Pourquoi l’interview de Madame Agathe Habyarimana dérange ?
L’interview réalisée par Willy Kabera avec Madame Agathe Kanziga Habyarimana, veuve de l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana, et publiée sur YouTube via la chaîne “Mémoire Habyarimana”, aurait pu être reçue comme ce qu’elle est d’abord : un témoignage, un récit, une mémoire. Or, à peine mise en ligne, elle a déclenché une vague d’attaques publiques de la part de soutiens du régime de Kigali, jusque dans les rangs officiels.
Cette réaction dit beaucoup. Car si une simple interview provoque un tel déchaînement, c’est qu’elle touche à un point que le pouvoir n’aime pas voir rappelé : le Rwanda de 1994 n’est pas une histoire close, et certaines questions, en particulier celle de l’attentat du 6 avril 1994, demeurent disputées, sensibles et politiquement explosives.
Comme il se voit, le cœur de la tempête, ce n’est pas seulement Mme Habyarimana en tant que personne. C’est ce qu’elle incarne : la question non refermée de l’attentat contre l’avion présidentiel, qui tua Juvénal Habyarimana et Cyprien Ntaryamira (président du Burundi), ainsi que les autres passagers et membres d’équipage.
Manifestement, on s’acharne sur Agathe Habyarimana parce que son récit met en cause un tabou. Car ce que le camp au pouvoir redoute, ce n’est pas une interview en soi. C’est une équation politique : l’attentat du 6 avril 1994 a été l’événement-détonateur qui a précipité l’horreur.
Si l’on accepte que la question des responsables demeure ouverte, alors l’histoire devient plus complexe que le récit binaire “bourreaux d’un côté, sauveurs de l’autre”. Et si des chercheurs, des journalistes, des témoins ou des critiques du régime défendent l’idée d’une possible implication de l’entourage de Kagame, alors c’est tout l’édifice moral et diplomatique d’une légitimité absolue qui vacille.
Car, ne l’oublions pas, il existe, depuis des années, une littérature critique, journalistique ou universitaire, qui interroge le rôle du FPR et de Paul Kagame dans plusieurs épisodes du drame rwandais, y compris la question de l’attentat.
Le point n’est pas de “canoniser” un auteur contre un autre. Le point est de constater qu’on ne peut pas prétendre défendre la vérité historique tout en criminalisant ceux qui rappellent l’existence de controverses documentées, d’enquêtes multiples et de zones d’ombre. La recherche avance par confrontation d’hypothèses, par critique des sources, par débat public, pas par excommunication numérique.
L’usage de l’appareil d’État pour intimider une parole frise un scandale et ne pourra effacer la vérité. On a vu un responsable officiel s’impliquer dans la stigmatisation d’une interview, en encourageant un climat de harcèlement. On n’est plus dans une simple querelle d’opinion, on est dans une logique d’intimidation politique.
Ceux qui s’acharnent contre Mme Habyarimana et contre l’intervieweur révèlent une fragilité : la peur de la parole non contrôlée. Or, une histoire nationale apaisée ne se construit pas à coups d’anathèmes. Elle se construit par une exigence : la vérité par le débat, par les archives, par les enquêtes, par la pluralité des voix, et par le refus de transformer la mémoire en monopole.
Ghislain Mikeno
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