« Prétendu expert » : mise au point sur l’akazu et sur les insinuations d’une tribune

Dans une tribune publiée par Le Monde le 30 mars 2026, un collectif d’universitaires, de journalistes et d’écrivains conteste le non-lieu rendu en faveur d’Agathe Habyarimana. Il me met nommément en cause en me qualifiant de « prétendu expert » et en évoquant, sans les citer, mes « écrits négationnistes » et mon « parcours pendant le génocide ». Mon travail sur l’akazu a été débattu contradictoirement devant le TPIR à Arusha, puis publié chez L’Harmattan. Sans polémique, je rétablis ici les faits et je propose aux signataires un débat public, sources à l’appui.

 

Le 30 mars 2026, Le Monde a publié une tribune rédigée par un collectif de personnalités et  intitulée « Génocide des Tutsi : Le non-lieu dans l’affaire Agathe Habyarimana néglige le travail des historiens sur le dernier génocide du XXᵉ siècle ». J’y suis nommément mis en cause : l’ordonnance de non-lieu se serait alignée « sur les déclarations d’un prétendu expert, Gaspard Musabyimana, dont le parcours pendant le génocide et les écrits négationnistes ne sont jamais interrogés ».

 

Je n’entends pas intervenir dans une procédure judiciaire en cours, ni polémiquer avec les signataires, dont je respecte le droit de critiquer une décision de justice et mes travaux. Je conteste, en revanche, une présentation qui met personnellement en cause ma crédibilité sans exposer les éléments permettant au lecteur d’en apprécier le bien-fondé.

 

Une expertise soumise au débat contradictoire

 

Mes recherches sur la notion d’akazu ont été présentées dans le cadre de l’affaire Protais Zigiranyirazo devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda, à Arusha, comme témoin des faits. Sur ce point, la précision exige de distinguer la compétence qu’un auteur revendique dans son domaine de travail et la qualification procédurale de témoin expert devant une juridiction.

 

Mon travail sur la notion d’akazu n’est pas une opinion lancée dans la presse. Il a été produit et présenté devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), à Arusha, dans le cadre de la défense de Protais Zigiranyirazo (affaire ICTR-01-73). Il y a été exposé et discuté contradictoirement, sous le feu des questions du Procureur, devant une chambre de première instance composée de trois juges professionnels internationaux. C’est l’exact contraire d’une expertise autoproclamée.

 

L’issue de ce procès mérite d’être rappelée avec exactitude. En décembre 2008, la Chambre de première instance a acquitté M. Zigiranyirazo du chef d’entente en vue de commettre le génocide, accusation qui reposait le plus directement sur l’existence d’un cercle organisé ayant planifié les massacres. Le 16 novembre 2009, la Chambre d’appel, composée de cinq juges, l’a acquitté de l’ensemble des charges et a ordonné sa libération immédiate. Je ne prétends pas que ces décisions reposent sur mon seul travail ; elles résultent de l’ensemble des éléments débattus. Mais il est établi que la thèse d’une akazu structurée et criminelle n’a pas permis d’obtenir la condamnation de celui que l’on présentait comme l’un de ses piliers.

 

Les signataires invoquent eux-mêmes deux décisions du TPIR selon lesquelles il existait « un réseau d’influence constitué principalement par des membres de la famille étendue du président ». Qu’un entourage familial ait pesé sur un pouvoir, comme dans tant de régimes, est une chose. Qu’il ait constitué un « organe clandestin » ayant « supervisé le génocide » en est une autre. C’est précisément ce glissement, celui du réseau d’influence à l’organisation criminelle, que mes recherches interrogent, en retraçant la naissance du terme dans la presse d’opposition du début des années 1990, en pleine bataille politique du multipartisme.

 

Après Arusha, ce travail a été soumis aux Éditions L’Harmattan, qui l’ont publié sous le titre Rwanda, le mythe des mots. Recherche sur le concept « akazu » et ses corollaires. J’ai publié quatre autres ouvrages chez le même éditeur, chacun soumis à son comité éditorial. Je reviens sur la notion d’akazu, qui continue d’être recyclée, dans mon dernier livre, Les silences du TPIR.

