Invasion et conquête du Rwanda (1990-1994) et conflit en Ukraine depuis 2022 : les mêmes enseignements à tirer

Partie 1 : Communication de guerre

 

L’on se souviendra que le 01 0ctobre 1990, les éléments tutsi de l’armée régulière de l’Ouganda, un pays dix fois plus étendu que le Rwanda et avec une population sept fois plus nombreuse que celle du Rwanda, ont envahi ce petit pays pacifique et sous-armé qu’était le Rwanda. En plus, l’Ouganda possédait l’armée la plus nombreuse et la plus aguerrie de la région. En effet, celle-ci s’était emparée de l’Ouganda 1986 après plus de cinq ans de guérilla et qui encore était en situation de guerre.

 

En février 2022 la Fédération de Russie a lancée une “Opération Militaire Spéciale” en Ukraine en la justifiant par des arguments auxquels nous ne reviendrons pas. L’opération est encore en cours plus d’une année après  son lancement.

 

Apparemment, rien ne plaide à ce que ces conflits si éloignés dans le temps et dans l’espace puissent être rapprochés. Pourtant, une démarche purement intellectuelle et dépourvue de toute considération politique ou partisane permet de les rapprocher sur certains aspects. C’est à cette démarche intellectuelle que nous avons décidé de consacrer quelques moments de réflexion, que nous souhaitons partager avec nos lecteurs.

 

Pour ce premier billet, nous parlerons de l’aspect “communication” et “propagande de guerre”. Par la suite nous aborderons d’autres aspects pour lesquels l’invasion du Rwanda par des éléments tutsi de l’armée de l’Ouganda en 1990 et l’Opération Spéciale de la Russie en Ukraine de 2022 peuvent nous laisser des enseignements et nous éclairer dans la lecture journalière des événements dans le Monde à la lumière de ce qu’en disent les médias.

 

Clés pour comprendre qui soutient qui, simplement en écoutant ou en lisant la presse

 

Parmi les leçons que l’on peut apprendre de deux conflits (invasion et conquête du Rwanda par l’Ouganda en 1990, Opération Militaire de la Russie en Ukraine en 2022 et  toujours en cours), nous commençons par celle du domaine de la communication de guerre.

 

Quand la presse parle d’une localité concernée par la guerre

 

Dans ce cas,  il faut bien écouter et noter les termes utilisés par les médias qui en parlent pour pouvoir les situer dans un camp ou dans l’autre parmi les belligérants.

 

Quand une localité, même minuscule est occupée par les troupes amies, les médias de ce belligérant ou des puissances qui le soutiennent parleront “d’une ville stratégique conquise”! Mais par contre, quand la même localité est défendue par l’autre belligérant ou y chasse son ennemi, les mêmes médias parleront “d’une petite position militaire sans importance stratégique”.

 

Un exemple illustratif et caricatural est fourni dans la couverture par les médias occidentaux de l’invasion du Rwanda par les éléments tutsi de l’armée ougandaise en octobre 1990. Tous les rwandais qui connaissent bien tous les coins et recoins de leur pays ont été étonnés d’entendre sur les ondes de RFI par la voix d’un certain Jean Hélène proclamer que l’armée du FPR venait de conquérir une grande ville stratégique dans la région du Mutara, nommée “Kabarore” et située à moins de 100 Km de Kigali. C’était vers le 20 octobre 1990.

 

Seulement voilà: il n’y a jamais eu au Rwanda et précisément au Mutara une ville appelée “Kabarore”. Tout au plus, les habitants du Mutara pouvaient connaître un petit centre de négoce constitué d’une dizaine de boutiques sur la route Kayonza-Kagitumba et située à l’entrée du Parc National de l’Akagera et répondant à cette appellation “Kabarore”.

 

En précisant que la “ville stratégique de Kabarore” se situait à une centaine de kilomètres de la capitale Kigali, RFI semait la confusion et laissait l’opinion européenne se demander pourquoi ce pays vaincu à moins de 20 jours et cette armée des Forces armées rwandaises (FAR) ne se rendaient pas, si l’ennemi arrivait à 100 Km de la capitale.

