Quand Kagame humilie son ministre pour défendre une journaliste
Il y a des scènes politiques qui dépassent largement l’incident de communication. Elles révèlent un système, une manière de gouverner, une conception de l’autorité et, parfois, les contradictions profondes d’un régime qui prétend incarner l’ordre tout en redoutant la contradiction.
La scène survenue à Kigali le 24 août 2026 entre le président Paul Kagame, son ministre des Affaires étrangères Olivier Nduhungirehe et la journaliste Scovia Mutesi appartient à cette catégorie.
Devant un large parterre de journalistes, Kagame a publiquement désavoué son ministre. Il lui a notamment reproché de se comporter comme s’il détenait à lui seul la vérité, affirmant qu’Olivier Nduhungirehe n’avait pas le « monopole des faits ». Plus encore, le président a estimé que Scovia Mutesi n’avait pas à présenter d’excuses et que c’était plutôt le ministre qui aurait dû s’excuser.
Sur le principe, difficile de donner tort au président. Mais, sur le principe seulement !
Un journaliste n’est pas le porte-parole du gouvernement. Il a le droit de questionner une version officielle, de rechercher d’autres témoignages, de confronter les sources et de demander des explications à un responsable politique. C’est même le fondement du journalisme.
Mais une autre question surgit immédiatement : fallait-il défendre une journaliste en humiliant publiquement son propre ministre ? C’est là que l’incident devient politiquement intéressant car défendre une journaliste n’oblige pas à humilier un ministre.
Kagame aurait pu rappeler à Nduhungirehe que la presse n’est pas placée sous son autorité personnelle. Il aurait pu lui reprocher d’avoir transformé une divergence avec une journaliste en affrontement public. Il aurait même pu exiger de lui des excuses mais en privé. Mais il a choisi de le faire devant les caméras. Et cette différence est essentielle.
Un ministre des Affaires étrangères n’est pas un simple exécutant. Il représente l’État. Il incarne, à l’étranger comme à l’intérieur du pays, une partie de l’autorité gouvernementale.
Lorsqu’un président corrige publiquement son ministre, il ne corrige donc pas seulement un individu. Il expose également le rapport de pouvoir qui structure tout le gouvernement. La question devient alors beaucoup plus profonde : que dit cette scène du fonctionnement du pouvoir rwandais ?
Le ministre : collaborateur ou exécutant ?
C’est probablement ici que se trouve le véritable secret de ces humiliations publiques.
En effet, dans une démocratie institutionnellement solide, un ministre est d’abord un collaborateur politique du chef du gouvernement ou du chef de l’État. Il peut se tromper. Il peut être contredit. Il peut même, dans certaines circonstances, défendre une position différente de celle de son supérieur avant qu’une décision collective soit prise.
Mais dans un système où l’autorité présidentielle est extrêmement concentrée, le rapport peut devenir différent car le ministre risque alors de ne plus être perçu comme un responsable disposant d’une marge politique propre, mais comme un prolongement de la volonté présidentielle.
Et lorsque cette distinction disparaît, le collaborateur devient progressivement un exécutant.
Puis l’exécutant apprend à ne plus contredire.
Puis il apprend à anticiper ce que le chef veut entendre.
Et finalement, autour du pouvoir, peuvent apparaître non plus des collaborateurs capables de dire « Monsieur le Président, vous vous trompez », mais des hommes et des femmes qui cherchent surtout à éviter de dire ce que le président ne souhaite pas entendre.
C’est ainsi que naît la culture du « oui ».
Or un État ne devient pas plus fort parce que ses ministres disent toujours oui.
Il devient plus fragile.
Car un président peut se tromper.
Un ministre peut avoir raison.
Un journaliste peut révéler une information que le gouvernement ignorait.
Un fonctionnaire peut découvrir une erreur commise au sommet.
Une administration véritablement forte doit donc permettre la contradiction avant la décision.
Après la décision, la discipline gouvernementale est normale.
Avant la décision, la contradiction est indispensable.
C’est précisément cette frontière qui mérite d’être interrogée au Rwanda.
L’humiliation comme méthode de gouvernement ?
La scène de Kigali n’est pas intéressante uniquement parce que Kagame a pris la défense de Scovia Mutesi. Elle est intéressante parce qu’elle montre une nouvelle fois une manière particulièrement brutale de corriger publiquement ceux qui se trouvent sous son autorité.
Cette pédagogie de l’humiliation peut être efficace à court terme.
Elle rappelle à chacun qui commande.
Elle produit immédiatement de la discipline.
Elle peut même donner au chef l’image d’un homme qui ne tolère aucune faiblesse.
