Rwanda. Le pouvoir politique comme lieu de réconciliation

Aujourd’hui le peuple rwandais (toutes ethnies confondues) est fiché comme belliqueux et même comme génocidaire. Et lorsqu’on observe son comportement, on dirait qu’il est fier de cette étiquette on ne peut plus funeste. Depuis 1990 en effet, les Rwandais ne s’illustrent que par la violence interethnique, violence exportable avec le prétexte de « la sécurité nationale » ! Plus concrètement, les Hutu et les Tutsi se « génocident » et s’acharnent à se détruire mutuellement, même en dehors de leur espace national.

 

Lorsqu’on essaie de saisir les tenants et les aboutissants de ce drame, on remarque avec stupéfaction que d’une part il se manifeste comme un conflit ethnique avec comme acteurs principaux les Hutu d’un côté et les Tutsi de l’autre ; et que d’autre part, l’enjeu est le pouvoir politique. Celui qui contrôle ce dernier en effet, contrôle par le fait même les rouages de la vie nationale, au détriment de ceux qui ne sont pas de son camp (ethnique).

 

Si aujourd’hui nous constatons que le pouvoir politique constitue la pomme de discorde entre les Rwandais, n’y aurait-il pas moyen d’en faire un lieu de réconciliation pour ces citoyens pour l’instant engagés sur la voie de l’autodestruction ? Telle est notre préoccupation lorsque nous proposons cette réflexion au peuple rwandais ainsi qu’à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté.

 

Cette réflexion (publiée pour la première fois en 1999 dans la Revue « Dialogue », n° 213) va s’articuler autour de deux volets. Dans un premier temps, il s’agira du pouvoir politique tel que conçu et vécu par les Rwandais. Dans un deuxième temps, nous allons proposer une démocratie à la rwandaise, celle qui intègre le facteur ethnie dans le champ politique rwandais et accepte le partage pacifié de la gestion de l’Etat, en vue de rassurer tous les citoyens et de les mobiliser pour construire leur patrie, au lieu de continuer à la fuir d’une manière anarchique.

 

1. Quelques aspects du pouvoir politique au Rwanda

 

Le problème du pouvoir ne se pose pas au Rwanda seulement. Il est toujours vivace dans toutes les sociétés organisées. Néanmoins, le problème du pouvoir politique se pose presque dans les mêmes termes dans la région de l’Afrique noire, avec des similitudes étonnantes en Afrique dite des Grands Lacs d’Afrique (Burundi, Ouganda, République Démocratique du Congo, Rwanda). Le changement des régimes, en cette région, s’opère dans un contexte qui ne fait qu’ouvrir les vannes de la violence dans toute sa cruelle réalité. Et on le sait bien, avec la violence, on détruit tout : la vie des innocents et même celle des bourreaux, le patrimoine matériel, culturel, moral et spirituel. Avec la guerre, tout le monde est engagé dans une logique de mort avec comme seul héritage la rancœur et la haine, compliquant davantage les situations qu’on prétendait vouloir améliorer.

 

Au Rwanda, plus particulièrement, la manière d’accéder au pouvoir a toujours déterminé celle de le gérer et de le vivre. L’Histoire de ce pays nous apprend que depuis longtemps, le pouvoir s’acquiert et se perd dans une violence toujours inédite. De ce fait, il reflète une image sans cesse horriblement particulière. Depuis un siècle en effet, le pouvoir constitue l’objet d’un conflit sanglant, tantôt intra-ethnique, tantôt inter-ethnique !

 

De la nature du pouvoir au Rwanda, on peut ainsi dégager d’abord trois aspects qui méritent d’être soulignés :

  1. Le pouvoir est un absolu.
  2. On accède au pouvoir dans la logique d’une violence dé-régulatrice.
  3. Pour le contrôler, on s’enferme dans un ethnisme thanatologique.

 

a. Le pouvoir comme un absolu

 

L’image que les Rwandais gardent du pouvoir est celle qu’affiche celui (individu et/ou groupe) qui l’exerce. Au Rwanda, le pouvoir politique a été longtemps (jusqu’en 1961) vécu sous forme de conquête (élargissement du territoire par les clans tutsi) et de résistance (pour les principautés hutu). Sous la République, la première (1961-1973) a été ressentie comme une victoire des Hutu sur les Tutsi ; la deuxième (1973-1994) sous les signes de la victoire des Hutu du nord sur les Hutu du sud ; tandis que la troisième (depuis 1994) est aujourd’hui vécue sous les signes de la victoire des Tutsi sur les Hutu. Aussi, le souverain a-t-il été toujours le vainqueur.

 

Dans la dynamique d’imposer son pouvoir et pour s’y maintenir, le vainqueur a été perçu comme un tyran par les vaincus et comme un sauveur-protecteur pour ses congénères qui doivent justement survivre et se faire accepter par les vaincus.

 

Dans ce contexte, le pouvoir signifie la toute-puissance, tandis que la personne du chef est entourée de mythes qui en font un dieu. Le chef déifié, son pouvoir est sacralisé et devient inaccessible au commun des mortels. Seul celui qui est désigné par les dieux y accède et ses mandants prennent soin de lui ménager une cour : dignitaires, chefs militaires, notables, courtisans qui, eux aussi, jouissent directement des prérogatives des divinités. Les non-choisis (la masse populaire, « rubanda rugufi » en kinyarwanda) doivent adopter une attitude religieuse et rester soumis à la race choisie.

