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Rwanda. Les piliers immatériels du régime dictatorial de Paul Kagame

kagame clinctonLe régime du FPR qui règne sur le Rwanda depuis 1994 est issu d’une conquête militaire initiée de l’extérieur et imposé  à la population conquise.  Il n’a donc aucune légitimité sauf celle qu’il voudrait se forger et qui repose sur un fait discutable : « avoir arrêté un génocide ». Ce régime cruel et donc forcément impopulaire, est maintenu à bout de bras par tous les moyens possibles et imaginables (juridiques, militaires, diplomatiques, …), contre toute logique, par les puissances qui l’ont pensé depuis leurs bureaux de Washington, Londres ou Bruxelles, et qui ont tenté l’expérience de l’installer au Rwanda.

L’impunité dont les agresseurs ont joui et dont le régime qui en est issu continue de jouir de la part de ce qui est appelé la « communauté internationale » et le traitement de faveur dont il est l’objet, sont devenus scandaleusement historiques.

Dès le départ, l’agression dont fut victime le peuple rwandais le 01octobre1990 de la part des éléments tutsi de l’armée régulière de l’Ouganda était une  violation flagrante du droit international. L’Etat de l’Ouganda, membre des Nations Unies, venait bel et bien d’agresser le Rwanda lui aussi membre des Nations Unies en l’attaquant avec ses troupes régulières[1]. Non seulement, le Conseil de Sécurité de l’ONU censé trancher dans une telle situation dans sa mission d’assurer la paix ne voulut pas s’en saisir, et une fois saisi, considéra  le cas comme un « conflit interne ». Pourtant, cette agression foulait aux pieds même les principes de l’ONU en matière de réfugiés tels qu’ils devraient être défendu par le  HCR qui est l’une de ses agences. L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), ancêtre de l’actuelle Union Africaine, avait, elle, adopté une Convention  en matière des réfugiés.

La Convention de l’OUA de 1969 régissant les aspects propres aux problèmes des réfugiés en Afrique, en son article 3, stipule que : « Un réfugié doit d’abstenir de tous agissements subversifs dirigés contre un état membre de l’OUA ».

L’alinéa 2 du même article 3 impose aux états signataires le devoir «  d’interdire aux réfugiés établis sur leurs territoires respectifs d’attaquer un quelconque état membre de l’OUA… ».

Mais simple coïncidence ou bon choix du moment ? En octobre1990, quand le Rwanda fut agressé par l’Ouganda, qui l’a envahi avec des éléments tutsi de son armée régulière, l’OUA était présidée par …Yoweri Museveni, le président de l’Ouganda. Tandis que le Secrétaire Général de cette organisation était un tanzanien du nom de Salim Ahmed Salim. Ce dernier était non seulement lié par alliance aux éléments tutsi de l’armée ougandaise qui venaient d’envahir le Rwanda mais aussi était un ancien collègue de Museveni à l’Université de Dar Es Salaam et étaient restés amis quand Museveni était encore au maquis et Salim Premier Ministre de Tanzanie. C’est donc avec peine que le Rwanda pouvait faire entendre sa voix au sein de l’OUA car si Salim Ahmed Salim n’omettait pas tout simplement de mettre cette question à l’ordre du jour, Museveni s’employait à convaincre ses pairs que la question était interne au Rwanda.

Après quelques mois de guerre, la victime commença à être présentée comme bourreau. Le gouvernement rwandais d’alors fut mis sous pression jusqu’à reconnaitre l’entité politique issue du Corps Expéditionnaire de l’armée de l’Ouganda comme un interlocuteur politique avec qui il devait discuter des affaires du Rwanda. Les pressions unilatérales furent si énormes que le régime Habyarimana dut  céder pour instaurer le multipartisme en plaine guerre (en fait donner libre cours aux complices des agresseurs d’opérer légalement et au grand jour à l’intérieur) ce qui équivalait à se faire harakiri. Et quand vint le moment des négociations avec les agresseurs, leur interlocuteur qui devait être le « gouvernement rwandais » n’était qu’un conglomérat de personnalités dont beaucoup étaient liées aux envahisseurs et d’autres mues par leurs intérêts égoïstes. Ce conglomérat qualifié de « gouvernement de coalition » ne pouvait non seulement pas présenter une position commune et ferme aux agresseurs,  mais encore dénonçait à ceux-ci, ceux des vrais patriotes et républicains démocrates qui tentaient de s’opposer à la conquête. Ils étaient soit politiquement neutralisés, ou alors simplement physiquement éliminés.

Les négociations dites d’Arusha furent donc biaisées et l’Accord qui  en sortit était léonin. Les assaillants du FPR raflaient presque toute la mise que ce soit politiquement ou militairement. Malgré toutes ces concessions, ces assaillants s’en moquaient comme la suite allait le révéler.

Les générauxMarcel Gatsinzi,  Roméo Dallaire, et Frank Mugambage

Les générauxMarcel Gatsinzi, Roméo Dallaire, et Frank Mugambage

La force de l’ONU dite MINUAR (Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda) sous le commandement du général canadien  Roméo Dallaire et qui était censée aider à « implémenter » cet accord avait en fait une mission secrète à savoir aider les assaillants venus d’Ouganda à infiltrer la capitale rwandaise et à être prêts à s’emparer des positions stratégiques le moment venu pour l’assaut final.  Cet assaut final fut déclenché le 06 avril 1994 par l’attentat terroriste qui coûta la vie au Président Juvénal Habyarimana et à son homologue burundais Cyprien Ntaryamire et leurs suites quand l’avion qui les ramenait à Kigali fut abattu par deux missiles sol-air tirés par un commando de l’APR, le Corps Expéditionnaire de l’armée ougandaise qui avait envahi le Rwanda en 1990. Aussitôt après, ses éléments installés ou infiltrés dans Kigali commencèrent à se livrer aux assassinats ciblés et à occuper certaines positions stratégiques de la capitale avec l’aide de la MINUAR, tandis que d’autres unités de combat étaient envoyées en renfort depuis l’Ouganda. Le territoire  rwandais fut alors conquis systématiquement, colline par colline, jusqu’ à ce que ce Corps Expéditionnaire qui était venu d’Ouganda en octobre 1990 s’en empare entièrement. C’était en juillet 1994.

Mais cette conquête s’est effectuée au prix de milliers de morts. D’une part, le Corps Expéditionnaire venu d’Ouganda rasait sur son passage des collines entières habitées par des Hutu. D’autre part, certains Hutu dans la panique et le chaos généralisé, s’en prenaient  aux Tutsi ayant envoyé leurs enfants en Ouganda grossir les rangs des assaillants ou ayant manifesté des sympathies envers eux.

Paradoxalement, après la conquête du Rwanda par ces éléments tutsi mais de nationalité ougandaise car membres de son armée régulière, la Communauté Internationale (en fait les puissances qui ont pensé et décidé du sort du Rwanda) a mis les victimes de cette conquête sur le dos de la population conquise en l’accusant d’avoir commis « un génocide » ! Pire encore, cette même « Communauté Internationale » semble avoir avalisé la tentative des conquérants de se donner une quelconque légitimité. En effet, les conquérants venus d’Ouganda ne disent pas dans leurs discours officiels qu’ils ont conquis le Rwanda par les armes venant d’Ouganda,  mais ils disent qu’ils seraient venus pour « y arrêter le génocide » !

Face à ce constat, on peut alors se demander pourquoi  en est-on arrivé là. Pourquoi cet aveuglément de certaines puissances jusqu’à ériger le mal en vertu quand il s’agit du Rwanda et persévérer dans l’erreur contre toute logique ?

Dans les capitales des puissances qui décidaient  du sort du monde en 1990, le cas du Rwanda a été pris comme un cobaye de laboratoire avec ce postulat: peut-on faire revenir la minorité au pouvoir dont elle fut chassée 30 ans auparavant ? La réponse des analystes fut : « OUI, à condition  de la soutenir militairement et de ne pas tenir compte des ‘‘dégâts collatéraux’’ » (massacres interethniques qui accompagneraient la conquête et les représailles qui la suivraient). Le feu vert fut donc donné avec ordre de tout faire pour que la minorité soit réinstallée au pouvoir au Rwanda quels que soient les dégâts collatéraux. La mise en exécution de cette décision fut la guerre enclenchée en 1990 et son aboutissement en1994.