Mais elle produit également un effet beaucoup plus dangereux : elle enseigne aux collaborateurs qu’ils peuvent être publiquement désavoués s’ils prennent une initiative qui déplaît au sommet.
Le ministre apprend alors une leçon simple : Mieux vaut ne pas se tromper devant le président. Puis une deuxième : mieux vaut ne pas prendre de risque.
Puis une troisième : mieux vaut attendre de savoir ce que le chef pense.
Et lorsque tout le monde commence à raisonner ainsi, l’administration cesse progressivement d’être un lieu de débat pour devenir un lieu d’obéissance.
C’est précisément le contraire d’une administration forte.
Une administration forte n’est pas celle où personne n’ose contredire le président.
C’est celle où les responsables peuvent lui dire la vérité avant que les décisions ne soient prises.
Kagame peut avoir raison sur le fond et tort dans la manière.
C’est toute l’ambiguïté de cette affaire.
Le président avait raison de rappeler qu’un ministre ne possède pas le « monopole des faits ». Mais avait-il besoin de mettre son propre ministre au pilori devant les journalistes ? Non. Car défendre la presse, oui. Mais, transformer la conférence de presse en tribunal disciplinaire, non.
Le paradoxe Scovia Mutesi
Il existe dans cette affaire une ironie politique assez remarquable.
Pour défendre la liberté d’une journaliste face à un ministre, Kagame a utilisé toute la puissance de son autorité présidentielle. Scovia Mutesi sort de l’épisode renforcée. Olivier Nduhungirehe, lui, sort publiquement désavoué.
Et le président apparaît comme l’arbitre ultime capable de décider qui avait raison, qui avait tort et qui devait présenter ses excuses. Et c’est là que réside le paradoxe.
Le pouvoir protège la journaliste contre le ministre, mais c’est encore le pouvoir qui décide de la manière dont le conflit doit être tranché. On peut donc saluer le principe tout en s’interrogeant sur la méthode.
Car la véritable liberté de la presse ne consiste pas à être protégé par le pouvoir lorsqu’on dit quelque chose que le pouvoir accepte.
Elle consiste à pouvoir parler lorsque le pouvoir préférerait que l’on se taise.
La véritable épreuve n’est pas de défendre une journaliste favorablement considérée par le sommet. La véritable épreuve est de protéger celle qui critique le président. C’est là que commence la liberté.
Et la question ethnique ?
Il serait tentant de lire immédiatement cette scène à travers les catégories Hutu et Tutsi.
Ce serait pourtant une erreur méthodologique de transformer une hypothèse en certitude.
Rien dans cette seule scène ne permet d’établir que Kagame aurait désavoué Nduhungirehe en raison de son appartenance ethnique.
Mais refuser une accusation sans preuve ne signifie pas interdire toute interrogation historique.
Le Rwanda porte une histoire dans laquelle les appartenances communautaires, les massacres, les guerres, les exils et les mémoires concurrentes continuent de peser lourdement sur la vie politique.
On peut interdire certains mots.
On ne peut pas effacer une mémoire.
On peut proclamer la fin de l’ethnisme.
On ne peut pas décréter que les familles ont cessé de porter leur histoire.
La véritable réconciliation ne consiste donc pas à demander aux citoyens d’oublier leurs mémoires.
Elle consiste à créer les conditions dans lesquelles toutes les mémoires peuvent être examinées sans que leur expression soit automatiquement assimilée à une menace politique.
C’est précisément ici que la question de la liberté devient essentielle.
Une liberté à géométrie variable n’est pas une liberté véritable.
Si une journaliste peut être protégée lorsqu’elle est attaquée, tant mieux.
Mais qu’en est-il du journaliste qui critique Kagame ?
Qu’en est-il de l’opposant qui conteste le gouvernement ?
Qu’en est-il du citoyen qui remet en question un récit officiel ?
Qu’en est-il de celui qui parle de l’histoire des Hutu, des Tutsi, des guerres régionales ou des victimes congolaises ?
C’est là que le véritable test commence.
La liberté commence précisément lorsque la parole devient inconfortable.
Le ministre doit-il obéir ou servir ?
C’est également à Olivier Nduhungirehe que cette affaire pose une question.
Un ministre est-il uniquement chargé de défendre son président ?
Ou est-il chargé de servir une nation ?
La différence est fondamentale.
Un gouvernement n’est pas la propriété d’un homme.
Un État n’est pas la propriété d’un parti.
Une nation n’est pas la propriété d’un régime.
Un ministre des Affaires étrangères devrait donc se demander, au-delà des polémiques quotidiennes et des affrontements sur les réseaux sociaux, quelle trace son action laissera dans l’histoire.