 

Ces textes sont publics. Chacun peut les lire, les discuter, les réfuter. C’est ainsi que progresse la connaissance : par l’examen des sources et des arguments, non par la disqualification des personnes.

 

Me qualifier de « prétendu expert » frise la déconsidération. J’ai fait mes études en France et je suis titulaire d’un Diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en administration et gestion publique, diplôme de troisième cycle délivré par l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. J’ai travaillé comme enquêteur de la Défense au TPIR, et j’ai consacré une dizaine d’ouvrages à l’histoire politique du Rwanda.

 

Je ne revendique aucune autorité particulière. Je constate seulement qu’il n’existe pas de monopole du savoir sur le Rwanda, et qu’une thèse ne devient pas vraie parce que ceux qui la soutiennent sont nombreux et titrés, ni fausse parce que celui qui la conteste ne fait pas partie du cercle.

 

« Écrits négationnistes » : une accusation grave, aucune citation

 

Le terme « négationniste » n’est pas un adjectif anodin : il désigne une conduite que la loi française réprime. Une accusation aussi lourde exige une démonstration. Or la tribune ne cite pas une seule phrase de mes écrits. Je le dis clairement : je n’ai jamais contesté la réalité du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994. Interroger l’usage d’un concept, la solidité d’une preuve ou la construction d’un récit, ce n’est pas nier un crime ; c’est le travail ordinaire de quiconque cherche la vérité, et c’est le rôle même d’une défense devant une juridiction internationale.

 

Évoquer mon « parcours pendant le génocide » sans rien en dire, c’est laisser planer un soupçon sans avoir à l’étayer. Si les signataires disposent de faits, qu’ils les exposent publiquement ou qu’ils les portent devant la justice. À défaut, cette formule s’apparente à un appel à la délation, procédé que l’on a déjà vu à l’œuvre dans d’autres affaires, et qui dessert la cause de la justice que les signataires prétendent défendre.

 

Pour un débat loyal

 

Je reconnais aux historiens, aux journalistes et aux autres signataires toute leur place dans la recherche sur le Rwanda. Néanmoins, la recherche de la vérité sur la tragédie rwandaise mérite mieux que des étiquettes. La valeur d’une contribution se mesure à ses sources, à sa méthode et à la solidité de son argumentation. Un désaccord, même profond, doit pouvoir être exposé sans que l’on déconsidère préalablement celui dont on conteste les conclusions. C’est sur ce terrain, celui des faits, des documents et des arguments, que je souhaite être jugé.

 

Gaspard Musabyimana

 

 

Vous pourriez être intéressé(e)

Requiem aeternam et lux perpetua pour Callixte Mbarushimana
A la Une
0 partages164 vues
A la Une
0 partages164 vues

Requiem aeternam et lux perpetua pour Callixte Mbarushimana

Jean-Claude Ndungutse - 11 octobre 2026

"Requiem aeternam dona ei, Domine, et lux perpetua luceat ei". (Que le Seigneur lui accorde le repos éternel et que la lumière perpétuelle brille sur lui).  …

Boniface Twagirimana : huit ans de silence, une exigence intacte de vérité et de justice
A la Une
0 partages290 vues
A la Une
0 partages290 vues

Boniface Twagirimana : huit ans de silence, une exigence intacte de vérité et de justice

Joseph Mushyandi - 9 octobre 2026

Huit ans après la disparition de Boniface Twagirimana de la prison de haute sécurité de Mpanga, sa famille attend toujours la vérité. Les FDU-Inkingi contestent la thèse…

Casques bleus à l’Est de la RDC : de la stabilisation impossible à l’interposition nécessaire
A la Une
0 partages392 vues
A la Une
0 partages392 vues

Casques bleus à l’Est de la RDC : de la stabilisation impossible à l’interposition nécessaire

Gaspard Musabyimana - 8 octobre 2026

Vingt-sept ans après l'arrivée des premiers Casques bleus au Congo, la paix n'est toujours pas au rendez-vous dans les Kivu. Le Conseil de sécurité tourne en rond…

Les plus populaires de cette catégorie