Le régime actuel installé au Rwanda en 1994, constitue donc un bébé-éprouvette né dans les labos des puissances occidentales. Celles-ci doivent tout faire pour qu’il ne meurt pas prématurément,  pour qu’il grandisse. Elles continuent de tout faire pour que ce régime artificiel s’affirme. Son échec, serait un échec personnel de ceux qui l’ont conçu. Insupportable tant qu’ils en auront les moyens.

Quelles en sont les piliers immatériels ?

Les médias et les ONG: Les puissances « faiseurs de rois » à travers le monde mais surtout en Afrique savent qu’aucun régime ne peut survivre s’il est la cible des grands médias internationaux et si les ONG sous leurs contrôles l’accusent systématiquement. De même, elles savent que tant qu’un régime même le plus dictatorial, le plus criminel, le plus corrompu d’Afrique, tant qu’il a les médias de son côté qui ne présentent que la belle facette de sa nature et même en exagérant et en même temps que les principaux ONG ne peuvent oser critiquer ou produire des rapports recommandant des sanctions, ce régime ne pourrait être renversé par ses éventuels opposants.

Dans le cas du régime installé au Rwanda en 1994, comment fonctionnent ces piliers (médias et ONG) ?[2]

Les grands médias du monde peuvent être rangés dans trois catégories : ceux qui sont sous le contrôle étatique, ceux qui appartiennent aux  magnats de la presse mondiale  et enfin ceux qui peuvent être qualifiés « d’indépendants ».

génocideLes médias sous contrôle étatique reçoivent tout simplement des consignes indiquant ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire concernant tel ou tel pays. En ce qui concerne le Rwanda par exemple ce n’est pas la RTBF ou France 2 qui oseront contredire les thèses officielles du régime Kagame.

Tandis que les médias sous contrôle des lobbies pro-tutsi et qui sont les plus nombreux et les plus puissants, leur ligne éditoriale est imposée en avance par les magnats de la presse à qui ils appartiennent. Ainsi par exemple RTL, France24, CNN,… pour se limiter à l’audiovisuel, ont comme ligne éditoriale, non seulement de ne jamais critiquer le régime du FPR de Kagame mais encore de faire sa promotion à toute occasion qui s’offrirait.

Enfin, les médias dits « indépendants » sont chaque fois approchés par les lobbies pro-tutsi qui leur indiquent comment se comporter face au régime de Kagame moyennant payement. Ils deviennent alors des caisses de résonnance de ces lobbies.

En ce qui concerne les ONG, il faut savoir que celles-ci sont financées par certains états souvent ceux-là même qui ont décidé de tenter l’expérience du FPR au Rwanda. C’est dans cette catégorie qu’il faut classer les agences de l’ONU et ses Commissions aux titres ronflants mais vides de sens : « Commission des Nations Unies aux Droits de l’Homme, de l’Enfant, de la Femme etc… ». Elles ne sont que des instruments des puissances qui les financent et ne dénoncent que ceux qui sont pointés du doigt par ces puissances. Quant aux autres ONG, elles sont financées par les magnats de la finance ou des célébrités politiques et médiatiques qui, souvent ont été mis en contact avec Paul Kagame par l’intermédiaire des mêmes lobbies à la base de la conquête du Rwanda (George Soros, Bill Clinton, Tony Blair…).

Conclusion et recommandations

On ne peut prétendre renverser un tel régime sans d’abord s’attaquer aux piliers qui le soutiennent. Tant que l’opposition ne sera pas à mesure de dénoncer dans les médias les crimes et autres violations des droits de l’homme du régime du FPR de Paul Kagame, et tant que ces médias ne  pourront pas en faire écho dans l’opinion, tout effort pour le renverser ou le faire infléchir sera vain car non justifié devant l’opinion. De même, tant que les Organisations de défense des droits de l’homme ne dénonceront pas les violations que commet le régime du FPR de Paul Kagame et ensuite recommander des sanctions comme elles sont promptes à le faire pour des régimes beaucoup plus démocratiques (Burundi, RDC,…), le régime continuera à agir impunément. Car, contrairement aux apparences, le régime du FPR de Paul Kagamé est très fragile car bâti sur ces deux piliers : le mensonge et la dissimulation. Ce régime ne tiendrait pas quelques mois face à une campagne médiatique de dénonciation publique de ses crimes et violations des droits de l’homme. On a vu comment une seule émission d’un seul média britannique l’a fait trembler sur ces bases. On s’imagine ce qu’il adviendrait si chaque soir toutes les télévisions du monde diffusaient des reportages dénonçant ces crimes. Ensuite, vivant essentiellement des aides extérieures dispensées sans compter et sans condition, le régime ne survivrait pas à des sanctions, même ponctuelles, de certaines puissances. On a vu comment, à la suite de menaces de sanctions pour son soutien au M23, l’atmosphère était à la panique à Kigali, ce qui l’a contraint à le lâcher.

Toute opposition devrait donc se donner pour objectif (même platonique) et s’en donner les moyens,  de tout faire pour que les crimes du régime du FPR de Paul Kagame soient dénoncés dans les médias et que les ONG demandent que des sanctions soient prises contre ce régime. Les formations de l’opposition ont suffisamment de cerveaux qui peuvent étudier comment contourner ou escalader le mur qui protège le régime du FPR de Paul Kagame contre toute critique et toute dénonciation de ces crimes. Les autres moyens de lutte seraient alors alignés dans la foulée mais pas avant, sinon ce serait « mettre la charrue avant les bœufs ».

Emmanuel Neretse


[1] Le Corps expéditionnaire qui a envahi le Rwanda le 01 octobre 1990  était commandé par des officiers de l’armée régulière de ce pays et qui occupaient encore des hauts postes de commandement dans l’armée.

  • Maj Gen Fred Rwigyema : Vice-ministre de la Défense de l’Ouganda;
  • Maj Chris Bunyenyezi : Commandant de Brigade Est en Ouganda ;
  • Maj Peter Bayingana : Chef du Service de Santé de l’armée ougandaise ;
  • Maj Paul Kagame : Directeur Adjoint des Renseignements militaires de l’Ouganda ;
  • Maj Samuel Kanyemera alias Kaka : Commandant de la Police Militaire, Kampala ;
  • Lt Colonel Adam Waswa : Chef des Services Logistiques de l’Armée, Ouganda ;
  • Maj Nduguteye alias Kalisoliso : Commandant de la marine, Ouganda ;
  • Maj Bosco Nyirigira : Commandant 310 Brigade, Soroti, Ouganda ;
  • Capitaine Kayitare : Aide de camp du Maj Gen Rwigyema ;
  • Capitaine Muhire : Officier dans la Garde Présidentielle de Museveni
  • Capitaine Ngoga : Officier dans la Garde Présidentielle de Museveni.

Avec de tels grades et rangs dans l’armée régulière de l’Ouganda, il serait farfelu de devoir faire des recherches sur l’origine de leurs parents pour déterminer s’ils étaient ou non « Ougandais » et donc exonérer l’Etat ougandais d’avoir agressé l’Etat rwandais. C’est pourtant ce à quoi se sont adonnées l’OUA et l’ONU et l’ont réussi.

[2] Les médias engagés pour le régime tutsi du Rwanda. Audio-visuel : France 24 (France), TV5 Monde (France), RFI (France), RTBF (Belgique), RDI (Canada), CNN, (USA), VOA (USA), BBC (GB), DW ((Allemagne). Presse écrite : Libération (France), Le Figaro (France), Jeune Afrique (France), The New York Times (USA) Washington Post (USA), Le Soir (Belgique), La Libre Belgique (Belgique).

Les ONG complices du régime tutsi du Rwanda : FIDH (France), Survie (France), LICRA (France), SOS Racisme (France), Amnesty International (GB), HRW (USA).  Les agences de l’ONU comme : le Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR), le Haut Commissariat aux Droits de l’Homme (HCDR), la Cour Pénale Internationale (CPI).

