Lettre de l’abbé F. Rudakemwa au secrétaire exécutif de la CNLG

Fort-Coulonge, le 12 juin 2020

 

A Monsieur le Secrétaire Exécutif de la CNLG

P.O. Box 7035, Kigali-Rwanda

 

Monsieur le Secrétaire exécutif,

Je voudrais réagir au volumineux rapport de recherche (502 pages) que votre commission a publié en 2019. Son titre est « Le génocide des Batutsi dans l’ancienne préfecture de Cyangugu ». Ma première réaction est de rendre hommage à toutes les victimes de cette tragédie, de souhaiter que les coupables soient punis et qu’aucune personne innocente ne soit accusée injustement. À propos des accusations infondées, je voudrais :

  1. Dénoncer l’obstination de ce rapport
  • à traiter de génocidaires tous les Bahutu de tous les temps et de tous les lieux;
  • à vouloir faire du génocide des Batutsi une clef de lecture de l’histoire du Rwanda en général, et de l’ancienne préfecture de Cyangugu en particulier.
  1. Me demander si nous ne serions pas en face d’accusations en miroir.
  2. Réfuter les insinuations et les mensonges que ce rapport profère contre ma personne.

« Je déteste ce que tu dis, disait Voltaire, mais je me ferais tuer pour que tu puisses toujours le dire ».

 

Ainsi je pourrai dire moi aussi ce que je pense et « du choc des idées jaillira la lumière ».

Je vous souhaite, Monsieur le Secrétaire exécutif, bonne réception de ce document.

 

Abbé Fortunatus Rudakemwa

 

 


 

 

Sigles et abréviations

AFP : Agence française de presse

APR : Armée patriotique rwandaise

CDR : Coalition pour la défense de la République

CNLG : Commission nationale de lutte contre le génocide

C.R.I.S.P : Centre de recherche et d’information socio-politique

CSP : Conseil supérieur du pays

FAR : Forces armées rwandaises

FPR : Front patriotique rwandais

HCR : Haut-commissariat des réfugiés

IBUKA : (Souviens-toi) : Association des rescapés du génocide des Tutsi au Rwanda

Inyenzi : Ingangurarugo yiyemeje kuba ingenzi (Vaillant combattant déterminé à être toujours le meilleur).

Lett.enc : Lettre encyclique

MDR : Mouvement démocratique républicain

ONU : Organisation des nations unies

PDC : Parti démocrate-chrétien

PSD : Parti social-démocrate

RADER : Rassemblement démocratique rwandais

UNAR : Union nationale rwandaise

UPRONA : Union pour le progrès national


  I. Coller à tous les Bahutu l’étiquette de génocidaires

 

Monsieur le Secrétaire exécutif,

 

Le premier grand défaut de votre rapport est l’obstination à traiter de génocidaires tous les Bahutu de tous les temps et de tous les lieux. En peu de mots, « le virus de haine et de génocide contre les Batutsi est congénital et héréditaire chez les Bahutu ». Son deuxième défaut, corollaire du premier, c’est l’acharnement à faire du génocide des Batutsi en 1994 au Rwanda une clef de lecture de toute l’histoire du pays. Ce double défaut est tellement grave qu’il rend votre rapport odieux, digne d’être relégué aux oubliettes, pour ne pas dire à la poubelle, et de là passer au déchiqueteur.

 

J’avais déjà abordé le sujet en 2011 et j’écrivais alors ce qui suit :

 

Le peuple rwandais comprend trois groupes ethniques : les Bahutu, les Batutsi et les Batwa. Il est généralement admis que les Bahutu constituent 85% de la population, les Batutsi 14% et les Batwa 1%. Même en admettant de larges marges d’erreur, les Bahutu ne pourraient pas être moins de 80%, les Batutsi ne pourraient atteindre le seuil des 20%, ni les Batwa celui des 2%.

