André Ntagerura : il nous a quittés sans avoir retrouvé pleinement sa liberté

André Ntagerura : il nous a quittés sans avoir retrouvé pleinement sa liberté

 

André Ntagerura aura connu les sommets de l’État, les geôles de la justice internationale, puis l’interminable attente d’une liberté qui ne vint jamais vraiment. Universitaire devenu ministre, membre du gouvernement rwandais pendant plus de treize ans, il fut arrêté en 1996, détenu pendant huit années, puis acquitté à l’unanimité par le TPIR en 2004, acquittement définitivement confirmé en appel en 2006. Pourtant, cette victoire judiciaire ne lui rendit pas une vie normale : contraint de demeurer près de dix-sept ans à Arusha faute de pays d’accueil, il fut ensuite transféré au Niger, où il vécut sans papiers et sous résidence surveillée. Décédé à Niamey le 18 juin 2026, André Ntagerura laisse derrière lui un parcours qui pose une question dérangeante : que vaut un acquittement lorsque l’homme acquitté reste, jusqu’à la fin de sa vie, privé de la possibilité de retrouver pleinement sa liberté et sa famille ?

 

CURRICULUM VITAE DU MINISTRE ANDRE NTAGERURA

 

I ETAT CIVIL DU MINISTRE ANDRE NTAGERURA

 

André Ntagerura est né le 2 janvier 1950 à Mpinga, colline Karengera, paroisse de Mwezi, sous chefferie Mwezi, chefferie Bukunzi-Busozo-Bugarama (BBB), Territoire de SHANGUGU (devenu préfecture CYANGUGU en 1961) au Ruanda-Urundi. Depuis 1960 année de la création des communes au Rwanda jusqu’en 2001 année de leur suppression, André Ntagerura est recensé à Mpinga, dans le secteur Karengera, commune Karengera, préfecture de Cyangugu. Actuellement c’est au village Mpinga, cellule Higiro, secteur Karengera, district de Nyamasheke, province de l’Ouest.

 

Il est le fils de Nsabuwimye Innocent et de Ntibwira Angéline et est le cadet d’une fratrie de 4 enfants dont 2 frères et 1 sœur. Il est marié à Mme Ntagerura Bongwa Léoncie le 7 juillet 1979 avec laquelle il a eu 3 enfants.

 

II LA FORMATION SCOLAIRE DU MINISTRE ANDRE NTAGERURA

 

1956-1962 : Ecole primaire à Karengera et à Mwezi principalement dans la chefferie Bukunzi-Busozo-Bugarama dans le Territoire de SHANGUGU.

1962-1969 : Etudes secondaires au Petit Séminaire Saint Pie X de Nyundo.

Il y a obtenu le diplôme des humanités gréco-latines. C’est la dernière promotion gréco-latine au Petit Séminaire de Nyundo.

1969- 15 février 1973 : Etudes universitaires à l’Université Nationale du Rwanda (UNR) sanctionnées par l’obtention du diplôme universitaire du 1er cycle universitaire (Baccalauréat) en Sciences Economiques et Sociales.

Septembre 1973- juillet 1976 : Etudes universitaires de 2ème cycle à l’Université Laval-Québec (Canada) où il a obtenu une Maîtrise en Administration des Affaires (MBA).

 

III LA CARRIERRE UNIVERSITAIRE DU MINISTRE ANDRE NTAGERURA

 

Avant d’entrer pleinement dans la vie politique et gouvernementale, André Ntagerura a exercé des responsabilités importantes dans l’enseignement supérieur au Rwanda.

Il a notamment été :

 

Février 1973- septembre 1973 : Directeur des Services aux Etudiants (DES) à l’Université Nationale du Rwanda (UNR).

Lors des troubles de février 1973 à l’université et dans tout le pays, Ntagerura était en 1ère année de Licence à la Faculté des Sciences Economiques et Sociales.

Compte tenu de ses compétences, il fut de février à septembre 1973, Directeur des Services aux Etudiants, un poste administratif important situé à l’interface entre la direction de l’Université et la population estudiantine. Il a remplacé le canadien Olivier Tremblay qui venait de quitter le Rwanda.

 

1976-1980 : Il est professeur et vice-doyen à la Faculté des Sciences Economiques et Sociales (SES) à l’Université Nationale du Rwanda.

En plus de ses fonctions académiques à l’Université Nationale du Rwanda, il était aussi professeur visiteur à l’Institut Pédagogique National (IPN).

 

1980- 29 mars 1981 : Il est Secrétaire Général de l’Université Nationale du Rwanda.