 

Pour un français, c’est comme si on lui disait que l’ennemi venu de l’Est venait de conquérir la ville de Reims, à 150 Km de Paris. Pour lui, il serait beaucoup trop tard d’évacuer la capitale!

 

Mais ce que RFI et Jean Hélène ne précisaient pas et à dessein, c’est que même le poste frontalier de l’extrême Nord-Est par lequel le FPR était entré venant d’Ouganda est situé à moins de 180 kilomètres de Kigali. En effet, Kigali étant situé au centre de ce minuscule pays, de Kigali vers le Nord, vers le Sud, vers l’Est ou l’Ouest, on ne peut pas parcourir 200 Km sans être déjà hors frontières du Rwanda.

 

Selon la même logique, quand les troupes de l’armée non soutenue par les puissances pour qui parlent ces médias, parviennent à conquérir ou à neutraliser l’ennemi pour occuper ou garder une position militairement stratégique, les mêmes médias présentent ces positions conquises ou défendues comme  “des positions sans aucune importance et donc sans aucun impact sur le déroulement de la guerre”.

 

Encore une fois, l’illustration caricaturale de cette désinformation nous est fournie par la couverture médiatique de la guerre d’agression du Rwanda par le FPR venant d’Ouganda (1990-1994).

 

Lorsque le 30 octobre 1990 les FAR ont bouté hors du territoire national les éléments envahisseurs en reprenant le poste frontalier de Kagitumba par lequel ils étaient entrés, laissant derrière eux plusieurs morts et prisonniers de guerre, les grands médias occidentaux, que ce soit les médias audio-visuels comme  RFI, VOA, BBC, DW, ou écrits comme Le Soir en Belgique avec Colette Braeckman, ou La Libre Belgique avec Marie France Cros, ont minimisé ce fait et ont présenté cette débâcle du FPR comme “un simple repli tactique”! Une façon de leur remonter le moral et les encourager à continuer, malgré tout, la guerre, alors qu’elle était visiblement perdue.

 

Par contre, en février 1991, le même FPR a effectué un raid sur la prison de Ruhengeri, un établissement civil non militairement défendu sauf par une poignée de gardiens de prison souvent non armés, et l’a ouverte pour sélectionner des prisonniers à amener avec lui en Ouganda en lâchant les autres dans la nature avant de décamper. Cette fois-ci, les mêmes médias ont crié partout que le FPR venait de conquérir une grande ville, non seulement stratégique, mais aussi symbolique car un chef lieu d’une préfecture du Nord et “fief des Hutu” du nom de Ruhengeri.

 

Seulement voilà: quand, après moins de 48 heures, les FAR ont non seulement ratissé  et sécurisé toute la ville de Ruhengeri, mais aussi dans une opération de poursuite et exploitation, les ont refoulés en Ouganda par le Parc des Volcans d’où ils étaient venus, les mêmes médias ont trouvé le temps de rectifier en qualifiant l’opération du FPR non plus d’une conquête de la “ville stratégique de Ruhengeri” mais d’un simple “raid commando sur une bourgade abritant une grande prison”.

 

Du coup, Ruhengeri perdit son qualificatif de “grande ville” et en  plus et surtout celui de “stratégique” dont il était affublé deux jours plutôt par les mêmes médias.  Et donc, la reconquête de Ruhengeri par les FAR fut présentée par ces médias comme un “non-événement!”

 

La présentation des bilans des opérations par les médias peut aussi indiquer le camp pour lequel se penche chaque média qui en fait le point

 

Lorsque les médias rapportent une opération menée par le belligérant qu’ils abhorrent chez l’autre belligérant qui est leur idole, la rhétorique est invariable:

 

L’opération de “l’ennemi” aurait été menée sur des installations civiles (immeubles d’habitations) ou publiques protégées (hôpitaux, écoles maternelles,…), ce qui constitue un crime de guerre ou contre l’Humanité, car visant les civils, mais sans dégâts militaires.

 

Par contre, quand il s’agit d’une opération du belligérant ayant leur sympathie à rapporter, celle-ci est toujours menée sur des installations militaires et fait plusieurs victimes parmi les combattants “ennemis” mais sans toucher les civils.

