6 millions de voix pour la justice – et le silence des bourreaux

Alors qu’Amnesty International lance une pétition mondiale pour briser trois décennies d’impunité en République démocratique du Congo, les crimes du M23/RDF à Goma, dans le Kivu et au-delà continuent de s’accumuler. Un bilan accablant que la communauté internationale ne peut plus feindre d’ignorer.

 

Une campagne née du deuil de 6 millions de morts

 

Le 19 juin 2026, Amnesty International a lancé sa campagne mondiale « 6 millions de voix pour la justice au Congo ». Le chiffre n’est pas symbolique : il correspond au nombre estimé de vies arrachées par trois décennies de conflits armés en République démocratique du Congo. Pour chaque mort, l’organisation demande à un citoyen du monde d’apposer son nom à une pétition. Une voix pour une vie perdue. Une façon de refuser que ces morts soient oubliées une seconde fois.

 

Le message central est clair : après des décennies d’atrocités, les responsables présumés de crimes graves n’ont jamais été véritablement jugés. Les victimes ont été promises à la justice. Cette promesse n’a pas été tenue.

« Une génération entière de Congolais n’a connu que le conflit, qui leur a volé leurs droits humains, brisé leurs vies et anéanti leur avenir. »

Vongai Chikwanda, directrice régionale adjointe d’Amnesty International

Ce que réclame Amnesty International

 

La campagne formule des demandes précises aux autorités congolaises et à la communauté internationale. En premier lieu, elle exige la création d’un mécanisme judiciaire internationalisé, un tribunal composé de juges congolais et étrangers,  chargé d’enquêter et de poursuivre les crimes de droit international commis sur le sol congolais entre 1993 et 2003 : guerres du Congo, invasions étrangères, massacres de masse.

 

Elle appelle également à l’adoption d’une loi instaurant des chambres mixtes au sein des cours d’appel de la RDC, compétentes pour tous les crimes de droit international commis sur le territoire depuis lors. Ces deux instruments judiciaires doivent fonctionner de concert : l’un pour les crimes historiques des guerres congolaises, l’autre pour les violations qui se poursuivent aujourd’hui.

 

Enfin, la campagne demande que le 1er octobre soit institué Journée nationale de réflexion et d’action, en référence à la publication, ce jour de 2010, du rapport Mapping des Nations unies, un document qui avait répertorié d’innombrables crimes commis entre 1993 et 2003, dont la plupart n’ont toujours pas fait l’objet de poursuites.

« Combien de temps les Congolais devront-ils encore attendre la justice ? Les victimes et survivants se sont vu promettre la justice pendant des décennies, mais la plupart des auteurs de ces violations horribles n’ont pas été traduits en justice. »

Vongai Chikwanda, Amnesty International

Le viol comme arme de guerre

 

Le rapport insiste sur la dimension sexuelle du conflit. La violence sexuelle n’y est pas un dommage collatéral : elle est une stratégie de guerre délibérée, utilisée pour terroriser, humilier et détruire les communautés. Des milliers de femmes et de filles ont subi des viols collectifs, des agressions répétées, des grossesses forcées résultant de ces crimes.

 

Entre janvier et septembre 2025, selon les données onusiennes, plus de 81 000 cas de viol ont été enregistrés dans l’est de la RDC, soit une hausse de 31,5 % par rapport à la même période en 2024. Entre janvier et avril 2025, les structures de santé de Goma ont pris en charge plus de 7 400 survivantes de violences sexuelles. À Sake, ville voisine, 2 400 autres ont été soignées durant la même période.

 

6M : Vies estimées perdues en 30 ans de conflit en RDC

81 000 : Viols recensés en 9 mois (jan.–sept. 2025) dans l’est du pays

700 000 : Personnes déplacées dans la région du Kivu après la prise de Goma

La prise de Goma : un bilan sanglant

 

Dans la nuit du 26 au 27 janvier 2025, le M23, soutenu militairement et logistiquement par le Rwanda, s’empare de Goma, capitale du Nord-Kivu et plus grande ville de l’est de la RDC. Les combats durent cinq jours. Le bilan humain est catastrophique.

 

Selon les premières estimations de l’ONU, 700 personnes ont été tuées et 2 800 blessées entre le 26 et le 30 janvier. L’OMS a ensuite revu ce bilan à la hausse : au moins 787 morts et environ 3 000 blessés. Fin janvier, un responsable du Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) évoquait près de 3 000 morts, dont 2 000 corps déjà enterrés en urgence par les communautés et 900 encore conservés dans des morgues saturées. Le gouvernement congolais a parlé d’un « véritable carnage ». Les structures médicales ont été débordées, les réserves de sacs mortuaires épuisées. Les équipes médicales ont reçu pour instruction de ne plus référer les blessés vers Goma mais de les acheminer vers Rutshuru.

 

Au moins 700 000 personnes ont été déplacées dans la région du Kivu à la suite de la prise de la ville.

Après la bataille : les exécutions systématiques

 

Une fois la ville sous contrôle du M23, les violences n’ont pas cessé. Elles ont changé de nature. Les 22 et 23 février 2025, des combattants du M23 ont procédé à des exécutions sommaires dans le quartier de Kasika à Goma. Au moins 21 civils ont été tués, selon Human Rights Watch, mais l’organisation estime que le nombre réel est bien plus élevé. Sept personnes ont été abattues à proximité de l’ancien camp militaire de Katindo. Onze autres corps, dont celui d’un adolescent de 15 ans, ont été retrouvés sur un chantier de construction voisin. Trois hommes supplémentaires ont été tués le lendemain alors qu’ils tentaient de fuir un rassemblement forcé.