 

La société ainsi hiérarchisée devient le théâtre de tous les abus et de toutes les oppressions au point de dire qu’au Rwanda, chaque régime a eu ses « Tutsi » (seigneurs) et ses « Hutu » (serfs) en dehors de deux ethnies telles que nous en avons déjà l’idée. Cela se comprend puisqu’une fois le pouvoir sacralisé, il reste réservé à ceux qui « sont sortis des cuisses de Jupiter », tandis que les humains en deviennent esclaves. Aussi le pouvoir devient-il un absolu en dehors duquel il n’y aurait que suicide. En effet, ceux qui le détiennent craignent, s’ils le perdaient, de subir le courroux de ceux qui, hier, étaient sous leurs pieds.

b. La violence comme mode d’accès au pouvoir

Au départ, il y a le complexe de la force physique qui conduit à ce que Ngoma-Binda appelle le « gouvernement par les muscles et la violence » sous-tendu par la « physique politique au sens gymnastique et bizarre du mot physique »[1].

Le recours à la « physique politique » est motivé par plusieurs facteurs :

  • Il y a tout d’abord la manière par laquelle on a accédé au pouvoir, généralement par la violence ou par l’escroquerie politique.
  • Il y a ensuite l’existence d’une série de situations frustrantes entretenues par le régime en place devenu incapable de se débarrasser de certaines tares telles l’orgueil, l’esprit de vengeance, la sous-estimation et la chosification de l’adversaire politique, l’enrichissement (illicite, rapide et arrogant) de l’infime minorité au pouvoir, etc.
  • En sus, il y a le désordre au sein de l’élite-même qui fait qu’à un moment donné, chacun veut tirer la couverture de son côté pour laisser les autres, même les principaux compagnons de lutte, à la merci des intempéries de tous ordres. Ainsi, au sein de cette élite (qui est quelquefois mono-ethnique et/ou mono-régionale) naissent des rivalités qui font que chacun constitue son camp qu’il oppose aux autres. Ces camps évoluent finalement en groupuscules de type familial (akazu) qui s’affrontent.

    Mais au Rwanda, au premier degré de la conflictualité, la variante la plus manipulable dans ces rivalités est l’ethnie. En effet, faute d’argument de persuasion, l’élite obsédée par l’accès au pouvoir ou par sa conservation, préfère prendre le raccourci : agiter les passions « ethnicistes » et orienter la force destructrice qu’elles génèrent vers le rival politique ramené à l’ennemi ethnique.

 

  • Enfin, il y a la volonté de « faire table rase » de tout ce qui existait sous « l’ancien régime » : les personnes, les symboles, jusqu’aux appellations des monts et collines. Avec cet esprit, la violence détruit tout, y compris les mécanismes régulateurs que la vie en commun avait sécrétés. Automatiquement, les règles de succession au pouvoir sautent en éclat et le pouvoir se perd et s’arrache dans des conditions tragiques.

 

  • Un coup d’œil sur l’histoire :

 

Pour mémoire, le Mwami (roi) tutsi Kigeli IV Rwabugili meurt subitement (septembre 1895) après avoir guerroyé contre les royaumes voisins et semé la terreur dans tout son royaume et dans les royaumes voisins. Son fils et successeur légitime Mibambwe III Rutalindwa meurt tragiquement (fin 1896) à la suite des rivalités intra- ethniques (entre clans tutsi : Bega/Banyiginya) pour le contrôle du pouvoir. Son successeur illégitime Yuhi V Musinga est déposé par le colonisateur belge (en 1931) puis exilé hors du royaume (20 juillet 1940) où il meurt (le 25 décembre 1944) dans l’humiliation totale. Son fils et successeur désigné Mutara III Rudahigwa meurt (25 juillet 1959) d’une façon mystérieuse dans un contexte socio-politique explosif. Son demi-frère Kigeli V Ndahindurwa (mort en exil le 16 octobre 2016) qui lui succède le 28 juillet 1959 est chassé du pays (en 1960) au cours d’une violence sans précédent. Avec son départ, ce fut la proclamation de la République le 28 janvier 1961 et le référendum du 25 septembre 1961 consacra l’abolition de la monarchie. L’hégémonie tutsi est mise entre parenthèses.

 

L’ère du pouvoir contrôlé par les Hutu est inaugurée par le Président Grégoire Kayibanda (mort le 5 décembre 1976). Pris dans l’engrenage des luttes intra-ethniques (entre hutu du Sud et ceux du Nord), Kayibanda est déposé par son armée (05 juillet 1973) et par la suite, éliminé physiquement avec son entourage politique. Son tombeur et successeur Juvénal Habyarimana meurt tragiquement (6 avril 1994) lorsque l’avion à bord duquel il voyageait avec sa suite est abattu sur Kigali la capitale. Les circonstances de sa mort et la désignation précipitée de son successeur, Théodore Sindikubwabo (porté disparu en 1996 en exil), ouvre la voie à une violence interethnique inédite (depuis 1994). Juillet 1994, le pouvoir est repris par les Tutsi qui désignent Pasteur Bizimungu (Hutu du Nord) comme Président (juillet 1994 – mars 2000) ; tandis que le Général Paul Kagame (Tutsi du clan des Bega) occupe un poste non-constitutionnel de Vice-président et depuis lors contrôle en homme fort tous les rouages du pouvoir politique dans un pays plongé dans l’horreur de la violence interethnique. Et la roue de l’histoire continue à tourner inexorablement !

 

  • Le pouvoir sans projet de société :

 

Ce qu’il faut déplorer d’une manière générale sur ce sombre tableau du pouvoir politique au Rwanda, est que chaque fois que les « révolutionnaires » prennent le pouvoir, ils n’ont guère de nouveau projet de société qui soit acceptable par tous et dans lequel chaque citoyen peut trouver ses intérêts pris en compte. Il s’agit tout simplement de « ôte-toi de là que je m’y mette », suivi d’une répression aveugle et dévastatrice. Les nouveaux maîtres sont principalement animés d’un désir obsessionnel d’accéder au pouvoir pour survivre comme groupe (ethnique). Or, l’accès au pouvoir dans et par la violence entraine inéluctablement la confiscation de tout le pouvoir (politique, militaire, culturel, etc.) par le groupe qui a gagné la guerre et sa contestation par le groupe vaincu.

