La République démocratique du Congo et la Région des Grands Lacs Africains depuis 1960

Le Kivu, aujourd’hui ventre mou de la RDC ou un enjeu régional dans la guerre du Congo-Kinshasa (titre d’un de mes livres) a été propulsé sur la scène régionale par l’arrivée des réfugiés rwandais dits de 59. Ceux-ci ont utilisé le Kivu en général, Goma-siège de leur gouvernement en exil (installé en juillet 1962) en particulier comme base-arrière de leurs attaques contre le Rwanda pour la reconquête du pouvoir dans ce qui fut appelé « Opérations Inyenzi » en coordination avec leurs homologues installés au Burundi, en Ouganda, en Tanzanie et au Kenya. Leurs réseaux sont restés très actifs dans l’histoire postcoloniale de la RDC. Dans cet exposé, j’entends me limiter à cette histoire quitte à ce que, lors des échanges qui suivront, je puisse répondre aux questions éventuelles concernant ces acteurs transfrontaliers de 6 dernières décennies. Résumer 60 ans d’histoire en quelques minutes comme le timing l’exige n’est pas une chose aisée. Je vais essayer de faire de mon mieux.

 

Dans le Journal Analyses sociales paraissant à Kinshasa (édition 1995, Mabika Kalanda d’heureuse mémoire et auteur du livre « La remise en question base de la décolonisation mentale » (CRISP, 1967) écrivait ceci:

 

« Nous devons imiter Patrice-Eméry Lumumba parce que 35 ans après l’indépendance nous constatons qu’il avait raison et que notre lutte de libération s’est arrêtée avec la mort de cet homme. Pour mener cette lutte à bonne fin et la reprendre là où elle est restée, il faut plusieurs Lumumba ».
Ces propos sont encore d’actualité en ce début de l’année 2021. Commanditée par des groupes d’intérêts occidentaux (Ludo De Witte, L’assassinat de Lumumba, Karthala, 2000), cette mort fut exécutée par des Congolais. Avec sa mort et le démantèlement de son gouvernement prenait fin un ordre démocratique qui venait de se mettre en place et son projet de « bâtir un pays stable, prospère et où les travailleurs allaient recevoir un salaire en fonction de leur travail » fut du coup annihilé.
Donc, depuis 1960 jusqu’aujourd’hui, la RDC souffre de la collusion entre les groupes d’intérêts étrangers et les dirigeants congolais qui, du reste, sont tous imposés de loin au peuple congolais.

 

C’est cette collusion permanente et ses conséquences néfastes sur la RDC que j’essaie d’expliquer ci-après. En fait, j’oppose quatre périodes :
1. Celle du régime multipartiste au cours de la 1ère République (60-65) qui a été étouffé par les parrains de Mobutu, homme de la CIA, chef de l’armée et vrai détenteur du pouvoir depuis son premier coup d’état en septembre 1960.
2. Celle du régime à parti unique, phase une de la 2ème République (65-90) dans laquelle Mobutu, «the American Tyrant » (Sean Kelly, The CIA and Mobutu of Zaire, 1993) ou «a Zairian Caligula kept his grip on his country without law, morals or principles » (Kenneth B. Noble, The New York Times, March 9, 1993). L’ironie du sort est qu’il a permis la consolidation des réseaux Bisengimana-Kengo dont le rôle qu’ils ont joué dans sa chute n’est pas à négliger.

 

3. Celle du retour contrarié au multipartisme-phase 2 de la 2ème République (90-97) cours de laquelle :
a. la guerre dite de Masisi a été déclenchée dans l’ombre de la guerre régionale de la NRA/National Resistance Army-parti au pouvoir en Ouganda et du FPR/Front Patriotique Rwandais-mouvement rebelle ou mieux, branche de l’armée ougandaise ;
b. les provinces du Sud-Kivu et du Nord-Kivu ont été envahies par des millions des réfugiés hutu du Burundi et du Rwanda, prétexte de l’invasion du Zaïre par les armées tutsies du Rwanda (car le FPR s’était déjà emparé du pouvoir en juillet 1994), de l’Ouganda et du Burundi ;
c. l’occupation de ces deux provinces par le couple NRA- FPR et leur milice supplétive, l’AFDL/Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Zaïre/Congo (octobre 1996-mai 1997).
d. Mais, la militarisation du Nord-Kivu par le gouvernement Kengo 3, « Opération Amani », mars 1995 ; et « Opération Mbata », mai 1996), avait servi de couverture aux dernières incursions de ces troupes qui ont relayé les FAZ/Forces Armées Zaïroises en septembre-octobre 1996 comme s’il y avait passation du flambeau ; ce fut de même pour la succession du gouvernement provincial de Christophe Mupenda à Goma par celui d’un membre notoire du FPR, Léonard Kanyamuhanga Gafundi qui avait été son conseiller politique depuis sa mise en place en juillet 1993. Dans son article « Préavis zéro » (Le Mandat, 1996), Christophe Beyeye avait dénoncé la collusion des soldats des FAZ avec le FPR.