Aung San Suu Kyi et Victoire Ingabire Umuhoza : deux femmes, deux symboles

Cet article observe le parallélisme entre deux femmes privées de liberté pour avoir exprimé des idées opposées au pouvoir : Aung San Suu Kyi et Victoire Ingabire Umuhoza. Tout le monde connaît Aung San Suu Kyi, opposante politique birmane, prix Nobel de la paix en 1991. Par contre peu de personnes connaissent Victoire Ingabire Umuhoza, que Wikipedia surnomme déjà la «Aung San Suu Kyi » rwandaise.

1. CE QUI RAPPROCHE LES DEUX FEMMES

1.1. Le courage
Suu Kyi et Victoire sont deux symboles de résistance non violente face à la dictature militaire particulièrement violente qui ravage leur pays, deux modèles de courage extrême, d’héroïsme politique, toutes deux parfaitement conscientes que leurs actes leur causeraient d’énormes difficultés.

Aung San Suu Kyi est née en 1945, en Birmanie. Son père, le Général Aung San, a négocié l’indépendance de son pays, acquise en 1947. Il a été assassiné la même année. Suu Kyi grandit en Inde où sa mère était ambassadrice, puis fait des études en Angleterre. Elle est mère de deux enfants qui vivent en Angleterre.

En 1988, à l’âge de 43 ans, elle retourne en Birmanie pour soigner sa mère malade. C’est le moment où une nouvelle junte militaire prend le pouvoir. Avec des amis, elle fonde la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) en septembre 1988. En juillet 1989, elle est assignée à résidence pour la première fois. Ce qui n’empêche pas son parti de remporter les élections de 1990 avec 80 % des voix. La junte militaire n’acceptera pas le verdict des urnes et mènera une répression violente contre les opposants politiques et les minorités ethniques. Mais Suu Kyi tient le coup et pratique la résistance non-violente.

En 1995, elle a l’occasion de quitter le pays pour revoir sa famille mais elle sait qu’elle serait alors interdite de retour. Elle décide donc de rester en Birmanie. Elle échappe à une tentative d’assassinat le 30 mai 2003 dans une embuscade qui fait de nombreuses victimes.

Au total, elle passera 15 ans en prison ou en résidence surveillée pour motifs d’activités subversives. La dernière peine de 18 mois d’assignation à résidence n’a pas été renouvelée. Elle a donc été libérée le 13 novembre 2010.

Victoire Ingabire Umuhoza est née en 1968. Elle quitte le Rwanda début 1994, avant le génocide, pour poursuivre des études supérieures aux Pays Bas. Elle est mère de trois enfants, qui vivent aux Pays Bas. Dès 1997, elle adhère au Rassemblement républicain pour la Démocratie au Rwanda (RDR), mouvement d’opposition au sein de la diaspora rwandaise, et en devient présidente en 2000. Le RDR participera ensuite, avec d’autres mouvements ainsi que des particuliers qui sont actifs dans la diaspora, à la création des Forces Démocratiques Unifiées (FDU-Inkigi), parti dont elle sera élue présidente en 2006 et qui la désignera comme candidate aux élections présidentielles du 9 août 2010.

Le 16 janvier 2010, à l’âge de 42 ans, elle rentre donc au Rwanda pour faire enregistrer son parti en vue des élections et entreprendre sa campagne électorale. Sa décision de venir faire de la politique au Rwanda de manière pacifique contre un régime dictatorial a été prise après mûres réflexions. Sa motivation principale est d’encourager la réconciliation nationale et de rendre de l’espoir à un peuple qui vit la peur au quotidien.

Dès son arrivée, elle se trouve confrontée à des tracasseries administratives de toute nature et est diabolisée par une campagne de haine organisée par le pouvoir. En février 2010, elle est victime d’une agression physique dans les bureaux de l’administration, puis mise sous enquête judiciaire. Le 21 avril 2010, elle est arrêtée et passe la nuit en prison. Le lendemain, elle est mise sous contrôle judiciaire, en résidence surveillée. Le 28 mai 2010, l’avocat américain Peter Erlinder, venu pour sa défense, est mis en prison lui aussi. Il sera relâché trois semaines plus tard, officiellement « pour raisons médicales » et expulsé du pays.

Victoire est arrêtée à nouveau le 14 octobre 2010. Elle n’a pas quitté la prison depuis cette date. Sa demande de mise en liberté provisoire sous caution a été refusée par la justice rwandaise le 20 janvier 2011.

1.2. Le contexte : la dictature militaire
La Birmanie et le Rwanda sont deux nations dirigées par des dictatures militaires qui ne tolèrent aucune opposition.

En Birmanie :
Comme en témoigne Amnesty International et tant d’autres, plus de 2200 prisonniers d’opinion sont incarcérés dans des conditions déplorables pour les mêmes motifs que Suu Kyi, et ils y sont toujours.

Selon les observateurs, la libération de Suu Kyi ne doit pas être vue comme un pas significatif vers la démocratie mais seulement comme un moyen d’alléger un peu la pression internationale. Auparavant, Suu Kyi avait déjà été libérée deux fois, en 1995 et en 2002, mais fut arrêtée à nouveau par la suite.

Sa libération est intervenue une semaine après que le régime militaire ait confirmé son pouvoir lors des élections du 7 novembre 2010. Une nouvelle loi électorale avait empêché Aung San Suu Kyi d’être éligible et c’est pourquoi son parti, la LND, a boycotté ces élections. Ce qui a entraîné la dissolution de ce parti par les autorités.
[…]

Au Rwanda :
Le Front Patriotique Rwandais (FPR) et son leader, Paul Kagamé, sont arrivés au pouvoir à la suite d’une invasion militaire et de violents conflits internes qui ont commencé en 1990 et qui ont culminé dans le génocide rwandais. Ce parcours a été soutenu par les principales puissances occidentales. Selon le discours officiel, ce nouveau régime permettrait la démocratisation du pays après de longues années d’un régime à parti.

En réalité, il s’est vite avéré que le FPR, qui a pris le pouvoir en juillet 1994, n’avait aucune intention de jeter les bases d’un Etat de Droit ni de tolérer un débat démocratique sur la gestion du pays.
[…]

1.3. Le message
Suu Kyi :
Les textes et discours politiques d’Aung San Suu Kyi durant la période où elle a pris la tête du mouvement démocratique birman sont rassemblés dans l’ouvrage « Se libérer de la peur » publié en 1991. Son message est basé sur la résistance non-violente, ce qui lui a valu le prix Nobel de la Paix en 1991, prix qu’elle a utilisé pour organiser le système de santé en Birmanie.

Elle a déclaré notamment :
« Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur : la peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l’exercent, et la peur des matraques pour ceux que le pouvoir opprime… »
« Dans sa forme la plus insidieuse, la peur prend le masque du bon sens, voire de la sagesse, en condamnant comme insensés, imprudents, inefficaces ou inutiles les petits gestes quotidiens de courage qui aident à préserver respect de soi et dignité humaine. (..)
« Dans un système qui dénie l’existence des droits humains fondamentaux, la peur tend à faire partie de l’ordre des choses. Mais aucune machinerie d’Etat, fût-elle la plus écrasante, ne peut empêcher le courage de ressurgir encore et toujours, car la peur n’est pas l’élément naturel de l’homme civilisé. »

Victoire :
Elle est arrivée au Rwanda en déclarant :
«Je viens pour la paix et c’est cette paix qui guidera mon action politique pour éradiquer l’injustice et pour briser toutes les chaînes qui nous emprisonnent,
Je rentre pour lutter pacifiquement, … je ne suis pas accompagnée par une armée parce que je viens vers vous, vers mes parents, mes frères et sœurs ».

C’est un message d’encouragement et de solidarité adressé à une population. Les FDU-Inkingi ont choisi la stratégie de l’action politique non violente afin de « briser les peurs » et de venir à bout de la chape de plomb totalitaire qui s’abat sur les rwandais.
[…]

1.4. La farce électorale de 2010
Dans les deux pays on a assisté à une victoire électorale spectaculaire des régimes au pouvoir.