 

La lutte ainsi déclenchée reste alors sans dénouement parce que celui qui occupe la place aujourd’hui, à force de vouloir la garder à tout prix et contre tous, prépare déjà sa chute. Et le choc que celle-ci provoque reste proportionnel à la manière dont il a géré son pouvoir. Ainsi quitte-t-on le pouvoir à la manière dont on l’a conquis et exercé.

 

  • L’ethnisme comme moyen de conserver le pouvoir :

 

Etant donné que le seul argument dont les leaders dispose dans le champ politique est l’ethnie qui n’a que la violence comme moyen de conserver le pouvoir, finalement le chef (ou leader) se confond avec son ethnie.  Le groupe monolithique ainsi constitué devient ethnocentrique et ethniciste plus que jamais. À ce moment, la peur, sous deux formes, le hante : d’une part, la peur de perdre ou même de partager les avantages acquis (honneurs et fortunes surtout) à un prix exorbitant (les congénères sacrifiés, les dégâts causés, l’effort de guerre, etc.) et, d’autre part, la peur d’une revanche inévitable des groupes écartés à cause surtout de leurs leaders massacrés, frustrés, destitués ou dépouillés de leur patrimoine (détruit ou confisqué).

 

Pour cette raison, au cours du mandat qu’on voudrait éternel, on s’entoure d’une sécurité qui dissuade tout prétendant au pouvoir. Ainsi tous les membres de son groupe (ethnique) sont enrôlés dans l’armée ou se constituent en milice ou en police secrète. La nation est confondue au groupe du chef et tous les siens se mobilisent pour protéger leur « homme-fort » ou plutôt son régime.

De ces aspects du pouvoir au Rwanda, quelques leçons devraient être dégagées. Le pouvoir, une fois séparé de ceux qui l’exercent, constitue une bonne école où l’on apprendrait la relativité et la précarité du mandat de l’exercer. D’abord, un jour ou l’autre, il prend fin ; et pour ses détenteurs, mieux vaut qu’il le soit en douceur. Ensuite, le pouvoir peut être exercé par tout citoyen, si le peuple uni parvenait à avoir le droit de se prononcer. Enfin, l’ethnie restant une réalité avec laquelle il faut compter sur le terrain politique au Rwanda, se recroqueviller sur son ethnie pour la conquête ou pour la conservation du pouvoir, signifie s’engager sur le chemin du suicide collectif pour son groupe et constitue un danger de mort pour les autres. C’est pourquoi, pour exercer le pouvoir sûrement et en faire un lieu d’épanouissement pour tous les citoyens, il faut y accéder dans la paix et avoir du respect pour tous les concitoyens.

 

 2. Une démocratie à la rwandaise

 

Dans la panoplie des régimes politiques, l’histoire récente du Rwanda nous apprend que ce pays a connu un régime monarchique de type féodal jusqu’en 1961. Depuis lors, le pays a fait l’expérience des régimes républicains et démocratiques. Et pourtant rien ne va toujours pas, même si aujourd’hui le régime démocratique est partout présenté comme le modèle idéal de gestion du pouvoir dans les Etats. Devant cet « échec », on serait tenté de croire que la démocratie n’est pas faite pour les Rwandais !

 

Pour ne pas rester suspendu à cette déception, nous allons, dans un premier temps, aborder la démocratie comme idéal qui a des avantages certes, mais qui a des limites aussi. Dans un deuxième temps, nous allons imaginer une « démocratie à la rwandaise », un régime qui pourrait aider les Rwandais à gérer le pouvoir de façon à permettre à chaque citoyen de s’y retrouver.

 

a. La démocratie et ses perversions

 

La démocratie est un système de gouvernement qui, pour remplir sa mission, exige beaucoup de qualités morales à tel point qu’elle est, en soi, une valeur. D’ailleurs, pour l’américain J. Rawls[2], la démocratie est le nom de la justice en politique.

 

Dans le régime démocratique, le pouvoir est exercé par le peuple à travers les élections par lesquelles il jouit de la souveraineté de confier le pouvoir à ses représentants et de le leur retirer, le moment venu. L’existence des partis politiques est une des garanties démocratiques de l’alternance au pouvoir qui, en principe, est accessible à tous les citoyens. Cela suppose une concertation permanente entre les mandataires et les mandants du pouvoir pour confronter les différentes opinions sur les problèmes de la société afin de les résoudre par consensus.

 

Pour le moment, le gouvernement démocratique libéral semble être le système politique le meilleur et le plus conforme aux exigences politiques, morales et rationnelles. Il introduit la justice en politique et garantit – par une série de mécanismes qu’il exige (institutions démocratiques dont la constitution) –  son respect par tous les partenaires considérés comme libres et égaux et doués  chacun de ce que J. Rawls considère comme les facultés morales fondamentales à la citoyenneté, à savoir : « la capacité à avoir une conception de notre bien, de notre avantage rationnel, et un sens de la justice, c’est–à-dire une capacité à comprendre et à appliquer des principes de justice »[3] .C’est pourquoi, dans un régime démocratique, le terrain politique, au lieu d’être le lieu de la confrontation musclée ou de l’aventurisme meurtrier, devient le lieu de la coopération politique dont certaines vertus supérieures sont notamment : la tolérance, le fait d’être prêt à rejoindre les autres à mi-chemin, la modération et le sens de l’équité. Albert Camus disait : ‘’Le démocrate est modeste. Il avoue une part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné. Et, à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait par ce qu’ils savent’’[4].

 

Le Pape Jean-Paul II, dans sa lettre encyclique « Centesimus annus » apprécie le régime démocratique pour ses deux qualités qui sont reconnues comme ses deux raisons d’être : la première est qu’il « assure la participation des citoyens aux choix politiques et garantit aux gouvernés la possibilité de choisir et de contrôler leurs gouvernants ou de les remplacer de manière pacifique lorsque cela s’avère opportun ». La seconde est qu’il assure « une grande attention et une vive sollicitude pour les droits de l’homme » et, à ce niveau, le système démocratique rejoint l’Eglise dans sa conception de la dignité de la personne humaine[5].

