“Reka Mbeho”. Laissez vivre la jeunesse rwandaise
La controverse autour du morceau « Reka Mbeho » rappelle une réalité que le Rwanda officiel voudrait tenir hors champ. Une partie de la jeunesse étudie dans des écoles délaissées, affronte le chômage et apprend à se taire, pendant que les héritiers des milieux favorisés accumulent les diplômes, les réseaux et les places. Laisser cette génération sans voix, c’est préparer une crise morale et sociale.
Une chanson et le réflexe du silence
Ces derniers jours, le morceau « Reka Mbeho », porté par Riderman avec plusieurs figures du rap rwandais, dont Bulldogg, Juno Kizigenza, Ish Kevin et Papa Cyangwe, a déclenché une vive polémique. Des informations ont circulé selon lesquelles sa diffusion aurait été stoppée sur certaines antennes et sa première mise en ligne retirée. DW Afrique a relayé l’affaire. À ce jour, aucun acte administratif public ne permet cependant d’identifier clairement l’auteur d’une interdiction formelle, le texte invoqué ou la procédure suivie.
Cette absence de trace officielle ne rend pas l’incident moins grave. Elle en révèle le mécanisme. Dans un État de droit, une œuvre éventuellement illégale est contestée selon une règle connue, par une autorité identifiable, avec une possibilité de recours. Dans un système gouverné par la peur, un appel suffit, une radio anticipe, une plateforme retire, puis chacun prétend n’avoir rien ordonné. La censure devient une brume. Elle ne signe rien, mais tout le monde la comprend.
Reka Mbeho signifie en substance laissez-moi vivre. Le titre résume malgré lui le cri d’une génération. Les jeunes ne demandent pas le droit de détruire leur pays. Ils demandent le droit d’y respirer, d’y créer, d’y travailler et d’y poser des questions sans que toute parole non conforme soit traitée comme une menace. Un gouvernement sûr de sa légitimité répond aux artistes. Il ne cherche pas à les faire disparaître des ondes.
La reproduction sociale organisée
La circularité sociale ne se cache plus. Les enfants des familles puissantes fréquentent les établissements privés les mieux dotés, apprennent les langues qui ouvrent les portes, voyagent, obtiennent les stages utiles et entrent tôt dans les réseaux où se distribuent les opportunités. Beaucoup seront demain cadres, diplomates, dirigeants d’entreprises publiques ou proches du pouvoir. Rien de cela n’est condamnable quand le mérite et des règles égales décident. Le scandale commence lorsque la naissance pèse davantage que le travail.
Pendant ce temps, trop d’enfants du peuple fréquentent des écoles publiques où les classes sont surchargées, les enseignants découragés et l’exigence remplacée par la gestion des statistiques. On proclame la réussite, mais on abandonne l’élève. Puis, au moment d’embaucher, on lui reproche de ne pas être compétitif face à celui qui a reçu depuis l’enfance tout ce que l’école publique ne lui a pas donné. Ce n’est pas une compétition. C’est une sélection sociale maquillée en mérite.
Quand le système scolaire organise la tricherie
Le scandale des examens nationaux a déchiré le décor. Le 17 septembre 2026, RadioTV10 rapportait que le Bureau rwandais d’investigation avait arrêté quarante-six suspects supplémentaires, après quatre-vingt-un premiers suspects, dans une affaire de fraude aux examens de fin d’études primaires. Le total atteignait donc cent vingt-sept personnes. Des responsables administratifs locaux figuraient parmi les suspects. Selon le récit publié, certains enseignants se déguisaient en cuisiniers pour accéder aux centres, emporter des copies vers les cuisines, résoudre les questions et transmettre les réponses aux candidats. [1]
On ne parle plus ici d’un élève ayant caché une note dans sa manche. On parle d’une chaîne organisée qui a mobilisé des adultes investis d’une autorité publique dans plusieurs districts. Les enfants ne sont pas les premiers coupables. Ils sont les otages d’un système qui leur apprend que le résultat compte plus que le savoir et que la fraude devient acceptable dès lors qu’elle protège l’image d’une administration.
Certains responsables locaux auraient affirmé recevoir des consignes venues d’en haut. Cette allégation est trop grave pour être répétée comme une certitude et trop grave pour être étouffée. Elle exige des auditions indépendantes, la publication des responsabilités à chaque niveau et la protection des témoins. Punir seulement les exécutants locaux permettrait au système de se blanchir sans se réformer.
Le poison vendu aux plus pauvres
La même exigence de vérité vaut pour les alcools bon marché. Des témoignages et accusations persistants mettent en cause la qualité de certaines boissons, la facilité avec laquelle des unités de production auraient obtenu des autorisations et l’insuffisance des contrôles. Ces accusations ne doivent ni être transformées sans preuve en verdict contre des personnes précises, ni être ensevelies sous le silence. Les autorités doivent publier la liste des producteurs autorisés, leurs propriétaires réels, les résultats des analyses, les inspections effectuées, les retraits de licences et les sanctions prononcées.
Le méthanol n’est pas un détail technique. Une intoxication peut provoquer une cécité irréversible, un coma et la mort. [2] Quand les consommateurs les plus pauvres deviennent aveugles, malades ou dépendants, le drame ne relève pas seulement de choix individuels. Il révèle aussi un échec de la régulation, de la santé publique et de la protection des plus vulnérables. La responsabilité politique consiste à empêcher le poison d’arriver sur le marché, puis à enquêter jusqu’au propriétaire de l’usine et au signataire de l’autorisation.