En Birmanie :
La junte militaire birmane a remporté à 80 % des sièges aux élections législatives du 7 novembre 2010 auxquelles Aung San Suu Kyi n’a pas eu le droit de se présenter. Le processus électoral a été fortement critiqué par les Etats Unis, par l’Europe et par l’ONU.
[…]

Au Rwanda :
Le Président Paul Kagamé a été réélu le 9 août 2010 avec un score de 93 % après que l’opposition ait été muselée, emprisonnée ou assassinée. Les amis politiques de Victoire qui avaient décidé de rentrer au Rwanda pour la soutenir et participer à la campagne électorale des FDU n’ont pas pu entrer dans le pays, leurs passeports ayant été refusés.
[…]

2. LÀ OÙ LE RAPPROCHEMENT S’ARRETE

2.1. L’élan de la communauté internationale
Suu Kyi:

Elle a connu très vite un succès mondial pour son courage et sa détermination. On ne compte plus les villes qui lui ont accordé la citoyenneté d’honneur, les universités qui lui ont octroyé un titre de Docteur Honoris Causa, les manifestations de soutien qui ont été organisées dans le monde entier, les hommes politiques qui ont signé des pétitions, etc. L’organisation IDEA l’a soutenue en prison, l’ONU a envoyé des émissaires pour la rencontrer, et de multiples autres prix lui ont été donnés.

Au niveau médiatique international, le film Beyond Rangoon (1995) illustre un épisode de la dictature birmane et l’action pacifique de l’opposition menée par Aung San Suu Kyi. Ce film à connu un grand succès et est disponible dans toutes les vidéothèques du monde occidental.

Victoire:
Aura-t-elle le même soutien ? Jusqu’à présent, s’il y a eu quelques manifestations aux Pays Bas, en Belgique, en France, aux Etats Unis et en Grande Bretagne, celles-ci rassemblaient quasi exclusivement des compatriotes.

L’arrestation de son avocat américain, Peter Erlinder, à la fin du mois de mai 2010 a fait peu de bruit. Les milieux spécialisés dans les droits de l’homme en ont parlé dans leurs dossiers mais les mass médias n’y ont pas fait un grand écho.
[…]

La visite récente (16 février 2011) du Ministre néerlandais de la Coopération, Ben Knapens, à Kigali pour rencontrer des membres des FDU et s’enquérir de la situation judiciaire de Victoire, s’est faite dans une grande discrétion.
[…]

Le monde occidental est-il prêt à lever les contradictions et à plaider ouvertement en faveur d’une femme qui combat un régime qu’il soutient ?

2.2. La situation géostratégique
La Birmanie est dans l’orbite chinoise :
La junte militaire birmane est soutenue par la Chine qui ne veut pas d’une présence américaine à ses portes. Via le Conseil de Sécurité de l’ONU, la Chine protège la Birmanie de possibles sanctions de l’ONU en raison de la situation des Droits de l’Homme.

Le Rwanda est dans l’orbite américaine :
La dictature du Président Kagamé est soutenue par les Etats-Unis et d’autres puissances occidentales. Le Rwanda a quitté la francophonie pour entrer dans le Commonwealth en 2009. L’anglais est devenu la langue officielle. Le pays bénéficie de l’assistance militaire des Etats Unis en matière de formation de l’armée.
[…]

CONCLUSION

Selon les intérêts géostratégiques, la démocratie, de même que les droits de la personne humaine, a une position différente sur l’échiquier international : tantôt c’est une valeur à protéger par tous les moyens y compris par la guerre, tantôt c’est une valeur à sacrifier quand d’autres intérêts priment. Les évènements récents dans le monde arabe l’ont démontré eux aussi.

Le monde occidental a condamné haut et fort une dictature protégée par la Chine, au nom de la démocratie. Mais les propagandes et actions de sensibilisation sont-elles objectives ou servent-elles les fins stratégiques et économiques des grandes puissances ?

C’est pour témoigner des souffrances de son peuple et pour lui rendre du courage que Victoire est rentrée au Rwanda. Sera-t-elle, elle aussi, sacrifiée au nom des intérêts occidentaux ? Peut-on accepter que les intérêts du monde occidental soient construits sur la souffrance de peuples entiers ?

[Extraits de « Deux femmes, deux symboles, un texte de Siréas asbl].

Les sept controverses rwandaises

Louise Mushikiwabo, ministre rwandais des Affaires étrangères et Henri de Raincourt, ministre français de la coopération

Qu’il est difficile d’écrire sur le Rwanda ! Il y a quelques jours, je publiais un article exprimant mon indignation face à l’annonce de la visite en France du général-président Paul Kagame, prévue pour le 12 septembre prochain. Cet article, à ma grande surprise, a été repris par de nombreux sites, avec ou sans mon autorisation. Il a suscité des dizaines de commentaires, de la part de Rwandais ou de Français. Certains approuvaient mon analyse et mon indignation. D’autres me prenaient violemment à parti, m’accusant d’être un négationniste, un néocolonialiste et un partisan de la « Françafrique » cherchant à réécrire l’histoire en présentant M. Kagame comme un criminel alors qu’il serait en fait un homme courageux qui a mis fin au génocide des Tutsi et qui, depuis, se consacre au développement du Rwanda.

Qu’en est-il réellement ? Je n’ai jamais cautionné, dans cet article ou dans mes livres, les régimes à dominante hutu qui ont précédé celui à dominante tutsi du président Kagame. Je n’ai jamais non plus nié les dérives criminelles du gouvernement provisoire qui dirigea brièvement le Rwanda entre l’assassinat du président Habyarimana et la prise de Kigali par les forces du Front Patriotique Rwandais (FPR) de Paul Kagame. J’ai toujours dénoncé clairement les épouvantables massacres qui furent commis pendant cette période qui dura une centaine de jours.

Que me reprochent donc les « commentateurs » qui s’en sont pris, au-delà du contenu supposé de mon article, à mon honneur et à ma réputation ? Il leur est tout simplement insupportable que quelqu’un ose énoncer certains points dont on ne devrait pas parler, selon eux.

Quels sont ces points ? Je vais tenter ici de les résumer brièvement et clairement.

Le premier est que le régime d’Habyarimana (1973-1994) n’était pas un système nazi tropical, comme certains ont osé l’écrire. Le président Habyarimana, qui n’était pas un saint, n’a jamais planifié aucun génocide, et son règne, du moins jusqu’au déclenchement de la guerre (octobre 1990) fut marqué par un développement remarquable du Rwanda. Habyarimana est certes arrivé au pouvoir grâce à un putsch militaire, mais, dans les années 70, cela était davantage la règle que l’exception, sur le continent africain.

En 1973, faut-il le rappeler, seul le Botswana avait une démocratie multipartite ? Tous les autres Etats du continent étaient dirigés soit par des dictatures militaires (à l’instar de l’Ouganda, voisin septentrional du Rwanda, qui subissait l’ubuesque dictature du maréchal Idi Amin Dada, ou du voisin méridional, le Burundi), soit par des systèmes à parti unique, tel celui d’un autre voisin du Rwanda, la Tanzanie de Julius Nyerere. Certains pays avaient évolué du régime militaire au système à parti unique, toujours dirigés par un homme fort issu de l’armée, tel le grand voisin de l’ouest, le Zaïre du maréchal-président Mobutu Sese Seko. C’est cette voie qu’Habyarimana imposa au Rwanda, en épargnant cependant à son pays la corruption massive qui se généralisa au Zaïre, ou la répression aveugle qui ensanglanta l’Ouganda et le Burundi.

Les pays occidentaux et les bailleurs de fonds de l’époque louaient la gestion d’Habyarimana et le pays semblait sur la voie du développement et de l’apaisement des tensions Hutu-Tutsi qui avaient marqué l’indépendance du Rwanda et le régime de Grégoire Kayibanda, le premier président, renversé en 1973. En 1990, des négociations tripartites entre le Rwanda, l’Ouganda et le HCR[1] étaient sur le point d’aboutir à un accord qui aurait permis aux réfugiés tutsi vivant en Ouganda de rentrer au pays. L’attaque du 1er octobre de cette année-là empêcha un tel dénouement pacifique.

