Paix en RDC : l’Union africaine en médiatrice… ou en écran de fumée ?
Impasse des processus de Washington et de Doha
Un an jour pour jour après la conquête de Goma, chef-lieu du Nord-Kivu, par les troupes rwandaises du M23 le 25 janvier 2025, il est temps de faire le point sur les initiatives et les efforts engagés pour ramener la paix et la stabilité dans l’est de la RDC.
L’année 2025 avait très mal commencé pour la RDC : à la mi-février, c’est Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu, qui tombait. Et cette année 2025 s’est achevée de la pire des manières : la chute d’Uvira, le 10 décembre.
Pour tenter de mettre fin à ce conflit, plusieurs processus de paix se sont succédé, parfois en se chevauchant : ceux de Luanda, de Doha et de Washington.
Fin 2025, tous les observateurs estiment que ces processus de paix sont au point mort. En effet, à peine un accord de paix avait-il été signé le 4 décembre 2025 par les présidents Tshisekedi et Kagame sous l’égide de Donald Trump que le dictateur rwandais relançait ses offensives à l’est de la RDC et conquérait d’autres territoires, dont la ville d’Uvira, chef-lieu intérimaire du Sud-Kivu, le 10 décembre 2025.
Même après l’annonce du retrait d’Uvira par l’AFC/M23, sous la pression des médiateurs, le 17 janvier 2026, la paix et la sécurité à l’est de la RDC sont loin d’être restaurées et garanties par ces processus. Or, si celui de Washington est foulé aux pieds par Paul Kagame, celui de Doha perd toute raison d’être.
Une opportunité saisie par le président en exercice de l’Union africaine
Le président João Lourenço a constaté que le président Félix Tshisekedi était désormais sous pression de la part de la communauté internationale, notamment des États-Unis, de la France et même de la Belgique, pour qu’il convoque un « dialogue national inclusif » tant réclamé par les opposants politiques, afin que la crise sécuritaire trouve une issue pacifique. Le président angolais et président en exercice de l’Union africaine a alors saisi cette opportunité pour faire pression sur Tshisekedi dans ce sens, mais surtout pour devenir « le parrain » de ce dialogue congolais devant l’Histoire.
Face à ce constat, avant de céder la présidence de l’Union africaine en février 2026, le président angolais a relancé la facilitation de cette organisation dans ce conflit, en invitant les parties prenantes à plusieurs rencontres à Luanda pour mener des consultations avec les délégations de la CENCO-ECC et plusieurs leaders politiques, mais aussi en relançant le facilitateur désigné par l’Union africaine, le président togolais Faure Gnassingbé.
La facilitation de l’UA est donc de nouveau à l’ordre du jour
À cet effet, des réunions et des sommets des facilitateurs de l’UA désignés pour l’est de la RDC et la région des Grands Lacs ont été organisés à Lomé, au Togo, le 17 janvier 2026.
– Résolutions et programme
Sous la présidence du président Faure Gnassingbé, six co-facilitateurs, tous anciens chefs d’État, ont pris des résolutions et adopté un programme.
Un plan d’action a d’abord été présenté concernant le calendrier. Les anciens chefs d’État africains désignés comme co-facilitateurs entameront, dans les prochaines semaines, une tournée régionale. Ils sont attendus successivement à Kinshasa, Kigali, Kampala et Bujumbura. Ces déplacements doivent avoir lieu avant le sommet des chefs d’État de l’Union africaine, prévu en février 2026.
En marge de ce sommet, les co-facilitateurs doivent également rencontrer deux personnalités importantes : le président sortant de l’Union africaine, João Lourenço, d’Angola, et le président entrant, Évariste Ndayishimiye, du Burundi. Autre élément important : la structuration du panel des co-facilitateurs africains. Ce panel est désormais présidé par l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo. Il est secondé par l’ancienne présidente éthiopienne Sahle-Work Zewde.
Cette dynamisation passe également par une répartition claire des rôles selon des thématiques.
– Olusegun Obasanjo est chargé des questions de défense et de sécurité.