 

Le génocide de 1994 au Rwanda a été perpétré par des miliciens majoritairement Bahutu, mais ce ne sont pas tous les Bahutu qui se sont rendus coupables du crime de génocide comme voudraient l’accréditer la propagande, l’idéologie et la justice officielles actuellement en cours au Rwanda. Si tous les Bahutu s’étaient levés comme un seul homme et s’étaient mis tous ensemble à « génocider » les Batutsi, de ces derniers, pas un seul n’aurait survécu. Le résultat aurait été le même si la seule moitié des Bahutu s’était livrée aux massacres que la communauté internationale a qualifiés à juste titre de génocide.

 

Aujourd’hui, les prisons « connues » du Rwanda abritent 120.000 Bahutu accusés de génocide. Quand ils entrèrent en fonction, les tribunaux d’exception « Gacaca » se proposaient de juger 800.000 personnes pour le même crime. Le total de ces « génocidaires » s’élèverait alors à 920.000 personnes, auxquels viendraient s’ajouter ceux qui sont détenus dans les prisons et les cachots secrets et privés, ainsi que les 44.000 autres qui, au dire du gouvernement de Kigali, sont en cavale partout dans le monde et qu’une commission « ad hoc » créée le 14 novembre 2007 doit traquer par tous les moyens et ramener au pays morts ou vifs. Si un contingent aussi nourri, avec tout le temps libre dont il disposait pour sa sale besogne (100 jours : du 6 avril au 4 juillet 1994), s’était mis à l’œuvre, aucun Mututsi ne serait resté en vie.

 

Il y a eu le génocide des Juifs perpétré par les Nazis ; mais on n’a jamais entendu que tous les Allemands soient des génocidaires. Pourquoi est-ce que tous les Bahutu devraient l’être ? Est-il possible qu’il y ait plus de génocidaires au Rwanda, où les victimes se chiffrent à moins d’un million, que chez les Nazis où le nombre des victimes dépasse de loin les six millions ? [i]

 

Pour étayer votre thèse et son corollaire, vous passez en revue les tueries interethniques qui ont émaillé l’histoire du Rwanda, surtout depuis 1959 jusqu’en 1994, mais aussi avant et après cette période de temps.

 

Monsieur le Secrétaire exécutif,

 

Un examen dépassionné du contexte et du déroulement de ces tueries montre que vous avez tort, que votre thèse est fausse, tandis que son corollaire est à la fois erroné et extrêmement dangereux pour le présent et le futur de la société rwandaise. Dans les lignes qui suivent, je voudrais procéder avec vous à cet examen dépassionné.

 

I.1. De 1994 à aujourd’hui

 

Commençons par les massacres de 1994 que la communauté internationale a qualifiés à juste titre de génocide. Ces massacres ont fait plus de victimes du côté des Bahutu que du côté des Batutsi. Et pour cause, dans une grande partie du Rwanda, les miliciens Interahamwe (pas tous les Bahutu) massacraient autant de Batutsi qu’ils pouvaient sans épargner les Bahutu de l’opposition. D’ailleurs les Interahamwe ont commencé d’abord par ces derniers.

 

De l’autre côté, dans la partie du Rwanda qu’elle contrôlait, l’APR (et non tous les Batutsi) massacrait autant de Bahutu innocents qu’elle pouvait. Elle a continué à le faire sur tout le territoire rwandais au fur et à mesure qu’elle progressait dans le cadre de sa guerre totale et finale contre les FAR. Pour des raisons difficiles à comprendre, elle massacrait aussi des Batutsi, omettait de leur porter secours alors qu’elle le pouvait et encourageait même les massacres dont ils étaient victimes. Les foules épuisées qui marchaient à pied sur les routes du Rwanda en 1994 en direction du Zaïre étaient constituées en très grande partie de rescapés, de témoins oculaires ou auriculaires des atrocités du FPR. Elles n’étaient pas constituées de criminels fuyant l’avancée du FPR. Loin de là.

 

Au mois de mai 1994, c’est une délégation du FPR à l’ONU qui s’est opposée à l’envoi par l’organisation d’une force internationale au Rwanda pour stopper net ces massacres. Ils venaient de durer un mois, ils allaient durer encore deux mois de trop (puisqu’officiellement ils finiront en juillet 1994) à cause de l’entêtement du FPR.