Néanmoins, cette démocratie dont les qualités – évoquées et non évoquées – font d’elle aujourd’hui le système politique le moins mauvais, est exposée à des perversions auxquelles il faut faire attention tant sur le plan théorique que sur le plan pratique. Sans prétendre les relever toutes, ni en approfondir la réflexion, les principales perversions auxquelles la démocratie est exposée sont : le totalitarisme, l’anarchie, le pluralisme et l’électoralisme.

 

  • Le totalitarisme

 

Il provient du fait que certains individus, une fois au pouvoir, s’improvisent d’une nature supérieure (les plus forts, les plus vertueux, les plus sages, les plus intelligents, etc.), confisquent le pouvoir, l’avoir et le savoir et se plongent dans une irrationalité amorale par essence et destructrice dans ses effets. Même de bonne foi en effet, quand certains croient par exemple « posséder le secret d’une organisation sociale parfaite qui rend le mal impossible, ils pensent aussi pouvoir utiliser tous les moyens, même la violence et le mensonge, pour le réaliser[6] ».

 

De la sorte, la démocratie qui suppose le respect mutuel (égalité) et par conséquent l’humilité, ainsi que la recherche du consensus, cède la place à une politique réductionniste, autoritaire et totalitaire s’articulant autour des avantages politiques (postes), sociaux (honneurs) et économiques à se partager entre les « grands » du régime, plutôt qu’autour d’une communion d’idées et des principes politiques de justice. Ce n’est plus le bonheur du peuple qui mobilise l’esprit et l’action des détenteurs du pouvoir, mais leur « ventre » à remplir. Et, on le sait bien, lorsque le ventre prend le dessus, toutes les valeurs morales sont par terre ; ce n’est plus alors le sage qui propose le bien à faire, mais le plus musclé (physiquement) qui impose les rythmes à exécuter.

 

  • L’anarchie

La démocratie, dans son exercice, suppose le respect de la liberté et le pluralisme. Or, ces deux valeurs sont fragiles et très malléables à la fois. En effet, la liberté dans l’espace politique est sujette à plusieurs interprétations dont certaines vont dans le sens de sacraliser l’individu et sacrifier la cohabitation. Et pourtant, la liberté est plutôt signifiée par cette capacité d’accepter la réalité d’autrui et de se soumettre à la revendication qu’elle manifeste. Ignorer ce principe rend la démocratie difficile à gérer et l’expose au douloureux dilemme qui met face à face dictature et anarchie. Etant donné que la démocratie reste une technique de gestion des libertés, elle reste aussi la forme de gouvernement la plus difficile à réaliser.

 

  • Le pluralisme

Le pluralisme introduit dans le jeu politique plusieurs partis c’est-à-dire plusieurs opinions. Ces partis deviennent plutôt les lieux de l’exhibition de la liberté de pensée, de la liberté de conscience et de la liberté d’association. En principe, dans le champ politique, ces libertés nous permettent de développer et d’exercer en tant que citoyens, nos facultés morales.  Néanmoins, elles sont à l’origine de rivalités, attisées par une vision erronée du pouvoir et le manque de respect de soi et de l’autre de la part des acteurs. Ces derniers se distinguent alors par la démagogie, l’art d’embrouiller et parfois par des discours incendiaires. Ainsi les partis politiques deviennent non pas des lieux de foisonnement d’idées constructives et d’émergence d’un idéal communautaire, mais des lieux d’agitation de passions anarchiques et anarchistes détruisant tout le sens de l’unité d’un peuple autour d’un idéal commun. Même lorsqu’idéal commun il y a, chaque parti veut imposer son « homme » pour l’animer. Sur ce registre, l’orgueil et l’égoïsme des protagonistes dictent à chacun d’eux de dire à haute voix : « sans moi, le chaos ».

 

  • L’électoralisme

On sait qu’en démocratie c’est l’électorat qui, par son importance numérique, décide de l’alternance au pouvoir. Le groupe politique auquel revient le tour de gérer la chose publique est autorisé à appliquer et à faire passer son programme politique.

 

Cette pratique a deux conséquences dangereuses, surtout en Afrique noire et au Rwanda d’une façon particulière. Ici les groupes politiques, avons-nous vu, se confondent facilement avec les groupes ethniques (ou régionaux) et par conséquent, l’idéal politique n’est pas souvent le bien commun, mais le « bonheur » de l’ethnie du vainqueur des élections.

 

La première conséquence est que le groupe numériquement minoritaire semble à priori exclu du pouvoir par la voie des urnes. Or, l’ambition d’accéder au poste de commande à égalité de chance est non seulement un droit politique, mais elle est aussi une ambition innée et noble pour tout citoyen. Qu’un membre d’un tel groupe soit, à priori, écarté de la magistrature de son pays, non par incompétence, mais par accident d’appartenir à une minorité numérique, est une négation grave de la dignité politique du citoyen. Cela est d’ailleurs à l’origine de grands mouvements séparatistes et de diverses rébellions qui mettent pour le moment en danger la sécurité de nombreux peuples d’Afrique. Mais le problème ne fait que s’aggraver lorsque la minorité numérique accède au pouvoir et instaure le « gouvernement par les muscles et la violence » (cf. note i.). Puisque la minorité se distingue souvent par l’exclusivisme vis-à-vis d’autres groupes, elle est incapable de persuader le peuple libre. Pour se faire accepter, elle ne peut que recourir à la répression et à la destruction pour imposer sa « paix ».

 

La seconde conséquence est ce que Ngoma-Binda (art. cité) appelle la « tyrannie de la majorité », surtout quand celle-ci est mue par des considérations sentimentales au lieu d’être guidée par des principes de justice. Mais cette tyrannie, poursuit l’auteur, est plus effrayante quand cette majorité qui accède au pouvoir par les élections, est incompétente – ce n’est pas du tout mieux lorsque c’est la minorité au pouvoir qui souffre de cette tare.