La diplomatie exige une certaine hauteur.
Elle exige de répondre aux accusations par des faits, aux critiques par des arguments et aux adversaires par la maîtrise de soi.
La diplomatie n’est pas une cour de récréation numérique.
Lorsqu’un responsable politique passe trop de temps à répondre à ses adversaires sur les réseaux sociaux, il risque de devenir prisonnier de l’immédiateté.
Or l’histoire, elle, ne fonctionne pas à la vitesse de X, de Facebook ou de WhatsApp.
Les publications disparaissent.
Les polémiques passent.
Les gouvernements changent.
Mais les archives restent.
Et un jour, les générations futures liront ce que nous écrivons aujourd’hui.
C’est pourquoi le meilleur conseil que l’on puisse donner à un responsable politique est parfois très simple : regardez moins les réseaux sociaux et davantage l’histoire.
La vraie question pour Nduhungirehe n’est peut-être pas de savoir comment gagner une polémique aujourd’hui.
Elle est de savoir de quel côté de l’histoire il voudra être demain.
Du côté de ceux qui applaudissaient ?
Du côté de ceux qui obéissaient ?
Ou du côté de ceux qui avaient parfois le courage de dire au pouvoir : « Monsieur le Président, vous vous trompez » ?
Le Rwanda ne peut pas vivre éternellement dans le silence.
Le Rwanda est souvent présenté comme un pays de discipline, d’ordre et d’efficacité.
Mais l’ordre n’est pas nécessairement la liberté.
Le silence n’est pas nécessairement la paix.
Et l’obéissance n’est pas nécessairement la loyauté.
Une société dans laquelle tout le monde parle en privé mais où plus personne n’ose parler en public n’est pas une société apaisée.
C’est une société silencieuse.
Et le silence n’est jamais éternel.
Les grandes nations ne sont pas celles qui réussissent à faire disparaître les voix discordantes.
Ce sont celles qui finissent par comprendre que la contradiction peut être une force.
Un gouvernement sûr de lui devrait pouvoir répondre aux accusations par des faits.
Il ne devrait pas avoir besoin d’intimider ceux qui posent des questions.
La vérité n’a pas besoin de policiers pour la protéger.
Elle doit pouvoir survivre à la contradiction.
Elle doit pouvoir être examinée, discutée, contestée et finalement établie par les faits.
C’est aussi pourquoi les accusations concernant les guerres de la République démocratique du Congo doivent pouvoir être discutées avec sérieux.
Les nier catégoriquement ne suffit pas.
Les affirmer sans preuves ne suffit pas davantage.
Dans une affaire aussi grave, seule la vérité documentée peut résister au temps.
Et la même exigence doit s’appliquer à l’histoire du Rwanda.
Il faudra parler des morts.
Il faudra parler des prisonniers.
Il faudra parler des exilés.
Il faudra parler des disparus.
Il faudra parler des Hutu et des Tutsi.
Il faudra parler aussi des Congolais victimes des guerres qui ont ensanglanté la région.
Il faudra accepter que l’histoire ne soit la propriété d’aucun camp.
Le Rwanda n’appartient ni aux Hutu, ni aux Tutsi, ni au FPR, ni à Paul Kagame.
Le Rwanda appartient aux Rwandais.
Et le Congo n’appartient pas davantage aux ambitions militaires ou géopolitiques de ceux qui prétendent parler en son nom.
La politique de l’humiliation a ses limites
C’est pourquoi la scène Kagame-Nduhungirehe mérite mieux qu’un commentaire sur une querelle entre un ministre et une journaliste.
Elle pose une question fondamentale sur l’exercice du pouvoir.
Pourquoi un président qui dispose d’une autorité aussi considérable éprouve-t-il le besoin de corriger publiquement ses propres collaborateurs ?
Est-ce simplement un style personnel ?
Une méthode destinée à maintenir la discipline ?
Une démonstration d’autorité ?
Ou le symptôme d’un système dans lequel le président doit constamment rappeler à chacun qui détient le dernier mot ?
Il serait imprudent de prétendre connaître la réponse définitive.
Mais une chose est certaine : lorsque l’humiliation devient une méthode récurrente, elle produit une culture politique particulière.
Elle apprend aux subordonnés à craindre le chef plutôt qu’à lui parler franchement.
Et un président entouré d’hommes qui ont peur de lui est peut-être puissant.
Mais il n’est pas nécessairement bien informé.
Car la peur filtre la vérité.
Elle fait remonter les bonnes nouvelles et retenir les mauvaises.
Elle transforme les collaborateurs en courtisans.
