Victoire Ingabire, 8 ans de prison déjà derrière elle : pourquoi sa nouvelle arrestation devrait tous nous inquiéter

Le 19 juin 2025, Victoire Ingabire Umuhoza a été arrêtée à son domicile de Kigali – officiellement pour « constitution d’un groupe criminel » et « incitation au désordre public ». Pour justifier cette procédure expéditive, l’accusation s’appuie sur la participation de certains membres de son parti, DALFA‑Umurinzi, à un atelier en ligne sur l’action non violente inspiré du livre Blueprint for Revolution de Srdja Popović. Human Rights Watch rappelle pourtant que ces formations ne traitent que de stratégies pacifiques ; criminaliser leur simple lecture revient à assimiler la non‑violence à la subversion.

 

Ingabire n’en est pas à sa première incarcération : revenue d’exil en 2010 pour se présenter à l’élection présidentielle, elle avait été condamnée à quinze ans de prison pour « conspiration » et « minimisation du génocide ». Après huit ans de détention, elle a bénéficié d’une grâce présidentielle en 2018. Un arrêt de la Cour africaine des droits de l’homme a depuis jugé sa condamnation contraire à la liberté d’expression et au droit à un procès équitable – une décision ignorée par Kigali. Sa ré‑arrestation, alors qu’elle n’a jamais prôné la violence, démontre la volonté persistante des autorités de l’écarter de la scène politique.

 

Deux articles parues ces derniers jours le quotidien pro-gouvernemental « Igihe » dépeignent Victoire Ingabire comme la « courroie de transmission » des FDLR et l’idéologue d’un complot. Ce récit occulte plusieurs faits : le contenu incriminé – la formation Popović – prône explicitement le refus de la violence. Assimiler la mobilisation pacifique à une tentative de putsch revient à confondre désaccord politique et insurrection ; Ingabire a toujours revendiqué la justice transitionnelle et la réconciliation, loin de toute rhétorique de haine. Les juges européens et africains l’ont reconnu à plusieurs reprises ; les charges de « propagande » reposent sur des échanges WhatsApp où ses militants discutent de stratégies légales (boycotts, manifestations autorisées) ; or, aucun message ne fait référence à des armes ou à une alliance armée.

 

En réalité, c’est le débat démocratique qu’on cherche à étouffer : l’État transforme l’espace civique en zone interdite dès qu’il s’agit de remettre en cause l’hégémonie du Front patriotique rwandais.

 

La nouvelle arrestation de Victoire Ingabire s’inscrit dans une stratégie plus large de harcèlement : depuis 2017, au moins cinq militants de FDU‑Inkingi puis de DALFA‑Umurinzi ont été tués ou ont disparu dans des circonstances suspectes. Les noms d’Anselme Mutuyimana (assassiné en 2019), de Syldio Dusabumuremyi (poignardé la même année), d’ Illuminée Iragena (disparue en 2016) ou d’Eugène Ndereyimana (disparu en 2019) rappellent le prix payé par ceux qui osent s’organiser pacifiquement.

Parallèlement, huit de ses cadres – arrêtés en 2021 pour avoir voulu célébrer « Ingabire Day » – croupissent en détention préventive depuis plus de trois ans ; Amnesty International parle d’un « procès‑farce » qui criminalise purement et simplement la liberté d’association.

 

La Banque mondiale, l’Union européenne et plusieurs chancelleries louent régulièrement les succès économiques du Rwanda. Mais l’« émergence » ne peut servir de paravent à la répression : arrêter des opposants politiques pour la seule tenue d’un atelier de non‑violence viole les articles 19 et 21 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ratifié par Kigali.

 

Pour ce faire, nous appelons à la libération immédiate et inconditionnelle de Victoire Ingabire et des militants DALFA‑Umurinzi détenus pour des activités pacifiques  ainsi qu’à l’ouverture d’une enquête indépendante sur les morts et disparitions des membres d’opposition depuis 2017.

De même, le jugement de la Cour africaine doit être respecté  et Victoire Ingabire doit être réhabilitée dans ses droits politiques.

 

Les autorités rwandaises affirment vouloir préserver l’unité nationale ; or, l’étouffement systématique de toute voix dissonante fragilise davantage la cohésion que les critiques qu’elles redoutent. En ré‑incarcérant Victoire Ingabire, le pouvoir envoie aux Rwandais un message clair : il n’existe pas d’espace sûr pour le désaccord, même pacifique.
Cette dérive devrait inquiéter ceux‑là mêmes qui se félicitent des progrès socio‑économiques du Rwanda : sans pluralisme politique réel, ces avancées restent bâties sur un terrain miné.

 

Gaspard Musabyimana

 

 

 

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