 

Des témoins ont décrit avoir vu entre 18 et 25 corps dans les rues de Kasika Avenue. Des images et vidéos géolocalisées montrent des impacts de balles et des traces de sang sur les murs du site d’exécution. Les experts médico-légaux indépendants du Conseil international de réhabilitation pour les victimes de la torture ont estimé que les victimes avaient été tuées moins de 24 heures avant leur découverte.

« Le contrôle brutal exercé par le M23 sur Goma a instauré un climat de peur parmi les personnes suspectées d’être alliées au gouvernement congolais. »

Clémentine de Montjoye, chercheuse senior, Human Rights Watch

 

L’ONU a documenté au moins 70 incidents de meurtres ciblés par le M23 à Goma entre le 28 janvier et le 9 avril 2025, causant plus de 200 décès supplémentaires. Parmi les victimes figurent des journalistes et des activistes : le chanteur et militant Delcat Idengo a été abattu à son domicile le 13 février ; l’activiste Pierre Katema Byamungu a été tué le 12 février. Le M23 a également procédé à des descentes dans des maisons, des menaces de mort sur des membres de la société civile, et des détentions arbitraires dans des sites officieux où des détenus ont été torturés.

Massacres dans le Rutshuru : plus de 300 civils tués

 

Les atrocités ne se sont pas limitées à Goma. En juillet 2025, le M23 a procédé à des exécutions sommaires dans au moins 14 villages du groupement de Binza, dans le territoire de Rutshuru, à proximité du parc national des Virunga. Plus de 140 civils,  majoritairement des agriculteurs hutus, dont des femmes et des enfants, ont été tués dans leurs champs, leurs villages ou près de la rivière Rutshuru. Selon des informations crédibles recueillies par HRW, le nombre total de morts dans le territoire de Rutshuru depuis juillet 2025 pourrait dépasser 300 victimes, ce qui en ferait l’une des pires atrocités commises par le M23 depuis sa résurgence en 2021.

 

Le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme a confirmé ces données dans un rapport de juillet 2025, mentionnant au moins 319 civils tués, dont 48 femmes et 19 enfants.

Uvira : crimes de guerre après l’accord de paix

 

En décembre 2025, quelques jours seulement après la signature d’un accord de paix négocié par les États-Unis entre le Rwanda et la RDC, le M23 et les Forces rwandaises de défense ont pris le contrôle de la ville d’Uvira au Sud-Kivu. Ce qui s’est produit ensuite a été documenté par Human Rights Watch après des entretiens avec plus de 120 survivants et témoins. Les forces du M23 ont tiré sur des civils qui fuyaient, procédé à des exécutions sommaires de porte à porte, violé au moins huit femmes et fait disparaître de force des dizaines de personnes. Ces actes constituent de nombreuses violations du droit international humanitaire et pourraient être qualifiés de crimes de guerre.

La responsabilité du Rwanda

 

Le soutien du Rwanda au M23 est documenté depuis plusieurs années par des experts des Nations unies. En juillet 2025, un rapport semestriel d’experts mandatés par l’ONU a confirmé que les Forces rwandaises de défense avaient joué un rôle déterminant aux côtés du M23 dans l’acquisition de nouveaux territoires, notamment lors de la prise de Goma et de Bukavu. Selon des sources onusiennes, entre 500 et 1 000 soldats rwandais participaient aux opérations dans la région de Goma. Human Rights Watch considère que le Rwanda exerce une responsabilité globale sur les actions du M23 et qu’il pourrait être reconnu complice des crimes de guerre commis par ce groupe.

L’impunité, combustible du cycle de violence

 

C’est précisément ce constat – que les crimes sont documentés mais jamais punis – qui donne son sens à la campagne d’Amnesty International. Les violations des droits humains persistent aujourd’hui parce que celles commises hier n’ont fait l’objet d’aucune poursuite sérieuse. Le rapport Mapping de l’ONU publié en 2010 avait recensé des dizaines de massacres, de crimes contre l’humanité et de violences sexuelles commis entre 1993 et 2003. Seize ans plus tard, la quasi-totalité de ses recommandations, dont la création d’un tribunal spécial, n’ont pas été mises en œuvre.

 

Le Procureur de la Cour pénale internationale a annoncé en octobre 2024 la réactivation de ses enquêtes sur les crimes commis dans la province du Nord-Kivu depuis janvier 2022.

 

Human Rights Watch considère que ces investigations devraient englober les exécutions sommaires commises par le M23 à Goma. Mais la CPI n’a encore prononcé aucun acte d’accusation en lien avec le conflit actuel.

 

Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix 2018, a soutenu publiquement la campagne d’Amnesty International, rappelant que l’impunité reste l’un des principaux obstacles à la paix durable. Pour lui, il est temps de défier cette impunité et de rendre justice aux millions de victimes congolaises.

« L’humanité doit gagner. »

Vongai Chikwanda, Amnesty International – juin 2026

 

Gaspard Musabyimana

 

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