 

Rappelons qu’ils ont été causés par l’assassinat le 06 avril 1994 des présidents Juvénal Habyarimana du Rwanda, Cyprien Ntaryamira du Burundi et de leurs suites dans les circonstances que vous connaissez. Vous n’ignorez pas que le même jour (le 06 avril 1994), les présidents Mobutu Sese Seko du Zaїre et Daniel Arap Moi du Kenya, ainsi que leurs suites, devaient eux aussi être assassinés. C’était seulement cinq mois après l’assassinat ignoble de Melchior Ndadaye, premier président démocratiquement élu du Burundi. Toutes ces victimes ont en commun le fait d’être des Bantous, peuple africain dont les Bahutu constituent un sous-groupe. Avant de présumer que ces chefs d’États auraient été tués (ou qu’ils étaient sur le point d’être tués) par leurs congénères, génocidaires de nature, je n’y réfléchirais pas sept fois seulement, mais bien mille fois.

 

I.2. De 1990 à 1994

 

Depuis le 1er octobre1990, jour du déclanchement de sa guerre de reconquête à partir de l’Ouganda, le FPR se livrait à de sporadiques massacres de Rwandais, surtout des Bahutu. Depuis cette date, les pionniers des futures milices « Interahamwe » faisaient de même au détriment des Batutsi, sans épargner certains Bahutu. Avec cette grande différence que l’APR commettait des crimes presque parfaits. Aux yeux de l’opinion, elle parvenait à les adosser aux forces gouvernementales ou aux milices. D’autres fois, elle subtilisait les corps des victimes pour aller les enterrer et/ou les incinérer dans des endroits accessibles à ses seuls agents et membres.

 

Monsieur le Secrétaire exécutif,

 

Au vu du contexte et du déroulement des massacres qui endeuillent le Rwanda depuis 1990 jusqu’aujourd’hui, au pays et partout ailleurs dans le monde, comment osez-vous stigmatiser tous les Bahutu et seulement les Bahutu ?  « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps », disait Abraham Lincoln. La vérité est en train d’émerger chaque jour davantage et rien ne l’arrêtera.

 

I.3. En 1973

 

Avant 1990, une précédente vague anti-tutsi avait soufflé sur le Rwanda au premier trimestre de 1973. Des « Comités de Salut Public » chassèrent les Batutsi des écoles, du monde du travail et de la fonction publique. Certains furent même tués, beaucoup d’autres prirent le chemin de l’exil. C’étaient des manœuvres combinées par un groupe de militaires visant à affaiblir encore d’avantage le régime du président Grégoire Kayibanda en vue de le renverser par un coup d’État, comme cela arrivera de fait le 05 juillet 1973.

 

Ces tristes événements ne peuvent pas être pris comme preuve infaillible d’une haine éternelle de la part des Bahutu à l’égard des Batutsi. Il suffit pour s’en convaincre de ne pas perdre de vue deux faits.

 

Le premier est que les membres des « Comités de Salut Public » s’en prenaient aussi aux étudiants Bahutu du centre et surtout de Gitarama, préfecture d’origine du président Grégoire Kayibanda. Le second fait est l’ampleur nettement plus étendue du génocide survenu quelques mois auparavant au Burundi (Pentecôte 1972), au cours duquel les éléments exclusivement tutsis de l’armée nationale burundaise et de la jeunesse Louis Rwagasore, jeunesse du parti UPRONA, massacrèrent entre 300.000 et 500.000 Bahutu, tous âges et toutes catégories confondus[ii]. Là, il y avait de la haine ethnique, oui.

 

I.4. En 1959

 

Monsieur le Secrétaire exécutif,

 

Vous croyez trouver un argument massue en faveur de votre thèse dans les violences qui ont marqué la Révolution sociale de 1959 au Rwanda. Ignorez-vous que ces violences ont fait plus de morts du côté des Bahutu que du côté des Batutsi? Cela est dû au fait qu’elles n’ont pas été déclenchées par des leaders Bahutu « assoiffés de pouvoir ». Non. Elles ont été lancées par des milices royales à l’antique (Ingabo z’umwami) mises sur pied par des caciques Batutsi qui ne voulaient entendre parler ni de démocratie, ni de justice sociale, ni de partage du pouvoir et encore moins de renoncer à des privilèges mal acquis. Ils ont été les premiers dans l’histoire du Rwanda à dresser et à publier (afficher) des listes d’autres Rwandais, leurs compatriotes, à abattre.

