient coupés une fois les six mois et il se lavait une fois par mois.

 

Pour le pousser à dévoiler les confidences qu’il aurait eu avec ses amis, les services de sécurité lui ont fait miroiter une place de Député à l’Assemblée Nationale, mais en vain!

 

Avant son kidnapping, il dévoile qu’il a été appelé par Kagame Alexis pour se présenter au service chargé du renseignement et de la sécurité nationale où il a rencontré le directeur dudit service, Alfred Gasana, qui l’a sommé de lui fournir régulièrement toutes les informations dont il avait besoin sur les 2 membres de l’opposition ci-haut cités. Comme il a dit non à cette demande, il a tout de suite été enlevé.

 

Ses proches l’ont cherché partout, mais ils n’ont jamais su où il était détenu jusqu’à sa libération.

 

Aphrodise Matuje s’intéresse à la politique rwandaise et ne tolère jamais l’injustice quelle qu’elle soit, surtout depuis les tragiques événements de 1994 qui l’ont marqué à jamais. Il les a vécus, et en a été victime.

 

Il a dit que lors des élections présidentielles truquées de 2003, il a été contraint, mais sans succès, de voter pour Kagame ; il soutenait alors le candidat Faustin Twagiramungu.

 

 

Membre d’ARDHO, Aphrodise Matuje fut et reste un grand défenseur des droits de l’Homme et il reste fidèle à ses mentors que sont les Abbé Fortunatus Rudakemwa qui fut son directeur au Petit Séminaire de Cyangugu, et Thomas Nahimana qui était son guide spirituel.

 

L’Abbé Thomas Nahimana lui avait proposé de représenter son parti, Ishema Party, au Rwanda. Il a accepté la proposition, qui ne fut jamais effective, car le gouvernement rwandais a refusé le retour de Thomas Nahimana dans son pays natal.

 

Lors de son séjour au camp militaire de Kami, Aphrodise Matuje avait une alimentation maigre constituée d’un bol de maïs, d’une tasse d’eau, et souvent cela lui était refusé car affamer les détenus était une des techniques utilisées pour  torturer les prisonniers et les faire avouer les crimes qu’ils n’ont pas commis. C’est le service des crimes, dirigé par le très tristement célèbre Kabare Jean de Dieu, qui a instauré ce stratagème.

 

 

Curieusement Matuje avoue qu’ avant de libérer les survivants de ces horribles prisons cachés, les services rwandais de sécurité les nourrissent grassement et leur fournissent de nouveaux habits pour qu’ils présentent une bonne mine.

 

A la sortie de ces prisons mouroirs, les détenus ont les yeux bandés pour qu’ils ne sachent pas  l’endroit où ils étaient détenus. Ils reçoivent en outre l’interdiction formelle de ne révéler à personne où ils étaient détenus et la recommandation de dire qu’ils étaient en formation.

 

Matuje a été libéré après trois ans alors qu’il était séquestré dans une villa à Kabuga. Un véhicule l’a déposé dans sa région natale de Rusizi. Il a essayé de rejoindre sa famille, en vain. Sa jeune femme, avec qui il avait eu un enfant, s’était remariée car elle avait été informée par les services de sécurité qu’Aphrodise Matuje était décédé.

 

La femme était à Huye. Matuje est allé récupérer son enfant et a rejoint Kigali où des membres de sa famille l’ont hébergé. Il a essayé de reprendre son travail,  en vain. Partout où il postulait, il ne recevait que des refus, les employeurs craignant de se mettre à dos une personne suivie par la sécurité rwandaise.

 

Finalement, il s’est décidé de quitter le pays et a emprunté le chemin vers la Tanzanie avec son enfant qui n’avait même pas 5 ans. Arrivé la frontière, il a pris un temps pour se reposer et  repenser  sa décision. Il conclut que pour le bien de son enfant, il devait rester au pays et décide rebrousser chemin. Les services de sécurité l’avaient suivi et l’ont encore réarrêté. Menotté, les yeux bandés, il fut conduit dans une cave sombre, où il a fait un mois. Un jour, son enfant lui demande pourquoi il avait les menottes alors qu’il portait un masque. C’était la période du Covid19 où les contrevenants au port du masque étaient systématiquement arrêtés. L’enfant ne comprenait rien à ce qui leur arrive.

 

Finalement, il a pu être libéré et a décidé de donner son témoignage à Umubavu TV de la journaliste Uwimana Nkusi Agnès. Son entretien sur YouTube est en deux épisodes. A écouter comment Matuje raconte son calvaire, on croit rêver.

 

Rassemblé par
Gaspard Musabyimana
et
Michel Niyibizi

 

 

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