On en arrive là au deuxième point qui insupporte mes détracteurs : j’ai rappelé que cette attaque avait pour origine des éléments réguliers de l’armée ougandaise. Non, le FPR, à l’origine, n’était pas un groupe de rebelles en lutte contre un régime dictatorial et raciste. Le FPR était une armée étrangère qui attaqua le Rwanda sans déclaration de guerre. Et les liens organiques avec l’armée ougandaise perdurèrent longtemps, puisque durant la totalité de la guerre, le FPR fut fourni en hommes, armement et équipements par le pays voisin, et qu’il utilisa des camps d’entraînement sur le territoire de ce dernier (ceci alors qu’un embargo sur la fourniture d’armes avait été imposé à l’armée rwandaise, qui faisait face aux forces du FPR). Rappeler les origines « étrangères » du régime actuellement au pouvoir au Rwanda met mal à l’aise ses partisans.

On en vient maintenant au troisième point, le plus douloureux, à savoir celui des massacres commis au Rwanda pendant la guerre de 1990-94. J’ai osé, à l’instar d’autres auteurs avant moi, affirmer que les forces du FPR avait commis des massacres de masse à l’encontre des populations civiles passées sous leur contrôle. Cette affirmation est-elle inexacte ? De très nombreux témoignages la corroborent, en particulier ceux de soldats du FPR, ou de membres de ce mouvement. Certains ont même écrit des livres à ce sujet. Affirmer que le FPR a massacré des populations civiles revient-il à nier que le gouvernement de transition (avril-juillet 1994) et les milices extrémistes hutu soient responsables d’actes de génocide à l’encontre de la communauté tutsi ? Certainement pas. Ce qui s’est passé durant ces cent jours, dans les zones encore contrôlées par le gouvernement de transition, est épouvantable et doit demeurer imprescriptible ; les victimes innocentes de cette monstruosité ont le droit au respect, et ce qu’elles ont subi ne doit être ni effacé de nos mémoires, ni être relativisé ; la responsabilité des bourreaux ne doit pas être atténuée. Ceci étant clairement posé, cela doit-il nous conduire à ignorer les crimes contre l’humanité commis par les forces du FPR, avant, pendant et après ces horribles cent jours ? Je ne le crois pas. Toutes les victimes de l’épouvantable tragédie rwandaise devraient avoir le droit au respect, aucune ne devrait sombrer dans l’oubli. L’appartenance politique d’un bourreau rend-elle moins grave l’acte commis par ce dernier ? Tous les bourreaux devraient être condamnés et leurs actes dénoncés avec la même vigueur. Est-ce que « évoquer le sang des Hutu, c’est salir celui des Tutsi », comme n’a pas hésité à l’écrire Dominique Sopo, président de l’association « SOS Racisme » ? Je ne le crois pas. Je crois même qu’une telle affirmation a des relents clairement racistes. En quoi est-ce que le sang des membres d’une communauté aurait davantage d’importance que celui d’une autre ?

Ayant vécu au Rwanda et au Burundi, je prends d’ailleurs bien garde de ne jamais trop insister sur la soi-disant appartenance raciale des victimes de la tragédie rwandaise. J’ai expliqué, dans mes livres, que cette appartenance ne veut rien dire, et que ni les Tutsi ni les Hutu ne constituent une « race », ni même une ethnie. Quiconque a séjourné dans ces pays jumeaux que sont le Rwanda et le Burundi sait combien les Hutu et les Tutsi se sont mélangés, au cours des siècles. Tous parlent la même langue et vivent sur les mêmes collines depuis des temps immémoriaux. Des centaines de milliers de Rwandais, Hutu et Tutsi, ont été victimes du carnage, commis par des criminels rwandais, eux aussi Hutu et Tutsi. Le malheur des Tutsi ne doit pas effacer celui des victimes du FPR, tout comme la souffrance des victimes de ce dernier ne saurait relativiser le caractère épouvantable des crimes des milices hutu.

Le quatrième point qui semble avoir suscité la fureur de mes adversaires est celui de la mort du président Habyarimana. Rappelons simplement que ce dernier a été tué lorsque l’avion présidentiel a été abattu, le soir du 6 avril 1994, alors qu’il s’apprêtait à atterrir à l’aéroport de Kigali. Il n’y eut aucun survivant. Parmi les victimes se trouvaient le président du Burundi et les principaux chefs de l’armée rwandaise, ainsi que l’équipage, constitué de militaires français. Cet attentat, qui a coûté la vie à deux chefs d’Etat en exercice, n’a jamais fait l’objet de la moindre enquête internationale, alors que l’ONU a enquêté sur l’assassinat de Rafik Hariri, ancien premier ministre libanais, qui n’était plus en fonction lors de l’attentat dont il fut victime. N’y a-t-il pas là un « deux poids deux mesures » flagrant et inadmissible ?

Cette élimination physique simultanée de deux chefs d’Etat en exercice fut une première dans l’Histoire. L’absence d’enquête ou de jugement dans cette affaire constitue également une grande première historique. Comme d’autres, j’ai tendance à imputer cet attentat au FPR, et je pense que l’ordre d’abattre l’avion fut donné par le chef de ce dernier, Paul Kagame. Le fait que le FPR rompit le cessez-le-feu alors en vigueur la nuit même où l’avion fut abattu et qu’il lança ses forces dans une offensive générale, qui ne pouvait qu’avoir été planifiée de longue date, constitue un indice sérieux.

D’autres éléments, apportés par d’anciens membres du FPR, semblent corroborer cette thèse. Cependant, certains affirment que ce sont les « extrémistes hutu » qui seraient les véritables auteurs de l’attentat et cela constituerait donc un coup d’Etat. J’avoue ne pas croire à cette hypothèse. Les principaux chefs de l’armée ont péri dans le crash, au côté du président. De nombreux témoins étrangers ayant eu des contacts avec les autorités de fait confirment l’état d’impréparation absolue, voire la panique, des personnes qui furent amenées à prendre les rênes du pouvoir en ce matin du 7 avril. Une enquête internationale aurait pu aider à lever le doute terrible qui continue de planer, 17 années après les faits.

Le cinquième point de controverse est directement lié au quatrième : cet attentat contre l’avion présidentiel est-il l’élément qui déclencha les massacres de masse visant les Tutsi et les opposants, durant ces horribles cent jours qui suivirent la mort du président ? Répondre oui à cette question après avoir affirmé que Kagame est l’homme qui donna l’ordre de commettre ledit attentat revient à faire porter à ce dernier la responsabilité indirecte de cette tragédie. Je n’ai jamais affirmé que M. Kagame était l’auteur de ces ignobles massacres d’avril-juillet 1994. Les responsables des crimes commis en zone gouvernementale durant cette période sont clairement identifiés : ce sont les partisans de la suprématie hutu, les leaders extrémistes de plusieurs partis à dominante hutu, et les chefs la milice interhamwe. Dans des circonstances « normales », ces politiciens racistes n’auraient pas eu la possibilité d’aller jusqu’au bout de leur délire criminel. Le chaos et la vacance de pouvoir qui suivirent l’attentat ainsi que la panique causée par l’offensive générale du FPR leur en donnèrent l’occasion. Ces massacres de masse étaient-ils planifiés de longue date, comme on l’a souvent affirmé ? Je n’en sais absolument rien : en 17 années de travaux, le TPIR[2]n’a pu en apporter la preuve.

Le sixième point de polémique entre pro et anti Kagame concerne le rôle de l’armée française au Rwanda, en particulier durant l’Opération Turquoise, déployée dans le quart sud-ouest du pays à la fin de la guerre. Certains Français et Rwandais affirment que cette intervention visait à remettre au pouvoir les « génocidaires » chassés de Kigali par les forces du FPR en juillet 1994. Ils ajoutent qu’elle permit aux auteurs du génocide de s’enfuir au Zaïre. Il convient de rappeler ici que l’Opération Turquoise avait un mandat du conseil de sécurité des Nations Unies, et que la majorité des dignitaires du gouvernement en fuite gagnèrent le Zaïre via Gisenyi, ville frontière rwandaise qui n’a jamais été sous le contrôle des militaires français.

Comme si cela ne suffisait pas, les accusateurs affirment aussi que les forces françaises ont participé aux massacres de Tutsi, aux côtés des interhamwe, et qu’elles se sont rendues coupables de viols de femmes tutsi. Pour ma part, j’affirme que cette Opération Turquoise tant décriée sauva la vie de milliers de Tutsi qui se trouvaient à l’époque dans cette partie du Rwanda. Sans doute n’en a-t-elle pas sauvé suffisamment ?