 

La contre-attaque révolutionnaire ne s’en est pas prise aux Batutsi indistinctement, mais plutôt aux extrémistes qui étaient à la tête des milices royales et à ceux qui s’étaient montrés toujours brutaux et impitoyables dans l’exercice de leurs fonctions héréditaires. Elle a aussi renvoyé chez eux les représentants du roi que, au cours des années 1920-1930, l’autorité coloniale belge avait parachutés dans les entités autonomes hutu de l’ouest et du nord du Rwanda.

 

Pris de peur et pensant que leur sécurité n’était pas garantie, d’autres Batutsi qui n’étaient pas visés par la contrattaque révolutionnaire ont choisi de prendre le chemin de l’exil. Leurs voisins Bahutu les protégeaient, les accompagnaient jusqu’à la frontière, portant parfois leurs bagages et autres effets sur la tête. Certains Bahutu passaient même la frontière avec eux. Les uns et les autres étaient convaincus que l’exil serait de courte durée. C’était sans compter avec l’intransigeance et le jusqu’auboutisme de l’UNAR. Monsieur le Secrétaire exécutif, vous vous rendez compte que, à moins d’être d’une profonde mauvaise foi, personne n’oserait dire que les violences qui ont marqué le Révolution sociale de Novembre 1959 plaident en faveur de votre thèse.

 

D’autres nombreux Batutsi quitteront le Rwanda de leur propre gré après le 28 janvier 1961, date à laquelle le Rwanda est devenu une république dirigée par des leaders Bahutu. Pour ces Batutsi là, il était tout simplement impensable de partager le pouvoir avec les Bahutu et encore moins vivre dans un pays gouverné par eux[iii]. Certains d’entre eux rejoindront les « Inyenzi », rébellion armée regroupant une partie des durs qui étaient partis en 1959.

 

 I.5. De 1960 à 1967

 

Sans tarder, dès 1960 déjà, ces Inyenzi menaient des incursions terroristes à différents points du territoire rwandais. Leur but était d’étouffer dans l’œuf la jeune république, reprendre par les armes le pouvoir qu’ils avaient perdu par les urnes, même au prix du sang : le sang des Bahutu, mais aussi celui des Batutsi restés au Rwanda considérés déjà à l’époque par leurs congénères en exil comme des traîtres et des poltrons.

 

Leurs incursions continueront même après le 1 juillet 1962, date à laquelle le Rwanda recouvra l’indépendance. Elles iront jusqu’en 1967. La plus célèbre et la plus meurtrière de ces incursions fut celle de décembre 1963. Monsieur l’abbé Alexis Kagame en parle en ces termes:

 

Pendant ce temps, sous le coup de cette attaque qui n’avait été stoppée qu’à quelques 20 km de Kigali, tout le pays fut jeté dans une terreur panique … Dans le reste du pays, les populations étaient mises en alerte. Une tentative d’invasion s’était produite, en effet, à la pointe Nord-orientale du Rwanda, venant de l’Uganda. Elle fut repoussée par la garde nationale qui lui infligea beaucoup de pertes. Une autre attaque importante des Inyenzi … eut lieu au Bugarama (Vallée de la Rusizi) en direction de Cyangugu le 1 janvier 1964. La garde nationale leur infligea encore ici une cuisante défaite. …

 

Par ici, par-là, les autorités préfectorales s’arrogèrent le droit du glaive dans cette atmosphère de panique. Elles arrêtèrent de nombreux notables Batutsi et Bahutu notoiremnet Unaristes et les firent exécuter sans jugement. Ici encore les règlements de compte personnels firent des victimes parmi les personnes non concernées, y compris des Bahutu. Lorsqu’on est bien placé, en effet, quoi de plus simple que d’englober dans le massacre telle personne envers laquelle on devait régler une dette importante, ou est en procès avec un ami, etc?…

 

En conclusion, les incursions des Inyenzi n’avaient pas auparavant provoqué des représailles que nous sachions, d’ordre ethnique à l’intérieur du pays, et elles n’en auront pas dans la suite. La catastrophe s’est concentrée sur les raids de décembre 1963[iv].

