Après le discours de Tshisekedi : que peut encore espérer l’Est du Congo ?
Il faut reconnaître au président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo une chose : son dernier discours à la Nation, le 28/8/2026, n’était pas un simple discours de circonstance.
Il a parlé de guerre, de massacres, de bourreaux, de victimes, de souveraineté, de justice, de dialogue et de refondation de l’État. Il a surtout essayé de replacer la tragédie de l’Est dans une perspective beaucoup plus large que les seuls affrontements militaires qui ensanglantent le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et l’Ituri.
Et c’est précisément là que commence la véritable question : que peut attendre la population de l’Est de ce dialogue ?
Parce que les populations de Goma, de Bukavu, de Masisi, de Rutshuru, de Nyiragongo, de Walikale, d’Uvira et de tant d’autres territoires ne demandent plus des discours.
Elles demandent de vivre. Elles demandent de rentrer chez elles. Elles demandent de pouvoir cultiver leurs champs sans être tuées, de traverser une route sans tomber sur un barrage, d’enterrer leurs morts autrement que dans des fosses communes et de voir leurs enfants grandir autrement que sous le bruit des armes.
Alors, qui doit dialoguer ? Et surtout : pourquoi dialoguer et pour faire quoi ?
Le dialogue ne peut pas être une nouvelle foire politique
Le président Tshisekedi a annoncé un Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État. Le processus doit commencer par des consultations dans les 26 provinces avant des assises nationales. Il affirme vouloir un dialogue représentatif, indépendant et non confisqué par un camp politique. C’est une bonne intention.
Mais le mot « dialogue » est devenu tellement galvaudé en République démocratique du Congo qu’il faut désormais lui donner un contenu.
Un dialogue ne peut pas être une nouvelle réunion de politiciens à Kinshasa qui se distribuent des postes pendant que les populations de l’Est continuent de mourir.
Il ne peut pas davantage être une manière élégante de demander aux victimes de pardonner avant même que les bourreaux aient répondu de leurs actes.
Et il ne peut surtout pas être une négociation permanente de la souveraineté congolaise.
Le président a d’ailleurs posé une distinction importante : le dialogue national n’est pas destiné à devenir une table de négociation avec ceux qui prennent les armes contre l’ordre constitutionnel. Le processus de Doha doit continuer à traiter la question spécifique du conflit armé et du désarmement.
Cette distinction est essentielle. On peut dialoguer avec un adversaire politique. On peut négocier avec un belligérant pour faire taire les armes. Mais on ne peut pas confondre dialogue politique et blanchiment des crimes.
Mais alors, que doit être ce dialogue ?
Pour moi, il doit être beaucoup plus ambitieux.
Si les Congolais acceptent encore de s’asseoir autour d’une table, qu’ils y mettent toute l’histoire du Congo. Pas seulement les vingt dernières années. Pas seulement le M23. Pas seulement le Rwanda. Pas seulement les FDLR. Pas seulement Joseph Kabila. Pas seulement Félix Tshisekedi.
Tout et absolument tout :
Les massacres. Les déplacements de populations. Les conflits fonciers. Les manipulations ethniques. Les interventions étrangères. Les groupes armés. Les réseaux économiques de la guerre. Les responsabilités politiques. Les crimes commis contre les populations civiles. Les dérives des différents régimes. Les complicités internes et externes.
Et surtout, la question fondamentale : comment construire un État qui ne permette plus que le Congo soit continuellement transformé en terrain de chasse par les puissances régionales, les groupes armés et les intérêts économiques ?
Et nos prélats ?
Il faudra également avoir le courage de parler de tous les acteurs qui prétendent contribuer à la paix. Je pense notamment à la CENCO et au cardinal Fridolin Ambongo. Je le dis avec tout le respect dû à l’Église catholique : l’Église ne peut pas demander aux Congolais d’oublier ce qu’ils ont vu.
Lorsque Goma est tombée, lorsque les cadavres jonchaient les rues et que la population vivait l’une des périodes les plus dramatiques de son histoire récente, la présence de responsables religieux congolais à Kigali, aux côtés des autorités rwandaises, a profondément marqué une partie de l’opinion congolaise.
Une photographie politique peut parfois être plus puissante qu’un communiqué. Cette image restera. Elle ne doit pas nécessairement empêcher les prélats de jouer leur rôle dans la recherche de la paix. Mais elle doit leur rappeler une chose : la paix ne se construit pas seulement avec des rencontres diplomatiques ; elle se construit aussi avec la mémoire des victimes. Les Congolais de l’Est n’ont pas la mémoire courte.
Et Joseph Kabila ?
Autre sujet que le dialogue devra avoir le courage d’aborder : Joseph Kabila.
L’ancien président ne peut pas être simplement convoqué comme une personnalité politique parmi tant d’autres. Il faudra aussi parler de son bilan, de ses zones d’ombre, des dérives autoritaires relevées sous son régime et des dossiers qui ont profondément marqué la société congolaise.
La question de la mort de Floribert Chebeya et de son chauffeur Fidèle Bazana, notamment, appartient à cette mémoire nationale douloureuse. Il ne s’agit pas ici de désigner judiciairement un coupable sans décision de justice, mais de rappeler que certaines questions demeurent suffisamment graves pour que la République continue à rechercher toute la vérité.
Un véritable dialogue ne peut pas demander aux Congolais d’avoir une mémoire sélective. Si l’on veut parler de réconciliation, il faut parler de vérité.