Dans une tragédie d’une telle ampleur, il est toujours facile, après les faits, de prétendre que davantage eût pu être accompli ! Je prétends que les militaires français ont fait du bon boulot, compte tenu des circonstances et de la situation de chaos qui régnait alors au Rwanda. Affirmer que ces militaires auraient participé aux massacres me semble être une accusation hautement fantaisiste. Des viols ont-ils été commis par des soldats français ? Je n’en sais strictement rien. Si cela était le cas, de tels actes devraient bien évidemment être punis. Tant les accusations de massacres que celles de viols me semblent être des inventions d’un régime dictatorial cherchant à ternir l’image d’un pays coupable à ses yeux d’avoir eu des relations avec le régime précédent.

Le septième point déchainant les passions concerne le rôle du Rwanda dans le pays voisin, le Zaïre devenu République Démocratique du Congo. Pourtant, les faits sont bel et bien avérés. L’armée de Paul Kagame a effectivement envahi ce pays, durant le dernier trimestre de 1996. Elle a attaqué les camps de réfugiés rwandais qui se trouvaient autour de Goma et de Bukavu, faisant des milliers de victimes. Si des centaines de milliers de ces réfugiés n’ont eu d’autre choix que de rentrer au pays, des centaines de milliers d’autres parvinrent à passer au travers des mailles du filet dans une fuite éperdue à travers la grande forêt équatoriale. Ils furent impitoyablement pourchassés par l’armée de Kigali, à travers tout le pays. Durant cet exode, au bas mot deux cent mille d’entre eux ont péri, d’épuisement, de faim, mais aussi victimes des tueries perpétrées par cette armée et ses supplétifs congolais. Là encore, évoquer le sort tragique de tous ces gens semble constituer, aux yeux des partisans de Kagame, un outrage à la mémoire des victimes tutsi de 1994. Là aussi, je m’insurge contre cette différence de traitement réservée aux victimes, en fonction de leurs prétendues origines « ethniques ».

Le sort réservé aux populations congolaises durant les années de guerre et d’occupation rwandaise fut lui aussi épouvantable : massacres de masse, viols collectifs (eux aussi « de masse »), exodes à répétition, déplacements de populations. Le pillage des ressources naturelles du Congo, perpétré pour le compte du régime de Kigali, a lui aussi été bien documenté par différentes commissions d’ « experts » de l’ONU. L’évoquer ne devrait donc pas être sujet à controverse.

Toutes les questions évoquées ci-dessus m’amènent, en tant que citoyen, à m’indigner que l’actuel chef de l’Etat rwandais puisse être reçu officiellement à Paris. Toute la lumière devrait d’abord être faite sur ces questions. Lorsque la vérité, toute la vérité, sera révélée, il sera nécessaire que toutes les victimes de cette immense tragédie puissent commémorer leurs souffrances et leur deuils tout en reconnaissant et en respectant les souffrances et les deuils des autres. Car dans ce drame rwandais, nul ne saurait avoir le monopole de la souffrance et de la commémoration. Une fois ce travail de mémoire accompli, une véritable réconciliation pourra alors s’amorcer. Cette dernière pourrait prendre la forme d’un dialogue inter-rwandais. Ce n’est qu’alors que le Rwanda et la France seraient en mesure de renouer des relations saines et que l’on pourrait accueillir dignement, à Paris, le président d’un Rwanda réconcilié avec lui-même.

Hervé Cheuzeville, 1er août 2011

(Auteur de trois livres: « Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale« , l’Harmattan, 2003; « Chroniques africaines de guerres et d’espérance« , Editions Persée, 2006; « Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé« , Editions Persée, 2010)

 



[1] Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés
[2] Tribunal Pénal International pour le Rwanda

 

Rwanda : Etude sur les massacres commis en commune Ngenda au Bugesera

Massacres au Bugesera

Massacres commis au Rwanda par le FPR-Inkotanyi d’avril 1994 à août 1997. Le cas de la Commune de Ngenda au Bugesera.

Depuis l’attaque du FPR-Inkotanyi le 1 octobre 1990, la population hutu a été massacrée systématiquement par l’APR, branche armée de la rébellion. Après le génocide baptisé « des Tutsi », ces militaires, appuyés par ceux qu’on surnommait les « caders », agents à tout faire du FPR, ont étendu ces actes génocidaires à travers tout le pays. Ils furent assistés également par quelques rescapés ainsi que par des rapatriés en provenance d’exil en Uganda, Burundi, Tanzanie, Congo (ex-Zaïre). Dans notre étude, nous nous sommes limités à la région du Bugesera peuplée des Tutsi naguère victimes des troubles post-indépendance dans les années 60.

Objectif de notre étude.

Nous avons voulu étudier sur terrain ce qu’a été la réaction des Tutsi après le génocide par de-là le discours officiel de la réconciliation qui couvre cette page sombre de l’histoire du Rwanda. La région du BUGESERA nous sert d’échantillon, tandis que les résultats de l’étude feront fonction de miroir reflétant l’état des relations entre Hutu et Tutsi dans le reste du Rwanda après une guerre de 4 ans et un génocide. Il est juste de rappeler l’autre face de la médaille que constitue le génocide des Tutsi. De ce dernier, le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) basé à Arusha en Tanzanie, ainsi que les juridictions rwandaises s’en occupent largement. Par contre, on observe un silence ponctué par quelques révélations quant à ce qui touche aux crimes commis par le FPR.

Notre travail ne couvre qu’une infime partie des crimes au compte du FPR, crimes qui, analysés à la lumière des preuves recueillies et du droit international, répondent aux critères de génocide et crimes contre l’humanité. L’essentiel n’est pas d’inventorier toutes les victimes possibles, mais de mettre à la lumière l’autre face du conflit rwandais que certaines voix voudraient condamner au silence et à l’oubli, surtout de la part des dirigeants rwandais actuels et de leurs mentors internationaux.

Par ailleurs, il est moralement condamnable que l’opinion et la conscience internationales s’investissent à débusquer et condamner certains criminels ; et qu’en même temps elles déroulent le tapis rouge pour d’autres dirigeants dans le cadre de la de la realpolitik qui fait semblant d’ignorer la nature criminelle de leurs régimes.

Données préalables.

Les cas de massacres qui ont attiré notre attention ont en commun certains facteurs. Ils ont été supervisés par les autorités civiles et militaires. Certains cas de tueries ont eu lieu dans des camps militaires ou aux bureaux des secteurs et des communes. Ils ne sont donc pas à prendre pour des cas isolés.

Les victimes ont été massacrées, jetées vivantes dans des latrines, dans des rivières (Akanyaru, Akagera) et des lacs, ainsi que dans la grotte historiquement connue sous le nom de « Urwobo rwa Bayanga » située dans le camp militaire de Gako à la frontière avec le Burundi.

Personne ne saura le nombre exact de ceux qui ont péri durant cette période, étant donné que certaines familles ont été exterminées sans laisser de survivant. Par ailleurs, des témoins gênants de ces massacres ont été éliminés. Ainsi, notre étude recense seulement certaines victimes, les autres resteront dans l’oubli.

Aire d’investigation.

Notre zone d’investigation se limite à la seule commune de Ngenda, une des trois qui formaient la région du Bugesera au sud de Kigali. Cependant, nos investigations nous ont permis de recueillir certaines informations aléatoires. Ainsi disposons-nous, par l’intermédiaire de nos informateurs, des listes de certaines victimes du FPR à Byumba, Kibungo, le reste du Bugesera, Butare et une partie de Gitarama, ainsi que celles des communes de Bicumbi, Gikoro, Gikomero, Mugambazi, Rutongo, Kanombe, et Butamwa. Nous en avons recueilli de Nyange, de Birambo et d’une partie de Gikongoro. Ceci nous a motivé à élargir les horizons. Actuellement, nos informateurs sont attelés aux recherches dans le nord du pays pour inventorier les victimes de la période 1997-1999 dans la guerre dite des infiltrés ou abacengenzi.

Limites de notre travail.