 

Alexis Kagame continue en précisant que ces exécutions sommaires n’ont pas eu lieu partout au Rwanda, mais seulement dans les préfectures de Cyangugu, Gisenyi, Kibungo et Gikongoro.

 

Monsieur le secrétaire exécutif,

 

Je ne pense pas que vous en sachiez plus long que Alexis Kagame, le plus grand historien que le Rwanda ait connu, un Mututsi de surcroît. À la lecture du récit qu’il fait des tristes évènements de fin décembre 1963 – début janvier 1964 dans certaines préfectures du Rwanda, il faudrait encore une fois être d’une profonde mauvaise foi pour dire qu’ils témoignent d’un esprit génocidaire et d’une haine congénitale que les Bahutu ont à l’égard des Batutsi. Un autre fait qui le montre, c’est que les prisonniers de guerre faits par les unités de la Garde nationale ont été jugés par la Cour militaire, condamnés à mort, mais graciés par le président de la république.

 

Le jour de la très forte attaque des Inyenzi en décembre 1963, une quinzaine de leaders des partis d’opposition se trouvaient à Kigali, réunis comme à un rendez-vous. Alexis Kagame en cite certains :

 

– Rutsindintwarane, président de l’UNAR;

– Rwagasana, secrétaire général du même parti et député national;

– Afrika, ministre de l’élevage et membre du même parti;

– Burabyo; membre du bureau du même parti;

– Bwanakweli, président du RADER, Ndazaro, vice-président du RADER;

– Karinda, fonctionnaire au ministère des finances.

 

« Certains d’entre eux furent arrêtés par machination de leurs ennemis personnels », c’est Alexis Kagame qui le dit, c’est-à-dire « à l’insu des autorités responsables » toujours selon les termes de Kagame.

 

Tout le groupe formé de 15 hommes en état d’arrestation fut expédié à la prison spéciale de Ruhengeri, convoyé par des fonctionnaires belges de l’aide technique. Une fois là à Ruhengeri, les prisonniers auraient été exécutés probablement le 24 décembre 1963 par ces mêmes fonctionnaires belges qui les convoyaient, soi-disant « pour venger les propos injurieux que lesdits leaders avaient naguère déclamées contre l’Administration de la Tutelle ». Ces convoyeurs furent bientôt licenciés des services du gouvernement[v]. Monsieur le secrétaire exécutif, même l’horrible massacre de ces leaders rwandais, dont Prosper Bwanakweli d’heureuse mémoire, ne permet à personne de stigmatiser tous les Bahutu. J’espère que vous êtes d’accord avec moi sur ce point.

 

Conclusion à la première partie.

 

Monsieur le Secrétaire exécutif, l’analyse des tueries interethniques qui ont eu lieu au Rwanda depuis 1959 démontre un détail qui m’a intrigué. Jamais, au grand jamais, un groupe de Bahutu, (et encore moins tous les Bahutu comme tels) n’ont pris l’initiative de les déclencher.

 

-Sans les agressions verbales et physiques des Unaristes, voies de fait graves, coups, blessures et meurtres accomplis par les milices royales en 1959, la Révolution sociale de cette année-là au Rwanda n’aurait pas pris une tournure violente. Le pays aurait connu une évolution pacifique.

-Sans les sporadiques attaques des tristement célèbres « Inyenzi» qui se sont échelonnées de 1960 à 1967, les massacres qui se sont produits à la même époque n’auraient jamais eu lieu.