Tshisekedi de « Gisekeramwanzi » à stratège ?
Je vais ici parler très personnellement. Lorsque Félix Tshisekedi est arrivé au pouvoir, j’ai moi-même été sévèrement déçu par certaines de ses premières démarches à l’égard de Kigali. Je me souviens notamment de cette impression qu’il donnait parfois d’un président congolais trop accommodant face à Paul Kagame.
C’est à cette époque que certains Congolais lui avaient attribué, non sans ironie, le sobriquet de « Gisekeramwanzi », construit autour de guseka, rire, et umwanzi, l’ennemi : celui qui sourit à celui qui est considéré comme l’ennemi.
Je reconnais aujourd’hui que nous avons peut-être été nombreux à regarder cette séquence avec trop d’impatience. Car il existe une vieille règle en politique : se faire petit devant son adversaire ne signifie pas nécessairement être faible. Parfois, il faut savoir baisser la tête pour observer celui qui croit avoir gagné. Il faut savoir sourire pour écouter. Il faut savoir temporiser pour comprendre. Et peut-être que Tshisekedi a appris à jouer cette partie.
Il a multiplié les démarches diplomatiques, notamment dans les cadres de Washington et de Doha, pendant que la question de l’Est continuait de faire l’objet d’une intense bataille diplomatique. Le président présente désormais ces processus comme des instruments complémentaires à une reconstruction de la cohésion nationale.
Alors, avec un brin d’ironie congolaise, je serais tenté de retourner aujourd’hui le sobriquet. Non plus Gisekeramwanzi, mais Gisekuramwanzi de gusekura, pilonner, et umwanzi, l’ennemi. Celui qui ne se contente plus de sourire à son adversaire, mais qui aurait appris à le regarder, à le comprendre et, éventuellement, à le contenir. Est-ce réellement la stratégie de Tshisekedi ? L’histoire nous le dira.
Mais une chose est certaine : la diplomatie congolaise de ces dernières années a changé de ton et obtenu des espaces qu’elle n’avait pas auparavant.
Mais l’Est congolais ne veut plus être sacrifié sur l’autel de la diplomatie
C’est ici que je reviens à l’essentiel. Je suis particulièrement sensible à cette question parce que je viens de cette partie du Congo. Dans l’Est, les populations ont trop souvent servi de monnaie d’échange.
Hier, elles étaient sacrifiées dans des arrangements politiques. Aujourd’hui, elles ne veulent plus être sacrifiées dans des arrangements diplomatiques. Elles veulent savoir ce que signifie concrètement la paix. Est-ce le retour des déplacés ? Est-ce la récupération des territoires occupés ? Est-ce la sécurisation des frontières ? Est-ce le désarmement de tous les groupes armés ? Est-ce la réforme profonde de l’armée ? Est-ce la justice pour les victimes ? Est-ce la restitution des terres ? Est-ce la réinstallation des populations déplacées ? Est-ce la fin des interventions militaires étrangères ? Est-ce la fin des économies clandestines de guerre ? La réponse doit être : tout cela à la fois.
Et il faut enfin sortir du piège des Hutu contre Tutsi
Et il faut avoir le courage de déconstruire une autre dangereuse simplification. Pendant des décennies, le conflit régional a été présenté sous le prisme de la confrontation entre Hutu et Tutsi. Cette grille de lecture est devenue une prison.
Les populations congolaises de l’Est ne peuvent pas être réduites à leur appartenance ethnique. Et surtout, l’amalgame entre les FDLR et l’ensemble des populations hutues de l’Est serait aussi dangereux qu’inacceptable.
Un Hutu congolais n’est pas un FDLR. Un Tutsi congolais n’est pas le Rwanda.
Voilà justement pourquoi le dialogue doit être capable de séparer les populations civiles des organisations armées et les responsabilités individuelles des appartenances communautaires. C’est peut-être l’un des plus grands défis de la paix régionale.
Le véritable test de Tshisekedi commence maintenant
Le discours du président est ferme. Il est ambitieux. Il contient plusieurs lignes rouges importantes et annonce un processus qui doit associer les forces politiques, la société civile, les autorités coutumières, les confessions religieuses, les universitaires, les milieux économiques et les différentes composantes de la population. Mais un discours, même excellent, ne fait pas la paix. Ce sont les actes qui feront la différence.
Le peuple de l’Est attend donc de ce dialogue quelque chose de beaucoup plus grand qu’un compromis politique. Il attend un socle historique. Un socle sur lequel les générations futures pourront enfin construire.
Il faut que les enfants de Goma puissent demander un jour à leurs parents : « Papa, maman, comment était la guerre ? » Et que leurs parents puissent répondre : « Elle était terrible. Mais elle est terminée. » Voilà ce que l’Est attend de Tshisekedi. Pas une énième parenthèse. Pas un énième conciliabule. Pas une paix de papier.
Une paix véritable. Une paix qui dise enfin aux victimes : votre mort n’aura pas été vaine. Une paix qui dise aux bourreaux : le Congo n’est plus une terre d’impunité. Une paix qui dise aux voisins : nous voulons vivre avec vous, mais jamais plus sous votre tutelle. Et une paix qui dise à nos enfants : le Congo vous appartient désormais.
C’est à cette aune, et à cette seule aune, que l’histoire jugera Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo.
Jean-Claude NDUNGUTSE,
Sociologue
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