 

En effet, l’exercice et la jouissance des valeurs démocratiques en général exigent certains préalables d’ordre culturel (éducation, formation, information) et d’ordre matériel (un certain niveau de développement économique ou de moyens financiers) qui font encore cruellement défaut en Afrique et au Rwanda d’une façon particulière.  Et c’est peut-être à cela que voulait faire allusion Jacques Chirac, ancien Président de la République Française, lorsqu’il déclare en 1990, que « la démocratie est un luxe pour l’Afrique ».

 

De toutes les façons, luxe ou pas, et malgré les perversions auxquelles elle est exposée, la démocratie reste une valeur en politique.  Les Rwandais aussi peuvent en jouir, à condition bien sûr d’être informés de ses limites et de l’adapter au contexte socio-politique qui leur est propre. Ainsi la démocratie à la rwandaise devra-t-elle répondre à deux exigences fondamentales à savoir l’ethnicité positive, qui sera le critère pour l’alternance pacifique au pouvoir.

 

b. Pour une ethnicité positive dans l’espace politique rwandais

 

Dans la vie politique rwandaise, l’ethnie s’est toujours présentée comme une donnée présente bon gré mal gré. Elle est comme ce « naturel » qui, lorsqu’on le chasse, revient au galop !

Compte tenu du fait que l’ethnie est une réalité dans le paysage socio-politique, quatre tendances se démarquent sur la scène politique rwandaise et dans les milieux des sponsors étrangers qui, souvent, s’affichent plus hutu que les Hutu ou plus tutsi que les Tutsi.

 

  • Tendance négativiste.

La première tendance est celle que l’on appellerait négativiste. Celle-ci a toujours voulu inhiber les sentiments ethniques ; elle s’efforce même de nier l’existence de l’ethnie au Rwanda[7]. Elle voudrait remplacer l’homme ethnique par le citoyen sans ethnie. Bref, elle rêve d’un Rwanda où l’on ne parlera plus jamais de Hutu, de Tutsi, ou de Twa, mais où vivront les Rwandais tout court.

 

A l’époque de la première tentative de démocratisation du pays (1959-1962), il s’agissait du courant des nationalistes qui prêchaient ‘’l’unité’’ de tous les Rwandais en vue de décrocher « ensemble » l’indépendance du pays. Les partisans de cette tendance se recrutaient surtout parmi les conservateurs qui tenaient à la monarchie comme régime politique idéal pour le Rwanda.

 

L’objectif non avoué était d’amener les populations à nier leur identité ou à feindre de l’ignorer pour s’engager dans un confusionnisme qui ferait oublier les problèmes socio-politiques qui se posaient pour le régime en place et laisser les leaders traditionnels profiter des inégalités sociales (sur fond ethnique) consacrées par l’histoire. Face à la réalité ethnique, les tenants de cette tendance furent amenés à vivre une contradiction entre le discours et l’action. En effet, au moment où le discours véhiculait l’idéologie d’unité, de nationalisme, sur le terrain les acteurs s’enfonçaient plutôt dans un ethnisme de plus en plus prononcé (cf. note vii).

 

Aujourd’hui la tendance demeure chez ceux qui savent entretenir et profiter sournoisement de la confusion ainsi que chez ceux qui veulent jouer la politique de l’autruche en se voilant la face devant les effets macabres de l’ethnisme rwandais qui naît du refus du droit à l’ethnie.

 

  • Tendance positiviste.

La deuxième tendance est celle qu’on appellerait positiviste.  Elle est l’opposée de la première. Elle voudrait que l’ethnie soit considérée comme un élément fondamental dans le jeu politique au Rwanda[8].

 

Lors de la première tentative de démocratisation du pays des années 1960, il s’agissait du courant des réalistes révolutionnaires qui avaient compris que l’ethnie était une arme dont se servaient subtilement les uns pour opprimer les autres. Par conséquent, il fallait plutôt construire un Rwanda nouveau, où les Hutu, les Tutsi et les Twa seraient reconnus égaux. Pour cela, le courant réunissait essentiellement ceux qui se considéraient comme exclus de la gestion de leur pays. Ils combattaient alors pour la reconnaissance de leurs droits par l’ethnie au pouvoir. Ainsi, le discours et les actions des positivistes éveillaient chez la majorité de la population (rubanda rugufi : le menu peuple), le sentiment d’appartenance ethnique et la volonté de prendre part à la gestion du Rwanda en gestation. C’est le sentiment aujourd’hui partagé par la majorité des Rwandais, même si certains n’osent pas le dire à haute voix, car chacun se retire finalement dans son camp ethnique pour soutenir ou pour résister au pouvoir en place, avec l’objectif primordial de participer à la gestion de sa patrie.

 

  • Tendance séparatiste.

La troisième tendance est celle qu’on pourrait appeler séparatiste. Cette tendance prend l’ethnie comme un absolu en dehors duquel l’individu ou le groupe n’existerait plus. Il s’agit du courant des radicaux qui veulent que leur ethnie triomphe des autres, les anéantisse ou les soumette de manière coercitive.

 

Pour les partisans de cette tendance, quand ce sont les Hutu, il faut construire un Rwanda habité uniquement par eux et débarrassé de Tutsi qui, d’ailleurs, sont « une minorité d’envahisseurs étrangers ». Lorsqu’il s’agit de Tutsi, « le Rwanda est leur royaume que leurs ancêtres ont conquis par la force et le sang, sur lequel ils doivent régner éternellement ». Les autres groupes ethniques doivent leur être soumis ou disparaître.