-Nous avons vu que derrière les actions des « Comités de Salut Public» en 1973, se trouvait un groupe d’officiers qui voulaient prendre le pouvoir par les armes. Mais je ne doute pas qu’il y ait eu des étourdis qui ont emboîté le pas aux meneurs du mouvement sans connaître leur objectif, mais ayant seulement à l’esprit les massacres à très grande échelle opérés l’année précédente au Burundi par les Batutsi contre les Bahutu.

-En 1990, le problème des réfugiés rwandais était sur le point d’être résolu par voie d’une concertation très avancée entre le HCR, le gouvernement ougandais et le gouvernement rwandais. Le jour où il était prévu une réunion très importante entre les trois parties, le FPR préféra déclencher la guerre dite d’Octobre 1990 avec son cortège de massacres opérés des deux côtés des belligérants.

-Sans l’attentant du 06 avril 1994 qui coûta la vie aux victimes dont nous avons parlé ci-haut, la guerre d’Octobre 1990 n’aurait jamais dégénéré en génocide. Dire qu’on ne sait pas qui a abattu l’avion du président Juvénal Habyarimana ce soir-là du 06 avril 1994, c’est un euphémisme ou, mieux encore, un secret de polichinelle.

 

II. Une accusation en miroir?

 

Monsieur le Secrétaire exécutif,

 

Gardons à l’esprit l’étiquette de génocidaires que vous collez à tous Bahutus indistinctement. Gardons aussi à l’esprit l’élément très important que nous venons d’examiner à la fin de la première partie, à savoir que « Jamais, au grand jamais, un groupe de Bahutu, (et encore moins tous les Bahutu comme tels) n’ont pris l’initiative de déclencher les massacres interethniques qui ont marqué l’histoire du Rwanda depuis 1959 et 1994 ».

 

Procédons alors à un rapide flash-back de l’histoire du Rwanda de 1959 jusqu’aux origines. En effet, l’histoire du Rwanda ne commence, ne s’interrompt ni ne finit en 1959. Tandis que je faisais cette rétrospective, certains écrits ont retenu mon attention. Je voudrais vous les partager, Monsieur le Secrétaire exécutif, pour voir si votre thèse ne serait pas une accusation en miroir.

 

II.1. La charte de fondation du parti UNAR du 15 août 1959

 

Cette charte explique la doctrine du parti en disant entre autres ce qui suit :

 

L’orgueil de l’Occidental ne lui permet pas de supporter un « autre homme qui lui est égal ». … Bien que la société ruandaise soit composée d’individus de valeur très inégale, et qu’il n’est pas équitable d’accorder la même valeur à la pensée vulgaire de l’homme ordinaire qu’au jugement perspicace de l’homme capable … Bien que le suffrage universel aboutira infailliblement à l’asservissement de la minorité lettrée par la majorité inculte … Il est cependant impossible de refuser le suffrage universel aux Bahutu. … Si la minorité tutsi est vraiment capable et à la hauteur des événements, elle doit, par son énergie, influer sur l’opinion publique, étonner le monde par son organisation, sa discipline. … L’organisation immédiate de notre parti s’empressera de donner aux Bahutu et aux Batwa les mêmes droits, et en même temps s’empressera de mâter les sottises et la trahison commune aux êtres incapables de la plus élémentaire abstraction[vi].

 

Ce texte se passe de commentaire. Ses auteurs sont égaux aux Occidentaux et supérieurs aux autres Rwandais Bahutu et Batwa. A contrecœur et avec répugnance, ils leur donneront les mêmes droits, mais ils s’empresseront aussi de mâter les sottises et la trahison de ces êtres inférieurs.

 

II.2. La première lettre 17 mai 1958 des grands serviteurs de la cour au CSP.