Une mémoire artistique que le pouvoir ne peut effacer
L’affaire Reka Mbeho réveille des souvenirs douloureux. En 2014, Kizito Mihigo avait publié Igisobanuro cy’Urupfu, une chanson appelant à la compassion pour toutes les victimes. L’œuvre fut retirée de la circulation et l’artiste arrêté. Il est mort en garde à vue en février 2020. La police a conclu au suicide, mais l’absence d’une enquête indépendante convaincante a laissé un doute profond. [3]
Le poète Innocent Bahati a disparu en février 2021 après avoir écrit sur la pauvreté, l’injustice et les effets du confinement. Cinq ans plus tard, PEN International demandait encore aux autorités de rendre compte publiquement de son sort. [4] Une société qui ne peut pas dire où se trouve un poète disparu porte une dette envers sa famille et envers tous ceux qui écrivent.
Jay Polly est mort en détention en septembre 2021. Le rapport médical officiel a attribué son décès à une intoxication au méthanol après l’absorption d’un mélange préparé en prison. [5] Rien ne permet d’affirmer que sa mort a été une exécution ou la punition directe de ses chansons. Mais une mort en détention engage toujours l’État, qui a la charge de protéger la vie et d’expliquer comment une substance mortelle a pu être consommée sous sa garde.
Plus récemment, Aimable Karasira, créateur de contenus critique, est mort en détention en mai 2026, peu avant sa libération annoncée. Les autorités ont évoqué une surdose de médicaments prescrits. Des organisations et observateurs ont demandé une enquête indépendante. [6] La répétition de décès, de disparitions, d’arrestations et d’interdictions autour de voix critiques crée un climat. Même lorsque chaque dossier possède sa version officielle, leur accumulation pousse les artistes et les journalistes à l’autocensure.
Les jeunes femmes ont montré que le refus compte
À celles et ceux qui pensent qu’il est inutile de résister, les jeunes femmes rwandaises viennent de donner une leçon. Après que plusieurs femmes eurent été refoulées d’un concert pour des tenues jugées trop courtes, une autre jeune femme a été filmée lors de son interpellation à Rubavu. La contestation publique a contraint la police à placer les agents concernés en détention et à disculper la jeune femme. La loi rwandaise sur l’indécence publique ne fixe d’ailleurs pas de longueur nationale précise pour les robes ou les jupes. [7]
Ce recul ne règle pas tout. Il montre pourtant qu’un non collectif, documenté et pacifique peut imposer une limite. Ces influenceuses et ces citoyennes n’ont pas attendu qu’un député parle à leur place. Elles ont refusé l’humiliation publique et obligé l’institution à réagir. Leur courage devrait inspirer toute une génération.
Le silence des députés et la peur des journalistes
Où sont les députés lorsque des artistes sont réduits au silence, lorsque des responsables publics sont soupçonnés d’organiser la fraude scolaire et lorsque des jeunes femmes sont arrêtées à cause de leurs vêtements ? Un élu ne reçoit pas son mandat pour défendre le confort de l’exécutif. Il doit contrôler le gouvernement, demander des documents, convoquer les responsables et parler avant que le scandale ne devienne impossible à cacher.
Le silence parlementaire est d’autant plus glaçant que les journalistes travaillent sous la menace. Certains ont été emprisonnés, d’autres poussés à l’exil ou à l’autocensure. Human Rights Watch a documenté les poursuites engagées contre des journalistes et créateurs sur YouTube pour leurs publications. [3] Quand celui qui enquête risque sa liberté, la corruption et l’abus de pouvoir n’ont plus besoin de se cacher longtemps.
Des institutions et associations portant le vocabulaire des droits humains existent juridiquement au Rwanda. Le problème est qu’il manque un espace où une organisation nationale véritablement indépendante puisse enquêter sur le pouvoir, protéger les victimes et publier ses conclusions sans craindre l’interdiction, l’emprisonnement ou la disparition de ses membres. Les droits humains ne se mesurent pas au nombre de structures enregistrées, mais à ce qu’elles peuvent réellement dire et faire.
À la jeunesse rwandaise
Jeunes du Rwanda, ne baissez pas les bras. Se prendre en charge ne signifie pas se jeter sans protection dans un affrontement qui vous détruirait. Cela signifie refuser que l’alcool, la peur et le découragement décident de votre avenir. Formez-vous partout où vous le pouvez. Créez des réseaux de solidarité. Soutenez les artistes indépendants. Conservez les documents, les dates et les témoignages. Exigez des réponses précises. Utilisez la loi, la parole, l’art, les associations professionnelles et les espaces civiques encore disponibles.
Ne laissez personne vous convaincre que l’obéissance est une compétence et que le silence est du patriotisme. Aimer son pays, c’est vouloir que l’école transmette un savoir réel, que le travail récompense le mérite, que les produits vendus ne tuent pas, que la police protège, que les députés contrôlent et que les artistes puissent chanter.
Reka Mbeho. Laissez vivre cette jeunesse. Laissez-la penser, travailler, créer et contester. Et si les institutions refusent encore de l’entendre, qu’elle continue de parler avec méthode, courage et solidarité, sans violence et sans renoncer à sa dignité. Un pays qui étouffe sa jeunesse étouffe son propre avenir.
Gaspard Musabyimana
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