– Sahle-Work Zewde est en charge des questions humanitaires.
– l’ancien président kényan Uhuru Kenyatta pilotera le dialogue avec les groupes armés, y compris le dialogue entre le M23 et le gouvernement congolais.
– l’ancienne présidente centrafricaine, Catherine Samba-Panza, aura la responsabilité du volet société civile.
– Enfin, l’ancien président du Botswana, Mokgweetsi Masisi, sera chargé de l’intégration régionale, notamment des questions d’énergie et de minerais.
Si les participants se sont accordés sur un renforcement de la médiation africaine, au milieu des processus de Washington et de Doha, deux questions demeurent : quels leviers cette médiation dispose-t-elle ? Et peut-elle, cette fois, contribuer à instaurer la paix dans la région ?
– La crédibilité et l’impartialité de cette équipe de facilitateurs sont douteuses
Pour évaluer la crédibilité et l’impartialité de cette équipe de co-facilitateurs, il convient d’examiner leurs profils et de rappeler leurs précédents par rapport aux parties belligérantes.
Voici le panel de ces co-facilitateurs, tous anciens chefs d’État par ailleurs.
– Le Nigérian Olusegun Obasanjo ;
Ce général et ancien président du Nigeria de 1976 à 1979, puis de 1999 à 2007, a déjà été médiateur dans ce conflit en 2012, lorsque le M23, première version, né du CNDP, un groupe armé tutsi alors commandé par le général Laurent Nkunda, s’était emparé de larges territoires du Nord-Kivu et brièvement de la ville de Goma.
Il avait alors déclaré, après avoir visité le Nord-Kivu et rencontré le général Laurent Nkunda, que ce dernier avait la stature d’un chef d’État et que les « Tutsi congolais » du CNDP, devenu M23, devraient contrôler l’est de la RDC.
Depuis, il n’a jamais déclaré avoir changé d’avis et ne vouer plus d’admiration aux Tutsis en général, et au général Laurent Nkunda en particulier, qui vit depuis lors au Rwanda.
Les autres co-facilitateurs dont nous citons les noms sont connus car tous anciens Chefs d’Etats et chaque lecteur peut apprécier le degré de crédibilité et d’impartialité de chacun d’eux en revoyant quelles étaient leurs positions par rapport à ce conflit quand ils étaient au pouvoir.
– l’Éthiopienne Sahle-Work Zewde, qui a été présidente d’Éthiopie de 2018 à 2024, un titre purement honorifique, sous l’actuel Premier ministre Abiy Ahmed, détenteur du pouvoir politique.
– le Kenyan Uhuru Kenyatta, président du Kenya de 2013 à 2024 ;
– la Centrafricaine Catherine Samba-Panza, présidente de transition en Centrafrique de 2014 à 2016 ;
– le Botswanais Mokgweetsi Masisi, président du Botswana de 2018 à 2024 ;
Une unanimité surprenante et rare des parties prenantes pour ces initiatives et processus de l’UA.
Le plus surprenant, dans une telle situation de conflit complexe impliquant plusieurs parties, est que toutes les parties concernées sont unanimes pour approuver et soutenir cette initiative de l’Union africaine, ce qui reste inaccessible aux processus de Washington et de Doha. Or, ces processus possèdent des leviers qui les rendraient plus efficaces, ce que n’a pas l’Union africaine.
Ce qui rend les processus de Washington et de Doha plus viables que celui de Lomé de l’UA, c’est que Washington et Doha ont des leviers, qu’ils soient financiers, politiques ou même sécuritaires, sur les deux acteurs, la RDC et le Rwanda, ou sur le troisième, le M23, si on le considère séparément du Rwanda. Alors que le processus africain n’a rien à brandir contre les acteurs, et que l’UA est caractérisée par son manque d’impartialité, car chaque co-facilitateur est rangé d’un côté ou de l’autre des parties belligérantes.
Les atouts du président angolais dans ces processus africains
Le président angolais João Lourenço, qui est également président en exercice de l’Union africaine jusqu’en février 2026, vient de reprendre la main.