 

Elle dit :

 

L’on peut se demander comment les Bahutu réclament maintenant leurs droits au partage du patrimoine commun. Ceux qui réclament le partage du patrimoine commun sont ceux qui ont entre eux des liens de fraternité. Or les relations entre nous (Batutsi) et eux (Bahutu) ont été de tout temps jusqu’à présent basées sur le servage ; il n’y a donc entre eux et nous aucun fondement de fraternité… Les Bahutu prétendent que Batutsi, Bahutu et Batwa sont fils de Kanyarwanda, leur père commun. Peuvent-ils dire avec qui Kanyarwanda les a engendrés, quel est le nom de leur mère et de quelle famille elle est ? L’histoire dit que Ruganzu a tué beaucoup de « Bahinza » (roitelets). Lui et les autres de nos rois ont tué des Bahinza et ont aussi conquis les pays des Bahutu dont ces Bahinza étaient rois. On en trouve le détail dans « l’Inganji Karinga ». Puisque donc nos rois ont conquis les pays des Bahutu en tuant leurs roitelets et ont ainsi asservi les Bahutu, comment maintenant ceux-ci peuvent-ils prétendre être nos frères ? [vii]

 

Cet autre écrit se passe lui aussi de commentaire. Son titre est “Voici le détail historique du règne des Banyiginya au Rwanda”. Il s’acharne à justifier le droit historique et inaliénable du roi et des Batutsi à gouverner seuls le Rwanda parce qu’ils l’ont conquis.

 

II.3. La deuxième lettre 18 mai 1958 des grands serviteurs de la cour au CSP[viii].

 

Au lendemain de la première lettre, les mêmes grands serviteurs de la cour retournèrent à la charge et enfoncèrent encore davantage le clou. Ils adressèrent au roi et aux membres du CSP une autre lettre par laquelle ils s’opposaient énergiquement à tout projet de changement du régime foncier au Rwanda. “Nous vous exposons, disent-ils, nos doléances à propos des « ibikingi » et des « amasambu » [latifundia], propriétés exclusives de leurs possesseurs comme le Rwanda est propriété exclusive du roi”. Ils proposaient que les paysans sans terres soient encouragés à s’exiler vers les pays limitrophes ou à déménager pour aller occuper certaines zones insalubres et peu hospitalières à l’intérieur du Rwanda.

 

II.4. Inganji Karinga

 

Des trois documents ci-haut analysés, le message est clair : « Pas de partage, ni du pouvoir, ni des terres, ni du patrimoine commun entre les Batutsi et les autres Rwandais (Bahutu et Batwa ». Pourqoui ? Parce que les plus éminents parmi les Batutsi, les Banyiginya, sont d’origine céleste : une légende à dormir debout[ix]. Les détenteurs de cette idéologie disent qu’elle leur vient d’une tradition orale mise par écrit par Alexis Kagame dans son livre « Inganji Karinga » (Karinga le victorieux, – le conquérant ou le triomphateur-). Karinga, c’était le tambour emblème de la dynastie tutsi-nyiginya qui a régné sur le Rwanda jusqu’en 1959.

 

Tout au long l’histoire universelle, chaque fois qu’un peuple s’est considéré d’origine céleste et/ou supérieur aux autres, il a commis des crimes horribles contre les peuples dits « inférieurs » :

 

-Extermination par le peuple de Dieu des sept peuples, symboles des sept péchés capitaux, qui habitaient le territoire de Canaan, etc.

-Pillage des richesses naturelles, traite négrière, colonisation, néo-colonialisme et impérialisme de la part des Occidentaux Blancs,

-Seconde guerre mondiale et génocide des Juifs par les Aryens,

-Apartheid (développement séparé) en Afrique du Sud, etc.

-L’abus du droit de glaive et le système socio-économique appelé « Ubuhake» au Rwanda.

 

Quand les Abanyiginya annexaient une principauté, le prince de cette dernière et tous ceux qui, de droit, pouvaient prétendre à sa succession étaient passés au fil de l’épée. Pour symboliser la fin irréversible de leur lignée, ils étaient châtrés et les organes génitaux du prince en particulier allaient orner Karinga, le tambour emblème de la dynastie des Abanyiginya[x].

 

Les survivants, s’il y en avait, et à plus forte raison les gens du peuple, n’étaient pas associés à l’exercice du pouvoir. Ils se voyaient plutôt imposer un système socio-économique très oppressif dénommé « ubuhake ».

 

C’est un système qui tenait à la fois de la féodalité et de l’apartheid. De la féodalité, il avait pris le clientélisme ; et de l’apartheid la conviction que les Batutsi étaient supérieurs aux Bahutu et aux Batwa[xi].