 

4. Période du régime d’occupation assisté par la communauté internationale, via d’abord la Troïka (Etats-Unis, Belgique-France), ensuite le CIAT/ Comité International pour l’Accompagnement de la Transition et enfin la Monuc/Monusco (du mois de mai 1997 aujourd’hui en février 2021.

 

En remplaçant Laurent-Désiré Kabila par Joseph Kabila que d’aucuns appellent Kanambe (autrement dit un faussaire à la tête du pays depuis janvier 2001, Mwamba Tshibangu, Joseph Kabila, la vérité étouffée, L’Harmattan, octobre 2005 ; Brown Chibale Kapika, Les origines cachées de Joseph Kabila jusqu’à son ascension au sommet de l’Etat Congolais, septembre 2018), on comprendra aisément la dimension régionale et ethnique ou raciste de la guerre actuelle en RDC.
a. En juin 1997 : Emmanuel Ndahiro alors responsable des services secrets rwandais déclarait : « Lorsque nous nous sommes réunis à Kisoro (Ouganda), du 3 au 5 juin , juste après notre victoire qui a conduit à la chute du dictateur Mobutu, nous avons souligné la nécessité de renforcer notre promesse en affectant nos meilleures ressources humaines dans les services qui s’occupent de la sécurité, de l’économie, des finances et de l’administration, particulièrement dans les provinces du Nord et Sud-Kivu qui sont partie intégrante de notre patrie. Cette stratégie est censée faciliter notre contrôle de la République Démocratique du Congo et consolider davantage notre influence dans la région des Grands Lacs» (cité par Pierre Péan, dans Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique. Fayard, 2010, p. 386).
En application de cette stratégie et ce, dans l’ombre de Joseph Kabila, on ne saura jamais le nombre des étrangers qui se sont incrustés en RDC depuis lors.

 

b. En juin 1997, des Universitaires du Rwanda, du Burundi, de l’Ouganda et du Zaïre occupé se sont réunis à Johannesburg (Afrique du Sud, toujours l’Afrique du Sud). Ils ont entre autres parlé de la « citoyenneté transfrontalière ». Voilà ce qui fait courir les géniteurs des termes « banyamulenge » et « rwandophones » que je n’utilise jamais dans mon langage car ils relèvent de la supercherie et sont destinés à créer la confusion. Le nom de James Kabarebe (Ougandais, puis Rwandais, puis Congolais et enfin Rwandais) est un cas d’école. Il est écœurant, voire inadmissible que ce soit ce genre d’individus qui se donnent le culot de s’ériger en caste des Saints et en donneurs des leçons du vivre ensemble dans la région des Grands Lacs. Telle est en définitive la grande épine dans le vivre ensemble en RDC que les hommes d’état congolais, s’il y en a du moins, doivent prendre à bras- le- corps et l’examiner lucidement et sans passion et surtout sans céder aux pressions des commanditaires de la guerre actuelle. Pas de réconciliation sans l’éradication du régime qui a plongé le pays dans cette situation, et sans avoir mis la justice à contribution pour mettre au pas les criminels qui sont au pouvoir et se la coulent douce au détriment du peuple.

 

Les Congolais n’ont pas un autre choix ; ils doivent reconnaître leur propre responsabilité dans les malheurs du pays et en tirer des leçons constructives, s’aimer, aimer leur pays, le défendre jusqu’au sacrifice suprême à l’exemple de Lumumba. Trois jours avant son assassinat, le mardi 29 octobre 1996, l’Archevêque de Bukavu, père jésuite Christophe Munzihirwa, (pour rappel j’étais n°2 sur la liste des intellectuels à liquider après lui), disait « SOYONS UNIS POUR SAUVER LA PATRIE ». Qui l’a écouté ou écouté ses divers autres messages? Personne, même au sein de la hiérarchie de l’Eglise catholique en RDC!

 

Je termine par ici en vous laissant le soin de poser l’une ou l’autre question sur des points que je n’ai pas touchés dans cet exercice difficile de synthèse. Mais, je suis convaincu d’avoir mis sur la table une matière substantielle pour un dialogue franc, serein et enrichissant.

 

Je vous remercie.

 

Fat à Anvers, le 25 février 2021

 

Bucyalimwe Mararo Stanislas

 

Intégralité du texte de la conférence : RDC 1960-2021

 

 

 

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