Eugène Serufuli : « La scission du Nord-Kivu est la seule solution à l’antagonisme Hutu-Nande. »

« Dans sa configuration actuelle, le Nord-Kivu a besoin d’être découpé, d’être scindé pour permettre l’éclosion de deux cadres propices, mieux de deux entités quasi indépendantes qui s’imposent d’elles-mêmes : le Grand Nord et le Grand Sud ». Eugène Serufuli ne va pas par quatre chemins pour expliquer les tensions récurrentes entre Hutu et Nande dans le Rutshuru et même dans d’autres provinces là où ils ses rencontrent. Pour lui, on devrait s’attendre à ce genre d’affrontements régulièrement tant que la province du Nord-Kivu gardera sa configuration actuelle. Et pour lui donner raison, dimanche 25 octobre 2020, les jeunes de deux communautés Hutu et Nande se sont affrontés avec des armes de guerre à Kiwanja/Rutshuru.

 

Saisi de la situation explosive, le gouverneur du Nord-Kivu, Carly Nzanzu Kasivita a dépêché une délégation provinciale sur place conduite par le vice-gouverneur, Mme Marie Lumoo Kahombo pour éteindre le feu. Notre Rédaction a rencontré l’honorable Eugène Serufuli, en sa double casquette de notable de la communauté Hutu de Rutshuru et d’ancien gouverneur du Nord-Kivu (2000-2007) pour donner un éclairage sur cette situation de tension perpétuelle entre les deux communautés.

 

Eugène Serufuli est formel : «  Les antagonismes entre communautés sont à la base des conflits interethniques qui déchirent la province. Pour que les Hutu et les Nande s’entendent, il faut régler le problème de la gouvernance de la province. A la tête de la province, il existe une gouvernance compliquée avec une mentalité de la majorité qui ne favorise pas le climat de coexistence pacifique. Prenons l’ exemple de ce qui s’est passé à Kiwanja. Si nos frères savent qu’il y a une gouvernance qu’ils ne contrôlent pas, ils pourraient être modérés et coopérer avec la gouvernance de Goma. S’ils savent que le gouverneur n’est pas le leur, ils réfléchiraient par deux fois avant de poser de tels actes ». Gouvernance compliquée parce que certaines personnes croient, une fois qu’un des leurs accède à la tête de la province, que tout leur est permis. Malheureusement, l’autorité provinciale laisse faire. Ce qui empêche de renforcer l’autorité de l’État pour plus de sécurité, de protection de tous et de convivialité.

 

Eugène Serufuli renchérit en faisant état du fameux « Dialogue de vérité » de juillet 2020 qui a ressorti au grand jour ces antagonismes : «  La solution, c’est diviser la province et trouver une capitale pour Beni et Lubero. Ce qui baisserait sensiblement les tensions et permettrait de donner aux autres communautés le temps de s’épanouir ». Les appels à la cohabitation pacifique comme on en connaît depuis des lustres ne sont que de petits pansements à la plaie béante. Ces déplacements coûteux en énergie et en moyens ne font que perdurer les conflits et créer davantage des frustrations entre communautés : « Il faut avoir le courage politique pour vaincre l’intolérance innée. Que nos frères règnent sur la partie où ils seront seuls et qu’ils laissent les autres communautés s’épanouir comme ils ne veulent pas partager avec les autres ». Depuis le découpage de 1998, les autorités nationales avaient négligé le critère « sociologique » pour le Nord-Kivu de peur de créer une tendance tribaliste dangereuse mais la réalité sociologique a rattrapé la province à travers des luttes antagonistes qui annihilent les efforts de développement.

 

Pour Eugène Serufuli : « Les Nande s’interposent et entrent en compétition politique et économique en jouant le rôle de catalyseur et d’exploiteur d’antagonismes dans le Masisi, Walikale et Rutshuru. Alors que le Grand Nord fonctionne comme une province à part entière où tous les postes leur reviennent ». Et dans l’entre-temps, puisqu’il faut vivre ensemble, Eugène Serufuli relève ce qui suit : «  La difficulté au Nord-Kivu, c’est la gouvernance. A l’époque de Léonard Kanyamuhanga, Tutsi (1996-2000) et celle de son successeur Hutu (lui-même: 200-2007), quoique les antagonismes existaient, les gens vivaient ensemble. Lweshe, Kibirizi, Nyanzale, Kiwanja. La solution est plus politique ». Et d’ajouter en proposant une solution intermédiaire en attendant qui consiste à  « Renforcer l’autorité de l’État sur l’ensemble de la province. Ce qui n’est pas le cas. Aujourd’hui, il existe des villages où il n’y a pas de chef. Pour que les Hutu et les Nande s’entendent, il faut régler le problème de la gouvernance provinciale. Et ce, par le découpage. Ce qui permettra aux Nande de s’occuper des problèmes du nord avec beaucoup de sérénité ».

 

La position clairement exprimée par Eugène Serufuli n’est pas acceptée par la communauté Nande. En mi-juin, certains députés provinciaux ont lancé l’idée d’une gouvernance rotative de la province pour pallier aux antagonismes et frustrations de certaines communautés. L’idée avait été mal accueillie et a créé un tsunami lors du dialogue de vérité à Goma en juillet 2020. Cette question soulève tensions et passions à la place d’un débat scientifique et/ou sociologique. Qui l’emportera ? Seul l’avenir nous le dira.

 

Nicaise Kibel’Bel Oka

 

Source : lescoulisses.info

 

 

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