 

Dans l’un comme dans l’autre camp, le courant réunit essentiellement ceux qui se considèrent comme les « purs » : les Hutu purs, les Tutsi purs, par opposition aux hybrides (sur le plan physique et/ou idéologique). Ce sont eux et eux seuls qui débarrasseront la nation de tous les déchets. Lors des moments de crises, leur discours est mobilisateur car il prêche entre autres le triomphe de leur ethnie par tous les moyens, la vengeance qui frapperait les imposteurs et la répression des insoumis.   Les plus « raisonnables » parmi eux, proposent la séparation géographique des ethnies et la création d’un « hutuland », d’un « tutsiland » et pourquoi pas d’un « twaland » ! Ainsi le Rwanda connaîtrait un développement séparé, avec à la rigueur un gouvernement fédéral.

 

  • Les réalistes.

La quatrième tendance est celle des réalistes. Celle-ci prolonge la deuxième tendance. Il s’agit de ceux qui ont pris conscience de l’existence des ethnies au Rwanda et du caractère inamovible de l’ethnicité. Ils partent d’un constat : toutes les tentatives récentes pour démocratiser le Rwanda échouent parce que les partis politiques formés en vue de la conquête démocratique du pouvoir sont phagocytés par l’ethnie qu’on voudrait pourtant ignorer ou inhiber.

 

Lors de la première tentative de démocratisation du Rwanda et malgré le multipartisme officiel de 1959, la grande majorité des Hutu se sont regroupés principalement au sein de deux partis : le PARMEHUTU (Parti du mouvement de l’émancipation hutu) et l’APROSOMA (Association pour la promotion sociale de la masse). Les Tutsi se sont particulièrement regroupés au sein de l’UNAR (Union nationale rwandaise) et du RADER (Rassemblement démocratique rwandais). Au même moment, les Twa se sont retrouvés principalement au sein de l’AREDETWA.

 

Au moment de la deuxième tentative de démocratisation du régime politique rwandais (en 1990-1991), il y eut au départ deux organisations politiques : le MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement, devenu, le 5 juillet 1991, Mouvement Républicain National pour la Démocratie et le Développement) et le FPR (Front Patriotique Rwandais), qui avaient chacune une branche armée. En filigrane, ces deux organisations   politico-militaires représentaient chacune un des deux groupes protagonistes, à savoir les Hutu d’un côté et les Tutsi de l’autre. Les Twa quant à eux, pouvaient choisir d’appartenir à l’un ou à l’autre camp selon les sentiments individuels ou se noyer dans l’indifférence politique, en soi suicidaire.

 

La consommation de la crise a eu lieu au moment du partage du pouvoir selon les Accords de Paix d’Arusha signés le 4 août 1993 entre les deux forces politico-militaires en présence, à savoir le Gouvernement en place et la rébellion d’alors. Ces accords voulaient réaliser au Rwanda ce que M. Mbonimpa appelle « une justice pratique qui instaure un équilibre tribal (ethnique) dans la distribution du pouvoir, de l’avoir et du savoir[9] ». Les partis   politiques centristes et pluriethniques qui avaient tenté de réaliser l’ébauche d’une alliance interethnique se sont naturellement fissurés chacun en deux, suivant les critères ethniques. Ainsi, la majorité des militants hutu suivirent la ligne du MRND (voir aile « hutu power »), tandis que la majorité des militants tutsi s’alignent derrière le FPR (voir aile Inkotanyi).

 

Pour la seconde fois, la tentative de démocratisation du pays, sur fond du multipartisme à l’occidentale, échoua dans l’horreur, et l’ethnie avala les partis politiques dans une tragédie qui ne finit pas d’étaler ses victimes. Dans ce drame politique qui a culminé en génocides, chaque Rwandais est classé selon son ethnie soit comme victime soit comme bourreau.

 

Pour les réalistes, au Rwanda l’ethnie l’emporte toujours et d’une manière arrogante sur les autres formes d’organisations politiques. D’ailleurs les ethnies ont tendance à s’imposer dans toute l’organisation socio-politique de ce pays. Pour les réalistes, il faudrait désormais considérer l’ethnie positivement comme acteur politique et composer avec elle pour réaliser une société juste où Hutu, Tutsi et Twa apprendraient la cohabitation pacifique et réaliseraient une réconciliation authentique.

 

En effet, au lieu de chercher continuellement et sans succès à étouffer l’ethnie ou à minimiser sa portée politique, il faudrait plutôt écouter le conseil de L. Kaumba et affirmer haut et fort que l’ethnicité est une réalité bien vivante qu’il faut compter parmi les acteurs politiques déterminants. Pour cet auteur, l’autre combat serait alors mené dans l’élaboration des théories et dans le développement des techniques en vue de la gérer positivement[10].

 

En soi l’ethnicité est neutre. Il n’y a donc rien de répréhensible ni de particulièrement méritoire dans le fait d’appartenir à telle ou telle ethnie. En 1959, devant la montée des extrémismes précédant l’indépendance du Rwanda, Mgr André PERRAUDIN s’adressait à ses ouailles en ces termes : « Toutes les races (ethnies) sont également respectables et aimables devant Dieu. Chaque race a ses qualités et ses défauts. Personne d’ailleurs ne peut choisir de naître dans un groupe plutôt que dans un autre. Il est injuste par conséquent et contraire à la charité de faire grief à quelqu’un d’appartenir à telle ou telle race, et surtout de le mépriser à cause de sa race. La solution même purement naturelle est que des gens appartenant à des races différentes s’entendent et s’harmonisent surtout si, par le jeu de l’histoire, ils habitent côte à côte sur le même territoire. »[11]

 

Dans le cas précis du Rwanda, l’ethnie est plutôt à la fois une entité politique et culturelle qui renvoie toujours vers l’identité d’une communauté, d’un groupe. Dans les moments de crises, lorsque les forces destructrices se déchainent contre l’individu, l’ethnie reste son dernier rempart. En effet, dans les moments difficiles, l’ethnie reste la seule à reconnaitre la dignité de l’individu et à assurer sa sécurité, dans l’attente d’un ordre nouveau qui soit favorable. Cet ordre reste évidemment hypothétique aussi longtemps que l’ethnie reste à priori méconnue ou même combattue dans l’organisation de la société.