 

IV LA CARRIERRE GOUVERNEMENTALE DU MINISTRE ANDRE NTAGERURA

 

André Ntagerura a eu une longue carrière ministérielle. Il entre au gouvernement le 29 mars 1981 et y restera jusqu’en juillet 1994, soit une durée de 13 ans et 4 mois. Hormis le Président Habyarimana qui s’est autoproclamé Ministre de la Défense pendant 18 ans, il a battu le record de longévité de 10 ans comme ministre pendant la 2ème République. Ce record était jusqu’alors détenu par François Ngarukiyintwali et Ambroise Mulindangabo depuis 1989 respectivement comme ministre aux Affaires Etrangères et au Plan.  Pendant cette longue carrière, il a été nommé ministre 11 fois : 7 par le Président de la République et 4 par le Premier Ministre.

 

La répartition par Ministère : il a été nommé 6 fois au Ministère des Transports et des Communications, 3 fois au Travaux Publics, Energie et Eau et 2 fois dans d’autres ministères.

 

Dans les années 1990-1994, cette longévité au gouvernement lui a valu le titre honorifique de doyen des ministres en général et de doyen des ministres du MRND en particulier.

 

IV.1 PARTICIPATION AUX GOUVERNEMENTS NOMMES PAR LE PRESIDENT HABYARIMANA

 

Pendant la période du parti unique MRND, André Ntagerura a été nommé 7 fois ministre par le Président Habyarimana : 1 fois aux Affaires Sociales et Développement Communautaire, 1 fois à l’Enseignement Supérieur et la Recherche Scientifique, 2 fois aux Travaux Publics, Energie et Eau et 3 fois aux Transports et Communications.

Les détails de ces nominations sont repris ci-après :

 

1) 29 mars 1981- 8 février 1982 : Ministre des Affaires Sociales et du Développement Communautaire.

2) 8 février 1982- 9 janvier 1984 :  Ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche Scientifique et de la Culture.

3) 9 janvier 1984- 9 avril 1987 : Ministre des Transports et des Communications.

4) 9 avril 1987 – 15 janvier 1989 : Ministre des Transports et des Communications.

5) 15 janvier 1989 – 9 juillet 1990 : Ministre des Transports et des Communications.

6) 9 juillet 1990 – 4 février 1991 : Ministre des Travaux Publics, de l’Energie et de l’Eau.

7) 4 février 1991 – 31 décembre 1991 : Ministre des Travaux Publics, de l’Energie et de l’eau

 

IV.2 PARTICIPATION AUX GOUVERNEMENTS NOMMES PAR LES PREMIERS MINISTRES

 

Après l’instauration du multipartisme en juin 1991, Ntagerura a été nommé ministre 4 fois par le Premier Ministre : 1 fois aux Travaux Publics, Energie et l’Eau et 3 fois aux Transports et Communications. Les détails de ces nominations sont repris ci-après :

 

8) 31 décembre 1991 -16 avril 1994 : Ministère des Travaux Publics, de l’Energie et de l’Eau

C’est dans le 1er gouvernement multipartite (MRND et PDC) formé le 31 décembre 1991 par le Premier Ministre Sylvestre Nsanzimana du parti MRND.

9) 16 avril 1992- 18 juillet 1993 : Ministre des Transports et des Communications

C’est dans le 2ème gouvernement multipartite (MRND, MDR, PL, PSD et PDC) formé le 16 avril 1992 par le Premier Ministre Dismas Nsengiyaremye issu du parti MDR.

10) 18 juillet 1993- 9 avril 1994 : Ministre des Transports et des Communications.

C’est dans le 3ème gouvernement multipartite (MRND, MDR, PL, PSD et PDC) formé le 18 juillet 1994 par la Première Ministre Agathe Uwiringiyimana issue du parti MDR.

11) 9 avril 1994- 19 juillet 1994 : Ministre des Transports et des Communications

C’est dans le gouvernement intérimaire formé par le Premier Ministre Jean Kambanda du MDR après la mort du Président Habyarimana et de la Première Ministre Agathe Uwiringiyimana. Ntagerura y a été nommé pour représenter le parti MRND.

 

IV.3 PROJET DE NOMINATION D’ANDRE NTAGERURA COMME MINISTRE DU PLAN

 

Le 05/01/1994, il était prévu que Ntagerura prête serment pour occuper le portefeuille du Plan dans le Gouvernement de Transition élargi au FPR qui devait être dirigé par Faustin Twagiramungu issu du parti MDR et désigné 1er Ministre par les Accords d’Arusha. Cette prestation de serment n’a pas eu lieu ce jour car après celle du Président Habyarimana, celles des ministres et députés qui devaient suivre ont été boycottées par le FPR.  Ntagerura figure encore sur la dernière liste des membres du gouvernement annoncée par Faustin Twagiramungu le 18 mars 1994, mais suite aux blocages persistants du FPR, elle est restée lettre morte suite à l’attentat terroriste contre l’avion du Président Habyarimana.