Comme nous allons le montrer, il dispose d’atouts pour cela, car il a en main des leviers pour influencer chaque acteur, direct ou indirect, de ce conflit.
Envers le gouvernement de la RDC, l’Angola est non seulement un grand voisin avec lequel il partage de nombreux aspects socioculturels (mêmes communautés à la frontière, langues locales, culture, histoire, etc.), mais il est aussi une puissance militaire régionale que tout État voisin en conflit souhaiterait avoir de son côté, ou tout au moins rester neutre. Le gouvernement de Kinshasa en est conscient et la voix du président angolais est écoutée avec attention.
Avec le Rwanda, qui a noué des liens spéciaux et personnels avec les proches membres du cabinet et du gouvernement de João Lourenço, Paul Kagame peut estimer qu’il a les moyens de faire en sorte que le gouvernement de Luanda ne soit pas contre lui ou n’entrave pas ses intérêts en RDC.
Comme tous les opposants politiques en RDC, surtout ceux qui ne peuvent pas accéder au pouvoir ou y participer sans s’allier au parti majoritaire, ne rêvent et ne jurent que par un « dialogue national inclusif » au terme duquel le principe de « partage du pouvoir » serait acté, le président angolais les a compris et les a tous reçus à Luanda en leur assurant que ce dialogue tant souhaité, qui discutera du partage du pouvoir et des richesses, de la réforme de l’État, etc., est désormais acquis, et que le régime de Félix Tshisekedi, mis sous pression, a été obligé d’appeler à ce dialogue.
Ces opposants ne peuvent qu’acclamer le président João Lourenço et être attentifs à tout ce qu’il leur dira ou exigera, car ils ne rêvaient que de cela.
Les groupes armés soutenus par Paul Kagame en RDC
Quant aux groupes armés créés et soutenus par Paul Kagame, le président de l’Angola sait qu’ils l’acclameront et répondront positivement à ses demandes, tant qu’il leur assurera qu’il n’enverra pas de troupes à l’est de la RDC pour appuyer les FARDC afin de neutraliser ces groupes, et surtout s’il leur garantit que leur sécurité sera assurée par ses soins dans les zones où ils seront cantonnés, conformément aux processus de paix.
Les atouts de l’Union africaine
L’Union africaine n’a aucun atout pour peser dans la résolution du conflit qui oppose le Rwanda de Paul Kagame à la RDC dans l’est de ce pays. Elle joue simplement sur sa nature marquée par l’opportunisme et le manque d’impartialité, connus de toutes les parties. L’UA peut donc tout envisager, tout promettre et tout déclarer, car elle sait qu’elle n’en répondra ni devant les peuples ni devant les États membres.
Que perdent et que gagnent les parties prenantes dans ce processus purement platonique de l’UA ?
La RDC
Le gouvernement de la RDC, en position inconfortable, va céder sur presque tout : le partage du pouvoir avec l’opposition, l’intégration des combattants du M23 dans les instances de sécurité (armée et police), et l’autorité de l’État, qui n’est pas complètement restaurée, puisque le Nord et le Sud Kivu restent sous administration parallèle du M23.
Les opposants politiques vont obtenir tout ce qu’ils demandaient, sans espoir de l’obtenir : le partage du pouvoir, grâce à ce dialogue longtemps préconisé par les religieux de la CENCO et de l’ECC, et qu’ils vont obtenir comme par miracle, sans aucun effort de leur part, car désormais prôné par tous : médiateurs, facilitateurs, co-facilitateurs.
Les groupes armés soutenus par le Rwanda se frottent les mains, car leur exigence, qu’ils jugeaient eux-mêmes excessive et donc inacceptable, à savoir l’intégration de leurs combattants dans les FARDC et la Police nationale, est actuellement soutenue et exigée par les collaborateurs de Donald Trump et certains parlementaires américains. En effet, lors du débat au Congrès le 22 janvier, Ronny Jackson, membre du Congrès des États-Unis et proche collaborateur du président Trump, a déclaré : « L’intégration des combattants du M23 au sein des forces de sécurité congolaises (FARDC) constitue une étape incontournable pour avancer vers une paix durable en RDC. »
Cette exigence avait été formulée par Sara Jacobs, membre du parti démocrate au Congrès et élue de Californie.