 

À force de vouloir à tout prix reléguer l’ethnie dans l’imaginaire, le privé, le culturel, le naturel (au sens péjoratif des mots), celle-ci s’affirme davantage et cette fois-ci négativement. Elle évolue en ethnisme et devient alors destructrice des sociétés qu’elle devrait structurer si elle était positivement prise en considération. C’est pourquoi il faudrait se mobiliser pour combattre ce que M. Mbonimpa (op.cit., 10-12) appellerait l’anti-ethnisme démagogique qui consiste à accuser l’ethnie de tous les maux ou à nier son existence, au moment où on l’exploite sournoisement pour des fins politiciennes.

 

Dans cette perspective, au lieu de rester à machiner l’anéantissement ou l’asservissement de l’autre ethnie ou à attendre d’une manière puérile les solutions magiques de la victoire par la force militaire ou d’une démocratie fondée sur l’individualisme du principe sacro-saint « une personne, une voix », il faudrait plutôt penser à la réhabilitation de l’existence ethnique. Cette réhabilitation permettrait en effet de fonder la nouvelle démocratie sur une juste représentation des groupes ethniques à l’intérieur de l’Etat.

 

La reconnaissance du fait ethnique est un préalable à la survie de l’Etat rwandais si durement éprouvé. Avec cette reconnaissance, constate M. Mbonimpa (op.cit., 52 et 120), on affirme d’abord que le citoyen qu’on veut créer de toutes pièces a plutôt des racines quelque part : il est d’origine hutu, ou tutsi, ou twa (attention ! : la société rwandaise est patrilinéaire) ou ce citoyen a été naturalisé rwandais. Ensuite on défend l’option pour l’équilibre ethnique en vue d’un altruisme réel qui s’exprimerait dans le pacte interethnique contre le principe fusionnel ou séparatiste, qui est en soi criminel, car il ne peut proposer que l’anéantissement (physique, culturel, ou politique) de l’autre ethnie ou son asservissement.

 

c. L’alternance pacifique

 

Nous savons qu’actuellement le régime politique le moins mauvais sur le plan international est le régime démocratique. La principale règle du jeu démocratique est l’alternance au pouvoir, garantie par les élections. Il revient aux électeurs en effet, de déterminer celui qui va incarner – durant un certain temps – le pouvoir du peuple.

 

Pour entrer dans la compétition électorale, d’une manière classique, les citoyens se regroupent par partis politiques. En Occident, lorsque les élections aboutissent à une impasse, les électeurs forment les coalitions qui réduisent finalement les concurrents à deux : ceux de droite et ceux de gauche. L’histoire nous apprend qu’au Rwanda la coalition politique réduit les concurrents aux deux principales ethnies : le camp des Hutu et le camp des Tutsi.

 

Etant donné que nous avons réhabilité l’ethnie, désormais celle-ci est un acteur politique reconnu. Alors les deux principales ethnies du Rwanda peuvent se relayer au pouvoir, principalement au niveau de la magistrature suprême, soutenue par un Parlement au sein duquel toutes les ethnies seraient valablement représentées.

 

Néanmoins, pour que cette solution soit effective, il faudrait qu’au départ, chaque camp ait été sensible à la crise. Ensuite, que chaque camp connaisse ou veuille, de bonne foi, son bien et qu’il soit conscient que celui-ci dépend du bien de l’autre camp. Enfin, que chaque partie ait la volonté de promouvoir la justice pour tous. Comme on le voit, il s’agit, dans un premier temps, d’une prise de conscience qui déboucherait sur un modus vivendi. Une fois celui-ci réussi, il constituera une école où chaque citoyen apprendrait, par la pratique, les vertus démocratiques et s’efforcerait de les mettre en pratique pour le bien de toute la communauté nationale.

 

L’histoire du monde nous apprend en effet que toutes les guerres qui s’enlisent finissent par des traités de paix élaborés par les rescapés des tragédies qui en sont les seuls fruits. Pour le Rwanda et son peule, les choses se passeraient ainsi : on commencerait par l’élaboration – les leaders des ethnies réunis – d’une « Constitution » qui engagerait tous les citoyens. Dans cette Constitution, comme dans les autres textes juridiques, seraient précisés notamment : le mode des élections, la durée des mandats, le fonctionnement des institutions (l’exécutif, le législatif, le judiciaire), la constitution et la mission d’une armée nationale, la création et le fonctionnement des partis politiques, etc.

 

d. Un mandat politique ouvert à tous

 

Dans ces conditions, chaque citoyen, dans toute sa dignité, aura la possibilité de postuler un mandat politique et de se prononcer librement sur les dirigeants de sa patrie. Chaque dirigeant de son côté sera soumis au verdict populaire et celui qui sera élu sera nécessairement celui qui aura su mobiliser en sa faveur le plus grand nombre d’électeurs de toutes les ethnies. Une fois élu, celui qui est doté du pouvoir politique, ne sera plus tenté de s’occuper de son ethnie à l’exclusion des autres, mais cherchera le bien de tous les citoyens, car ils auront tous participé à son investiture. Le parti politique qui aura plus de succès ne sera pas nécessairement celui de ceux qui ne comptent que sur leur propre ethnie uniquement, mais sera le parti politique qui aura mobilisé, en son sein, le plus grand nombre de ressortissants de différentes ethnies et qui saura, lors des élections à tous les échelons, présenter des candidats respectables.

 

De cette façon, les Rwandais : Hutu, Tutsi, Twa s’entraineront à cohabiter pacifiquement en politique en se mobilisant autour d’un candidat unificateur, capable d’être un chef-serviteur. Du coup, ils apprendront également à se respecter mutuellement pour coopérer au développement individuel et collectif dans un pays pacifié.