 

IV.4 Implication de Ntagerura dans les négociations d’un cessez-le -feu avec le FPR à Arusha en Tanzanie en mai 1994

 

Début mai 1994, alors que la guerre et les massacres se poursuivent, André Ntagerura est envoyé à Arusha en Tanzanie à la tête d’une délégation gouvernementale en vue de négocier le cessez- le-feu avec le FPR. Sa délégation comprend Agnès Ntamabyariro, Ministre de la Justice, le Général Marcel Gatsinzi et le Colonel Aloys Ntiwiragabo tous deux représentants militaires.

 

En route pour Arusha, Ntagerura et sa délégation furent informés qu’une initiative de cessez-le-feu était en cours à Gbadolité sous l’égide du Président Mobutu. Ils firent donc escale à Gbadolité mais arrivés sur place, le FPR n’était plus présent. André Ntagerura signa néanmoins une déclaration marquant l’acceptation d’un cessez-le-feu dans l’attente d’une signature correspondante par le FPR. La délégation poursuivit alors son voyage pour Arusha.

 

A Arusha, les négociations devaient être conduites par John Samuel Malechela, Premier Ministre et 1er Vice-Président de Tanzanie et facilitateur dans les Accords d’Arusha.  Le FPR était officiellement représenté par son Président le colonel Alexis Kanyaregwe et son Secrétaire Général, le Dr Théogène Rudasingwa.

 

Mais surprise, le FPR refusa de négocier avec la délégation gouvernementale arguant qu’elle représentait un gouvernement autoproclamé et voulait négocier directement avec les militaires. Face à l’intransigeance du FPR, le facilitateur opta pour rencontrer les deux parties séparément. A la fin, un projet d’Accord de cessez-le -feu fut élaboré, paraphé par le facilitateur et signé par Ntagerura mais le FPR refusa de le signer.

 

V L’ACTIVITE PARLEMENTAIRE DU MINISTRE ANDRE NTAGERURA

 

Ntagerura a été élu député représentant la préfecture de Cyangugu en 1981, 1983 et 1988.

Début février 1982, il a été présenté comme candidat au poste de Président de l’Assemblée Nationale (CND) en compétition avec Maurice Ntahobari mais c’est ce dernier qui fut élu.

 

La constitution du 10 juin 1991 adoptée au début de l’instauration du multipartisme prévoyait l’incompatibilité de la fonction de député avec celle de ministre ; pour cette raison, André Ntagerura a en 1992 quitté ses fonctions de député et a été remplacé par son suppléant Pierre Kwitonda.

 

VI L’APPARTENANCE POLITIQUE DU MINISTRE ANDRE NTAGERURA

 

Ntagerura était membre du Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement (MRND). Lors du multipartisme, son parti est devenu ‘’Mouvement Républicain pour la Démocratie et le Développement ‘’ tout en gardant le sigle MRND. Il fut longtemps membre du Conseil Préfectoral du MRND à Cyangugu mais n’a jamais été membre du Comité Central.

 

VII LE MINISTRE ANDRE NTAGERURA REFUGIE AU CAMEROUN ; SON ARRESTATION, JUGEMENT ET ACQUITTEMENT

 

Après la prise du pouvoir par le FPR en juillet 1994, Ntagerura s’est d’abord réfugié au Zaïre (actuelle RDC). En 1995, il a déménagé pour le Cameroun dans la ville de Yaoundé et s’est installé au quartier de Nkomkana. Il y vivait paisiblement et était bien intégré.

 

Le 27 mars 1996, il fut arrêté à son domicile à Yaoundé sur base d’un mandat d’arrêt international émis contre lui par le Rwanda et fut conduit à la prison centrale de Kondengui.

Le 9 août 1996, le Procureur a présenté l’acte d’accusation contre Ntagerura qui a été confirmé par le Tribunal le 10 août 1996.

Le 23 janvier 1997, Ntagerura fut transféré à l’UNDF, prison des Nations Unies en Tanzanie suite à l’acte d’accusation susmentionné.

Le 29 janvier 1998 : Suite à des demandes juridiques de la défense de Ntagerura, le Procureur a soumis un acte d’accusation modifié qui constitue la version définitive des charges retenues contre Ntagerura pour son procès.

Le 25 avril 2004, soit après 8 ans de détention, les 3 juges de la chambre III du Tribunal Pénal International pour le Rwanda l’ont à l’unanimité acquitté et ordonné sa libération immédiate. Il est alors sorti de la prison pour être logé au Safe House du TPIR en attendant de trouver un pays d’accueil. Mais malgré les conclusions sans équivoque des juges, le Procureur a par la suite décidé de faire appel du jugement.