 

Dans le domaine strictement économique, ce système se caractérisait par une exploitation des serfs par les seigneurs. Au Rwanda, ce système avait atteint son sommet qui est le principe de la loi d’airain : le serf, ravalé au rang d’instrument de travail, ne reste qu’avec le strict minimum nécessaire pour qu’il continue à produire. Un serviteur jugé insoumis par son seigneur s’exposait à l’expropriation ou à des sévices corporels qui bien souvent le laissaient estropié toute la vie.  Bien avant 1959, des Rwandais majoritairement Bahutu s’en allaient en exil pour échapper à la cruauté et au totalitarisme de la monarchie, auxquels était venu s’ajouter le joug colonial allemand, puis belge.

 

Conclusion à la deuxième partie

 

Monsieur le Secrétaire exécutif,

 

Au terme de ce parcours, il me semble le virus que vous avez cru diagnostiquer chez les tous les Bahutu se trouverait plutôt chez une infime partie des Batutsi : une frange extrémiste au sein des Batutsi qui ont gouverné le Rwanda d’une main de fer jusqu’en 1959. Je ne sais pas si leurs descendants qui ont reconquis le pouvoir au Rwanda en 1994 portent eux aussi ce virus. Est-ce que certains Bahutu auraient été contaminés à leur tour ? Je ne l’exclus pas. En effet,

 

De longues années vécues dans la terreur développent chez certains individus des mécanismes de défense pouvant les conduire, au nom de la survie, à poser des actes désavoués silencieusement par leur conscience[xii] .

 

Si c’était le cas, alors les masses, c’est-à-dire la partie saine de la population rwandaise formée de Bahutu, de Batutsi, de Batwa et de Naturalisés, tous de bonne volonté, serait prise en sandwich entre deux groupuscules malveillants. Ce sont ces « génocidaires » peu nombreux et de tous bords que vous devriez ramener au bercail, au lieu de diviser par des discours haineux et mensongers « cette partie saine de la population que l’injustice seule peut conduire à des excès »[xiii].

[A suivre]

 

Intégralité du document:
Lettre de l’abbé F. Rudakemwa au Secrétaire exécutif de la CNLG

 

 


[i] F. Rudakemwa, Priorité N0 1 : Régler leurs comptes aux Bahutu ? » in www.leprophete.fr, le 20 mars 2011.

[ii]  Rudakemwa F., Op.cit., pp. 127-133.

[iii] ID., Op.cit., pp. 93-94

[iv] Kagame A., Un abrégé de l’histoire du Rwanda de 1853 à 1972, Éditions universitaires du Rwanda, Butare 1975, pp.355-358.

[v] ID., Op.cit.,pp. 356-357.

[vi]  Charte de fondation du Parti UNAR, in Nkundabagenzi F., Rwanda politique, C.R.I.S.P, Bruxelles, 1962, pp. 94-95.

[vii] Première lettre des grands serviteurs de la cour, in Nkundabagenzi F., Doc. cit., pp. 35 – 36.

[viii] Deuxième lettre des grands serviteurs de la cour, in Nkundabagenzi F., Doc. cit., pp. 37 – 38. Rudakemwa F., L’évangélisation du Rwanda (1900-1959), L’Harmattan, Paris, 2005, pp. 322-323.

[ix] Kagame A., Inganji Karinga, Imprimerie de Kabgayi, Deuxième édition, 1959, pp. 60-68.

Rudakemwa F., Rwanda. A la recherche de la vérité historique pour une réconciliation nationale, L’Harmattan, Paris, 2007, pp. 117-120.

[x] ID., Op.cit, p. 41

[xi] ID., Op.cit., pp. 37-38.

[xii] Mbanda Jean, Lettre ouverte aux des familles politiques FPR, MDR, PDC, PDU, PSD, PSR, UDPR, Kigali, le 05.05.2000.

[xiii] Vicaires apostoliques du Rwanda et du Burundi, Lettre pastorale sur la vertu de la justice, Avril 1957, p.2.

 

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