En résumé, sur le plan stratégique, Kinshasa devrait réaffirmer sa volonté de combiner l’option militaire à la voie diplomatique, avec des consultations régionales en cours pour limiter les soutiens extérieurs aux groupes armés actifs dans le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et l’Ituri. Sinon, il serait perdant sur tous les plans.
Le Rwanda
Avec cette nouvelle initiative, le Rwanda parvient à détourner l’attention des regards qui étaient braqués sur lui pour son agression en RDC et les crimes qu’il y a commis.
Paul Kagame parvient ainsi à éviter des sanctions de la communauté internationale, grâce à la défense de l’UA qui plaidera sa cause au nom de « la solution africaine ».
Enfin, à la lumière des derniers développements diplomatiques concernant ce conflit, on se rend compte que les lobbies pro-Kagame sont toujours puissants et actifs en Occident, surtout aux États-Unis, et qu’ils ont une mainmise sur l’Union africaine à travers les ONG et les institutions internationales, afin d’éviter une déconvenue au régime du Rwanda.
Ainsi, le Rwanda de Paul Kagame aura sauvé l’essentiel de ce conflit qu’il a initié, à savoir : la fin des hostilités sans perdre un combat ; obtenir que ses pantins du M23 restent des acteurs-clés des structures politiques, de défense et de sécurité en RDC.
En résumé, le Rwanda de Paul Kagame sortirait gagnant de ce processus de l’UA, tandis que la RDC y perdrait. Mais dans certains cas, l’adage « qui perd gagne » s’applique. Tout dépend des intérêts et des idéaux de chaque partie.
Moralité et conclusion
Selon le Nouvel Ordre/Désordre mondial, seules les puissances militaires et économiques comptent plus que les idéaux du droit et de la morale.
La RDC, qui pourrait devenir une puissance économique grâce à ses ressources naturelles, ne pourra brandir aucun idéal ou aucun droit, même face à la première démocratie de la planète ou face aux institutions censées promouvoir et défendre ces droits (ONU, ONG, etc.), si elle reste faible militairement.
En revanche, le Rwanda, son voisin, économiquement insignifiant, mais qui apparaît comme plus fort militairement, sera écouté, soutenu et assuré de l’impunité pour les crimes économiques, les violations des droits de l’homme et les crimes contre l’humanité qu’il commet en RDC, grâce aux puissances qui appliquent au monde le principe de « la loi du plus fort ».
Certains acteurs internationaux semblent surtout chercher à : décourager toute forme d’appui sécuritaire au Congo ; neutraliser ceux qui veulent aider la RDC à se défendre ; répéter mécaniquement le mot « dialogue », sans jamais exercer de pression réelle sur le Rwanda de Paul Kagame.
Or, une diplomatie sans contrainte, sans sanctions, sans rapport de force, ne sert qu’à permettre à l’agresseur de se réorganiser.
Le seul principe qui vaille en ce XXIè siècle est que « la faiblesse n’est pas un geste moral : c’est un signal d’invitation aux envahisseurs ».
Face à ce constat, la RDC devrait se donner les moyens d’être militairement au moins aussi puissante et efficace que le Rwanda de Paul Kagame, avant de consacrer d’autres efforts à la diplomatie et au droit international. Il en va de sa survie en tant que nation et État unitaire, car elle est menacée d’être rayée de la carte de la région ou de se voir balkanisée. Sans force, il n’y a ni paix ni sécurité.
Ceci vaut également pour certains pays de la région, notamment le Burundi et la Tanzanie, pour qui le régime de Paul Kagame au Rwanda constitue une menace existentielle, tout comme pour la RDC. Ces pays (RDC, Burundi, Tanzanie) devraient donc sceller une alliance militaire pour se défendre contre le Rwanda de Paul Kagame, leur ennemi commun.
Emmanuel Neretse
Analyste politique
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