Le 7 juillet 2006, la Cour d’Appel du TPIR a confirmé à l’unanimité des 7 juges le jugement de la chambre de première instance et a acquitté définitivement Ntagerura.

 

VIII LE LONG SEJOUR DE NTAGERURA A ARUSHA EN TANZANIE APRES SON ACQUITTEMENT

 

Après son acquittement définitif en juillet 2006, Ntagerura a continué à résider au Safe House du TPIR dans la ville d’Arusha en Tanzanie en attente de rejoindre sa famille en France ou trouver un autre pays d’accueil en occident ou en Afrique. Sa demande adressée à la France où vit sa famille fut rapidement rejetée car ce pays voulait renouer ses relations diplomatiques avec le Rwanda rompues le 24 novembre 2006 à la suite des mandats d’arrêt du juge Bruguière contre les responsables rwandais. Les autres pays occidentaux et africains approchés par le TPIR lui fermèrent aussi les portes par crainte du mécontentement et représailles du Rwanda.

 

Néanmoins, son séjour à Arusha présentait quelques avantages : il pouvait circuler librement sur le territoire tanzanien, recevoir les visites de sa famille et amis, profiter des infrastructures du TPIR comme la bibliothèque, ce qui lui permettait de rompre avec l’isolement et la solitude. Il est resté au Safe House en Tanzanie jusque début décembre 2021, soit environs 17 ans.

 

IX LE TRANSFERT EN CATIMINI DE NTAGERURA DE LA TANZANIE A NIAMEY AU NIGER

 

Le 5 décembre 2021, Ntagerura en compagnie de 7 compatriotes acquittés ou libérés après avoir purgé leurs peines, a été transféré de Tanzanie à Niamey au Niger. Ce transfert a été fait dans le cadre d’un accord secret de réinstallation permanente conclu le 15 novembre 2021 entre le Niger et le Mécanisme résiduel de l’ONU (MTPI) qui a remplacé le TPIR après sa fermeture officielle le 31/12/2015.

 

Le 27 décembre 2021, en réponse à la protestation du gouvernement rwandais, un arrêté du ministre nigérien de l’Intérieur lui a retiré ainsi qu’à ses compagnons d’infortune les papiers d’identité qui leur avaient été donnés et a ordonné leur expulsion.  Après que la Tanzanie ait refusé leur retour sur son sol, le Mécanisme a suspendu cette expulsion en attendant de leur trouver un autre pays d’accueil. Depuis lors, Ntagerura avec son groupe furent obligés de vivre dans une maison gardée par la police nigérienne sans papiers, sans possibilité de sortir sauf accompagnés par un policier.  Le seul point positif à retenir de cette situation d’incertitude est que Ntagerura pouvait avoir les visites de la part de sa famille et de ses amis.

 

X LES CONSEQUENCES DU COUP D’ETAT MILITAIRE DU 23 JUILLET 2023 AU NIGER

 

Mais comme le malheur ne vient jamais seul, il y a eu ce fameux coup d’état du 23/07/2023.

Au début, les gens pensaient que le changement de régime apporterait une amélioration au quotidien précaire de Ntagerura et ses compagnons mais ils ont vite déchanté.

 

Ce coup d’état qui a renversé le président Bazoum a plutôt aggravé le statut juridique de Ntagerura et ses compagnons d’infortune en renforçant l’isolement diplomatique du Niger. La rupture des relations diplomatiques du Niger avec les pays occidentaux et particulièrement avec la France, intervenue après le coup d’état a supprimé la seule soupape humanitaire qui restait à Ntagerura : le droit d’avoir les visites des membres de sa famille et amis vivant en France, et ailleurs dans l’occident. Désormais, ils n’ont plus pu obtenir des visas pour entrer au Niger. Pour Ntagerura devenu un sans-papiers et assigné à résidence, Niamey est devenu une prison à ciel ouvert encore plus hermétique. La solitude et l’isolement se sont aggravés.

 

XI LE DECES DU MINISTRE ANDRE NTAGERURA A NIAMEY AU NIGER

 

C’est dans cette incertitude, calvaire et solitude que Ntagerura, un homme innocent devant la justice internationale nous a quittés le 18 juin 2026 à Niamey au Niger à la suite d’une longue maladie. Il a été sacrifié sur l’hôtel des relations diplomatiques entre la communauté internationale et le Rwanda. Il laisse sur terre sa femme Ntagerura Léoncie, 2 fils et 2 petits enfants.

 

Qu’il repose en paix.

 

Fait à Lille le 7 septembre 2026

 

CV rédigé par Habyarimana Malien, originaire de la même région que Ntagerura, a été son agent au Ministère des Transports et des Communications et a suivi son procès à Arusha.

 

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