Et elle peut finir par isoler le sommet du réel.
Voilà pourquoi les véritables collaborateurs ne sont pas les « béni-oui-oui ».
Un collaborateur digne de ce nom doit pouvoir dire non.
Il doit pouvoir contredire.
Il doit pouvoir alerter.
Il doit pouvoir présenter une information désagréable.
Il doit pouvoir dire au président : « Cette décision est mauvaise. »
Sinon, il n’est plus un collaborateur.
Il devient un exécutant.
Et un exécutant peut être très obéissant tout en étant très mauvais conseiller.
Le véritable courage politique.
Le Rwanda a besoin d’une génération de responsables capables de dépasser la peur.
Des journalistes capables de poser des questions difficiles.
Des opposants capables de critiquer sans être réduits au silence.
Des fonctionnaires capables de signaler une erreur.
Des ministres capables de défendre une position avant qu’une décision soit arrêtée.
Des citoyens capables de dire qu’une politique est mauvaise sans être automatiquement soupçonnés de trahison.
Ce n’est pas demander le chaos.
C’est demander la maturité politique.
Car la véritable stabilité ne naît pas de l’absence de contradiction.
Elle naît de la capacité d’une société à gérer la contradiction sans violence.
La haine ne construit aucune nation.
La vengeance ne construit aucune nation.
La peur ne construit aucune nation.
Et l’humiliation publique ne construit certainement pas une diplomatie.
Un homme politique peut gagner une bataille médiatique et perdre une génération.
Il peut réduire un adversaire au silence et perdre la vérité.
Il peut faire taire une voix et provoquer mille murmures.
C’est ainsi que naissent les sociétés où chacun pense une chose, dit autre chose et garde pour lui ce qu’il croit réellement.
Ce n’est pas la paix.
C’est le silence.
Et le silence n’est jamais éternel.
La vérité ressemble à une source.
On peut tenter de la couvrir de pierres.
Elle finit toujours par trouver une fissure.
La véritable grandeur du pouvoir
Kagame avait donc parfaitement le droit de défendre Scovia Mutesi.
Il avait même raison de rappeler qu’un ministre ne possède pas le monopole des faits.
Mais la grandeur d’un chef d’État ne se mesure pas seulement à sa capacité de remettre ses collaborateurs à leur place.
Elle se mesure à sa capacité de les corriger sans les écraser.
Scovia Mutesi avait besoin d’être protégée dans son droit de questionner.
Olivier Nduhungirehe avait besoin d’être rappelé à ses responsabilités.
Mais aucun des deux n’avait besoin d’un spectacle de pouvoir.
C’est peut-être là toute la leçon de cette scène de Kigali.
Un président peut avoir raison sur le fond et avoir tort dans la manière.
Défendre une journaliste était légitime.
Humilier son ministre ne l’était pas.
Et si le président veut réellement construire un État fort, il lui faudra comprendre une vérité politique aussi vieille que le pouvoir lui-même :
un chef n’est jamais plus fort que lorsqu’il permet à ses collaborateurs de lui dire la vérité.
Le Rwanda n’a pas besoin d’une nouvelle génération de vainqueurs et de vaincus.
Il a besoin d’une génération de citoyens.
Des citoyens qui puissent parler sans devoir choisir entre le silence et l’exil.
Des citoyens qui puissent porter leur mémoire sans transformer cette mémoire en haine.
Des citoyens qui puissent être Hutu, Tutsi ou simplement Rwandais sans que leur identité devienne un instrument politique.
Des citoyens qui puissent regarder leur histoire en face.
Car un pays ne guérit pas en enterrant son passé.
Il guérit lorsqu’il peut enfin le regarder sans trembler.
Et peut-être est-ce cela, au fond, que cette humiliation publique nous révèle : derrière la puissance apparente d’un pouvoir se cache toujours une question beaucoup plus simple.
Que se passe-t-il lorsque plus personne n’ose dire au chef qu’il se trompe ?
C’est à cet instant que le pouvoir cesse d’entendre la nation.
Et lorsqu’un pouvoir n’entend plus les voix de son peuple, il peut encore commander.
Mais il ne sait plus nécessairement ce qui se passe en dessous.
Un seul toit peut unir tous les ciels.
Un seul pays devrait pouvoir abriter toutes ses mémoires.
Le Rwanda ne deviendra véritablement fort que le jour où ses citoyens n’auront plus besoin de permission pour dire la vérité.
Parce que la vérité, finalement, c’est la liberté.
Et la liberté, elle, ne demande la permission à personne.
Jean-Claude NDUNGUTSE
Sociologue
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