Malgré nos efforts, nous ne comptons pas inventorier toutes les victimes car les tueries étaient éparpillées. Certaines se sont effectuées pendant la nuit dans les cachots contrôlés seulement par les militaires rompus aux méthodes de massacres en secret. Un autre handicap vient du fait que les massacres n’épargnaient pas même les enfants en bas âge. N’étant pas encore insérés dans le circuit de la vie sociale, leur identification reste problématique. Il faut encore noter que la population encore dominée par la terreur préfère souvent se taire plutôt que de s’exposer aux représailles par des révélations que le régime en place qualifie d’idéologie du génocide. En effet, les services secrets du FPR, dans le but d’enterrer définitivement toute révélation de ces crimes passés, recourt à l’élimination physique de tout témoin éventuel.

Méthodologie de travail.

Pour cette étude, nous avons disposé de dix informateurs installés sur terrain et menant des recherches pendant 5 ans, de juin 2003 à juin 2008. Nous avons préféré la discrétion pour raison de sécurité. La vérification de l’identité des victimes se faisait auprès des familiers et des voisins rescapés. Comme responsable et coordinatrice du projet, j’ai visité le Rwanda trois fois. Munie d’un visa touriste, j’y ai passé au total 87 jours. Malgré toutes ces précautions, nous déplorons l’emprisonnement de 6 de nos collaborateurs accusés faussement de semer des troubles par le seul fait de s’informer informellement sur les victimes supposées du FPR.

Je dois reconnaître aussi deux cas d’infiltration de notre groupe par des agents secrets du FPR qui ont failli nous coûter la vie. Pour y parier, j’ai dû changer de méthode en établissant un contact individualisé avec chaque agent et en évitant qu’ils ne se connaissent entre eux. Pour le même besoin de sécurité, dans notre étude, nous gardons l’anonymat des survivants et des responsables directs des tueries pour éviter l’élimination des témoins survivants. Pour les survivants vivant encore au Rwanda, nous les nommons par les initiaux de leurs noms. Pour les victimes, nous identifions la date, le lieu ainsi que les circonstances de leur mort.

Remerciements.

Nous remercions beaucoup nos informateurs pour ce travail à haut risque. Nous n’oublions pas de remercier quelques militaires du FPR et quelques rescapés tutsi qui ont accepté de nous donner des témoignages de première main sur les hauts responsables qui donnaient les ordres desdits massacres. Mon grand remerciement va à une pauvre femme qui m’a confié personnellement que son mari s’était distingué dans ces massacres, mais qu’elle ne pouvait rien faire pour l’en empêcher. Elle le considère assassin en liberté, lui reste homme de confiance du FPR. A entendre cette femme, il semblerait que ces crimes lui aient laissé des séquelles psychologiques.

Les résultats de notre recherche.

Victimes Secteurs Date Auteurs et Remarques
1.Ntihabose Cyriaque (enseignant) Nziranziza Mai 94 Tué par des militaires en fuyant leurs poursuites.
2. Munyaringoga et son épouse Nziranziza/Nyamirama Mai 94 Enterrés vivants après les tortures par les militaires et des rescapés qui venaient du Centre de Ruhuha.
3. Marie, épouse de Sebahire Shyara/Kamweru Mai 94 Violée et après, enterrée vivante
4. Rugayabahunga Gakomeye/Kabere Mai 94 Tué après avoir subi des tortures
5.Mujyambere Claude Ruhuha/Ruramba Mai 94 Brûlé dans de l’huile
6.Kayonga Elie Gakomeye Mai 94 Castré et enterré vivant
7.Famille Sekamonyo Faustin (30 personnes) ancien inspecteur d’arrondissement de Kigali Réfugiés à Ruhuha Mai 94 Tuées par les militaires à la paroisse catholique de Ruhuha. Enterrés dans la fosse commune au jardin des prêtres. Sa femme tutsi et ses filles ont été violées par les militaires présents
8. Ndikumana Sisien et son épouse (enseignant) Nyakayaga Juin 94 Son épouse tutsi refuse de livrer son mari. Violée, torturée et mutilée par des militaires qui lui ot coupé les organes génitaux et les seins, elle a été enterrée vivante
9. Seneza Nyarugenge/Kabakemba Juin 94 Tué par balle
10.Bakanirora Nyarugenge/Kabakemba Idem Tué par balle
11.Bugabo Jean de Dieu Burenge Juin 94 Tué par des rescapés et des rapatriés en provenance du Burundi
12.Mudaheranwa Anastase Burenge Juin 94 Idem
13.Rwamuhizi Burenge Juin 94 Idem
14. 7 fils de la famille de VG: Mukanshuti, Amina, Nibagwire,   Musabyimana, Mukandamutsa, Mukarwenda, Karyango Rutonde Juin 94 Torturés et tués par les militaires accompagnés par des rapatriés en provenance du Burundi. Les filles y compris celles de moins de 12 ans ont été violées avant d’être massacrées par « agafuni ».
15. 4 filles de K : Mukamana Thérèse, Imunderere Josepha, Uwamungu Brigitte, N.ngirimana Clémentine Rutonde Juin 94 Enlevées par les militaires, violées et jetées vivantes dans lac Cyohoha sud
16. 6 fils de MA : Uzamushaka marie ; Nkurunziza Théogène, N.habineza Berna, Jean Paul, Hilaria, Janvière Rutonde Juin 94 Les filles, après être violées, ont été lapidées ensemble avec leurs frères qui ont été torturés.
17. 3 fils de MD : Ntirushwa Justin, Uwamahoro, Mabeyi Rutonde Juin 94 Ligotés et achevés par à coups d’  « agafuni »
18. 4 fils de Ngirumpatse Cosma : Bukuru, Butoya, Kabagabirwa, Mukahirwa Rutonde Juin 94 Les filles ont été violées, décapitées, puis mises en morceaux. Leurs frères sont obligés de manger crue la chair de leurs sœurs. Après ils ont été exécutés.
19. 4 fils de SK : Donatile, Twagirayezu, Bernard, Musonera, Rutonde Juin 94 Ligotés et jetés dans les eaux du lac Cyohoha
20. 4 fils de Bahizi : Marie, Camukuru ; Mabeyi, N.bagenzi Rutonde Juin 94 Ligotés et décapités
21. 3 fils de Senzoga : Marie, Niyonsaba, Fabien Rutonde Juin 94 Idem
22.Kagarara et tous les déplacés qui dormaient dans un camp à Ngoma (plus de 3000 personnes, enfants, vieillard, femmes enceintes) Nyarugenge Juin 94 Chargés dans les camions ayant des pancartes du HCR pour les tromper, conduits et tués au camp militaire de Gako. Les filles et les femmes ont été violées. Certains n’ont été brûlés, d’autres ont été jetés vivants ou morts dans l’  «Urwobo rwa Bayanga»
23.Kamerano Léopord Nziranziza Juil. 94 Capturé par des militaires et des rescapés de Ruhuha et par ceux qui venaient de Busoro. Tortuté et enterré .
24.Ntakirutinka Nziranziza Juil. 94 idem
25.Nteziryayo Daniel Nziranziza Juil. 94 Idem
26.Véronique, épouse de Rwabukwandi Nziranziza/ Kagarama Juil. 94 Violée en série par les militaires et lapidée
27.Kabahizi et son épouse Nziranziza/ Kagarama Juil. 94 Violée par les militaires devant son mari. Enterrés vivants
28.Fils de Nyamunanira Nziranziza / Ruli Juil.94 Décapité
29. Rwabutare Gakomeye Juil. 94 Brûlé dans de l’huile
30. Nzirorera (malade mental) Gakomeye Juil.94 Brulé dans de l’huile
31.Nyakarundi Emmanuel (police communale) Mareba Juil. 94 Lapidé par des rescapés et des militaires
32.David et ses 5 compagnons Tutsi) Shyara /Rwamanyoni Juil. 94 Décapités par des militaires car ils cachaient des Hutu et ils les informaient pour se cacher ou échapper
33.Jerôme Habyarimanan catéchiste à la paroisse catholique de Ruhuha, son fils et son épouse Gakomeye Juil. 94 Son épouse violée par une série des militaires. Enterrés vivants dans leur parcelle.
34.Maniraruta Emmanuel Nziranziza Juil. 94 Châtré et enterré vivant.
35.Ngirumpatse Laurent Ruhuha/ Butereri Juil. 94 Tué par des rescapés à coups d’ « agafuni »
36.Rwabagabo Esdras Burenge Juil. 94 Ligoté et tué par des coups d’ « agafuni »
37.Nyabuhinja Mathieu Burenge Juil. 94 Idem
38.Kayibanda Burenge Juil. 94 Idem
39.Fatilisigaye François Burenge Juil. 94 Idem
40.Mutetiwabo Burenge Juil. 94 Violée par 3 militaires
41.2.fils de NS : Niyoshima et Nkulikiyimana Rutonde Juil. 94 Tués décapités
42. 2 fils de Béatrice : Sindikubwabo et Nkulikiyimana Kavumu Juil. 94 Tués par les militaires qui avaient d’abord violé leur maman devant leurs yeux.
43.Mbarubukeye Damien Nziranziza/Nyabaguma Août 94 Torturé et décapité par des militaires et des rescapés à Rwakibilizi
44.Mahenda Vedaste Nziranziza/Nyabaguma Août 94 Idem
45. Zigira Innocent Nziranziza/ Nyabaguma Août 94 Idem
46.Sehorana Emmanuel Nziranziza / Nyamirama Août 94 Idem
47.Ndamijuwimwe Jean de Dieu Shyara / Ruhanga Août 94 Torturé, puis fusillé
48.Emmanuel, fils de M. qui fut conseiller communal Shyara / Kamweru Août 94 Ligoté et tué à coups de marteau
49.Habyarimana Vénuste Ruhuha /Rugarama Août 94 Tué par des militaires et des rescapés qui pillaient ses biens
50.Kanyundo Fébronie Ruhuha/ Rugarama Août 94 Violée par des militaires et décapitée
51. Iyamuremye Burenge Août 94 Torturé et décapité
52. 2 filles de NC : Nishyirimbere Josepha et Mushimiyimana Berna Rutonde Août 94 Violées puis décapitées par des militaires
53.Mpayimana Marc (enseignant) Ruhuha Oct.94 Torturé et enterré vivant
54.Fils de Kageruka et ses 7 compagnons Shyara Nov. 94 Ligotés et tués à coups de bâtons par des rescapés et des militaires
55.Ntawemvurira et son fils Nziranziza / Nyamirama Déc. 94 Ligotés et lapidés
56.Kayibanda Théoneste, son épouse et son veilleur Gakomeye Janv. 95 Sa femme violée en public ; Théoneste et son veilleur ligotés et lapidés
57.Ngasabyimana Thérèse Gakomeye / Rusagara Janv. 95 Violée et enterrée vivante
58.Mujawimana Marie Rose Gakomeye / Rusagara Janv. 95 Idem
59.Mweneyezu Marie Goretti Gakomeye / Rusagara Janv. 95 Idem
60.Nyinawamariya Agnès et sa mère Gakomeye / Rusagara Janv. 95 Violées et lapidées
61.Gisoro Alfred Ruhuha / Butereri Janv. 95 Brûlé dans de l’huile
62.Spérantie Ruhuha / Butereri Janv. 95 Violée par une série des jeunes rescapés de Ruhuha en présence des militaires
63.Epaphrodite Ruhuha / Butereri Janv. 95 Brûlé dans de l’huille
64.Leostaque Ruhuha / Butereri Janv. 95 Idem
65.Mwunguzi Narcisse Burenge Janv. 95 Ligoté et lapidé
66.Sebahire Vincent Nziranziza / Kagarama Mars 95 Les yeux crevés et lapidé
67.Ruhananirindi Siméon Ruhuha /Rugarama Mars 95 Torturé et décapité
68.Ndagijimana Pascal Nyarugenge 31 août 95 Torturé et enterré vivant par des militaires
69.Nyandwi François et son voisin Nyarugenge idem Idem
70.Bigiringoma Patrice Burenge Janv. 96 Torturé et enterré vivant
71.Kalikunzira J. P. Burenge Janv. 96 Lapidé
72.Mutabazi Burenge Janv. 96 Lapidé
73.Rwamihigo Burenge Janv. 96 Lapidé
74.Ntiyamira Pierre Burenge Janv. 96 Lapidé
75. Binanga Burenge Janv. 96 Lapidé
76.Mutaganira Elysée Nziranziza / Gakoni 25/7/97 Fusillé par des militaires à Nyamirama
77.Sebarame Zacharie Nziranziza / Rutebe 25/7/97 Torturé par des militaires dans l’enclos d’une vieille connue sous le nom de Nyirakazihamagarira, conduit et tué par coups après au bureau communal de Ngenda
78.Nyilingango Gaspard Nziranziza 25/7/97 Idem
79.Nyilinshuti Jasson Nziranziza /Rutebe 25/7/97 Idem
80.Nzamurambaho Zacharie Nziranziza / Ruli 25/7/97 Idem
81.Semakwavu Nziranziza / Nyabaguma 25/7/97 Idem
82.Twagirayezu Nziranziza/ Rutebe Août 97 Fusillé par des militaires au bureau de secteur Nziranziza
83.Murara Edouard Nziranziza / Gahosha Août 97 Idem
84.Muhizi Burenge Sept. 97 Les yeux crevés et brûlé
85.Migabo Mathieu Burenge Sept. 97 Idem