 

La question d’accès au pouvoir politique au Rwanda pose des problèmes politiques bien sûr, mais aussi soulève des problèmes économiques, diplomatiques et de sécurité. Accepter que les deux principales ethnies cohabitent pacifiquement dans l’espace socio-politique de ce pays, c’est responsabiliser chaque groupe ethnique et ses leaders pour que les successions sanglantes n’arrivent plus. C’est aussi entrer dans un système démocratique adapté à la société rwandaise qui va permettre de se gérer en toute justice.

 

Le système démocratique que nous proposons sera le fruit d’un consensus et vise à sortir honorablement la société rwandaise de la crise qui est en train de l’anéantir. La paix qui en résultera, ne sera plus une paix imposée par « le plus fort physiquement » – cette « paix » qui fait danser les uns et fait pleurer les autres – mais une paix voulue et vécue ensemble, qui sera le vrai ressort pour une réelle réconciliation, porte d’entrée pour un développement harmonieux auquel chaque Rwandais participera avec fierté. Sinon, on construira toujours ce que la guerre va détruire le lendemain.

 

Conclusion

 

Tout au long de cette réflexion, nous nous sommes intéressés au pouvoir politique au Rwanda et à sa gestion. Pour les Rwandais, actuellement le pouvoir veut dire assurer la sécurité et le bonheur de son ethnie au détriment des autres. Cela nous a conduits régulièrement à des aberrations qui font marcher les Rwandais à reculons. Il faut alors trouver un système politique qui puisse intégrer et mobiliser toutes les ethnies pour le bien de tous.

 

Compte tenu de l’histoire tourmentée de ce peuple, le régime qui conviendrait le mieux est le régime démocratique mais adapté au contexte socio-politique de ce pays profondément marqué par l’ethnisme.

 

Pour des raisons pédagogiques, reconnaitre l’ethnie comme acteur politique serait un acte de justice avec un double avantage. D’abord cela voudrait dire reconnaitre à chacun le droit à l’identité, ce qui l’amènerait à respecter l’identité des autres ; ensuite ce serait la meilleure voie d’éveiller les Rwandais non seulement à la responsabilité individuelle dans la vie courante, mais aussi à la responsabilité collective dans la vie politique du pays.

 

On aura constaté, en effet, que les actes qu’un individu pose, particulièrement dans l’espace politique rwandais, influencent ou même déterminent le sort de son groupe ethnique qui, souvent, en subit les conséquences à l’improviste et endosse la responsabilité en héros ou en victime. Cette fois-ci, chaque groupe ethnique aura la garantie de participer aux destinées de tout le pays dans l’intérêt de tout le peuple. Le moment venu, les élections détermineront parmi les membres de telle ethnie celui qui participera à la gestion du pays au niveau où il pourra le mieux servir l’intérêt national.

 

Petit à petit, chaque citoyen rwandais se convaincra que ce n’est pas la force physique d’une ethnie qui doit diriger, mais la raison qui va amener chacun à reconnaitre dans la personne de celui de l’autre ethnie, non un ennemi qu’il faut abattre ou soumettre de façon coercitive, mais un allié avec qui il faut coopérer dans l’intérêt de chacun et de tous.

 

La paix et la prospérité, nous dit le Pape Jean-Paul II, « sont des biens qui appartiennent à tout le genre humain, de sorte qu’il n’est pas possible d’en jouir d’une manière honnête et durable si on les a obtenus et conservés au détriment des autres peuples et d’autres nations en violant leurs droits et en les excluant des sources du bien-être[12] ».

 

Le message est clair pour tous les Rwandais, particulièrement pour ceux qui luttent pour leur paix uniquement, ou pour imposer leur paix à tous.

 

Emmanuel HABUMUREMYI

 

 


 

[1] NGOMA-BINDA, E., ‘’La logique du pouvoir politique en Afrique noire’’, dans Eglise et démocratie en Afrique. Actes de la 19e Semaine théologique de Kinshasa (21-27 novembre 1993), p. 64.

[2] RAWLS, J., Théorie de la justice, Paris, Seuil, 1987, 666 p. ; Ibid., Justice et démocratie, Paris, Seuil, 1993, 385 p.

[3] RAWLS, J., Justice et démocratie, p. 360 ; lire aussi p. 168. D’après J. Rawls, les principes premiers de justice sont les suivants :

  1. Chaque personne a un droit égal à un système pleinement adéquat de libertés et de droits de base égaux pour tous, compatibles avec un même système de libertés pour tous.
  2. Les inégalités sociales et économiques doivent remplir deux conditions : en premier lieu, elles doivent être attachées à des fonctions et des positions ouvertes à tous dans des conditions de juste (fair) égalité des chances, et, en second lieu, elles doivent être au plus grand avantage des membres les plus défavorisés de la société (J. Rawls, cit., p. 363-364 ; voir aussi p. 156.

[4]Albert CAMUS, La démocratie, exercice de la modestie, Parie, Gallimard, 1965, p. 1582

[5] Cf. JEAN-PAUL II, Centesimus annus, n. 46 et 47.

[6] JEAN-PAUL II, op.cit., n° 25.

[7] Voir la ‘’Mise au point’’ faite par le Conseil Supérieur du Pays (sorte de Parlement à l’époque féodo-coloniale) le 2 février 1957. A lire dans HARROY, J.P., Rwanda. De la féodalité à la démocratie, 1955-1962, 1984 ; OVELDULVE, C. M., Rwanda. Un peuple avec une histoire, 19997.

[8] Voir le ‘’Manifeste des Bahutu’’ du 3 mars 1957.

[9] MBONIMPA, M. Ethnicité et démocratie en Afrique. L’homme tribal contre l’homme citoyen, Paris, l’Harmattan, 1994, p. 49.

[10] KAUMBA, L., ‘’Eglise, partis politiques et tribalité’’, dans Eglise et démocratie en Afrique, p. 125.

[11] André PERRAUDIN (Mgr), Lettre pastorale ‘’Super omnia caritas’’ pour le Carême de 1959, Kabgayi, le 11 février 1959.

[12] JEAN-PAUL II, op.cit., n° 27.

 

 

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