Conclusion et recommandations.

Par ce tableau, nous avons voulu donner la parole aux victimes pour qu’elles ne tombent pas dans l’oubli. N’oubliez jamais vos victimes, c’étaient vos enfants, cousins, parents, époux ou épouses, amis, voisins, condisciples ou compagnons d’équipes, groupes ou tout simplement votre génération. Il faut se souvenir d’elles dans les assemblées spirituelles si vous êtes croyants. Un jour leur voix réclamera justice et nous sommes sûrs que leurs assassins seront traduits en justice avant qu’ils ne rendent compte de leurs actes devant le Créateur. Ils ont souffert toutes sortes de peines : fusillades, brûlures, viols, tueries à l’arme branche, (comme « agafuni », la machette, etc.). De grâce, ne pensez pas à les venger par les mêmes peines car seuls les esprits faibles imitent ce qu’ils ont vu. Au contraire réclamez la justice, ce sera le seul moyen d’honorer leur mémoire.

Ne perdez pas courage si cette justice tarde. Les retards, en effet, font partie du processus de l’action humaine. Dans l’attente de la justice, évitez le refus, la révolte, la haine, la vengeance, la colère, et l’indignation, car tout cela ne procure ni force, ni joie de vivre.

Ne soyez pas toujours victimes. Restez sauveteurs dans le triangle dramatique de Karpman, sauveteurs de soi et des autres. (Le Triangle dramatique, dit aussi Triangle de Karpman, est une figure d’analyse transactionnelle proposée par Stephen Karpman en 1968 qui met en évidence un scénario relationnel typique entre Victime, Persécuteur et Sauveur (ces rôles étant symboliques, une même personne peut changer de rôle).

Parmi ces victimes, il y a des martyrs tutsi tués parce qu’ils ne voulaient pas être complices. Les femmes tutsi qui ne voulaient pas abandonner leurs maris hutu etc. Les 6 tutsi de Shyara tués parce qu’ils cachaient les Hutu sont pour tous les Rwandais signes d’espoir d’une cohabitation fraternelle mais qui demande un préalable de justice.

Nous avons gardé l’anonymat des bourreaux. Nous dirons leurs noms en cas de besoin, mais ils sont souvent connus du public. Par ailleurs, certains se vantent publiquement de ces massacres confessant qu’ils les répéteraient au besoin. Ceux qui étaient présents à la réunion qui s’est déroulée devant le bureau de la commune Ngenda en 2003 se souviennent du discours indigne du général IBINGIRA qui racontait qu’il ne regrettait rien de ce qu’il avait fait et qu’il poursuivait les coupables et les génocidaires. Il ne se rendait pas compte que la majorité de ses victimes identifiées dans ce travail n’ont vu le fusil que le jour de leur mort.

Maryline Hermans
Doctorant en Criminologie
Université de Rotterdam