 

Le conflit en Ukraine nous en donne des exemples les uns plus cocasses que les autres et cela tous les jours.

 

Ainsi quand la Russie lance son artillerie lourde en Ukraine et même sur la capitale Kiev, la presse occidentale nous rapporte que c’est toujours contre des installations civiles et que celles-ci n’auraient fait que quelques blessés parmi les civils et aucun parmi les soldats ukrainiens.

 

Par contre, quand l’armée ukrainienne lance des attaques aux drones sur la Crimée, le bilan fourni par les mêmes médias occidentaux parle des objectifs militaires détruits et des milliers de soldats russes tués dans ces attaques!

 

De plus, quand les villes comme Marioupol ou Bakmouth sont incontestablement conquises par les troupes russes, la même presse occidentale parle de “retrait des troupes ukrainiennes après avoir infligé des pertes considérables aux russes et de leur laisser des villes en ruine” : cas de Marioupol. Ou lors, ils maintiennent le flou pour que personne ne sache qui des deux belligérants contrôle réellement la ville en question : cas de Bakhmouth depuis des mois. Mais toujours aucune perte en vie humaine des soldats ukrainiens ne peut être rapportée. De là à penser qu’ils seraient invulnérables et immortels, il n’y a qu’un pas que d’aucuns n’hésitent pas à franchir!

 

Sur le même chapitre (reportage des bilans des opérations), ceci nous amène à parler du cas de l’armée monoethnique de Paul Kagame que depuis plus d’une dizaine d’années, il déploie partout en Afrique, soit dans le cadre de l’ONU ou suite aux  accords bilatéraux: Soudan (au Darfour), Soudan du Sud, Mali, Centrafrique, Mozambique et bientôt, Bénin,  Guinées ou  Niger, etc.

 

Tous les partenaires de Kagame dans ce déploiement de son armée, à commencer par l’ONU, doivent d’abord s’engager à ne jamais fournir de bilan à la presse,  surtout humains, suite aux opérations militaires de son armée. Paul Kagame en fait une condition sine qua non  surtout à ceux qu’il en fournit comme “mercenaires”, donc contre paiement par tête de soldat.

 

C’est ainsi que vous n’entendrez jamais un soldat de Kagame mort ou blessé lors d’une mission de l’ONU que ce soit au  Darfour ou en Centrafrique alors que les mêmes médias font état de la mort de casques bleus d’origines marocaine, égyptienne ou sénégalaise et auxquels l’ONU rend solennellement hommage, qui pourtant opéraient conjointement avec le contingent rwandais.

 

Pour ceux qu’il envoie comme “mercenaires”, c’est encore ahurissant. Les médias occidentaux relayés ou alimentés par ceux des pays hôtes des mercenaires de Kagame, chantent à toute occasion, le succès des soldats de Kagame qui, par exemple, aurait chassé les Shebabs de la province de Cabo Delgado du Mozambique, province trois fois plus étendue que le Rwanda et cela sans mort ni blessé dans les rangs des mercenaires envoyés par Kagame.

 

Il en est de même en Centrafrique où la représentante du Secrétaire général de l’ONU dans ce pays, Valentine Rugwabiza et donc patronne de la MINUSCA déployée dans ce pays, va tous les jours s’incliner face aux cercueils des casques bleus tombés en mission dans ce pays (pakistanais, indiens, bangladeshis, marocains, égyptiens, sénégalais, etc.), mais ne peut oser s’incliner face à ceux de ses compatriotes qui eux aussi meurent dans ce conflit et dont il lui est même interdit de parler.

 

Tout ce ridicule de la part des médias occidentaux et des états vassaux de Paul Kagame pour accréditer l’idée que “l’armée de Kagame est invincible et toute puissante car composée de tutsi invulnérables et plus intelligents que d’autres tribus d’Afrique”. Qui se moque de qui?

 

En poursuivant la publication de cette série, le prochain numéro vous montrera comment la présentation et la qualification des autres intervenants de l’ombre dans un conflit qui, officiellement, oppose deux belligérants bien identifiés, peut elle aussi, indiquer lequel des belligérants est soutenu par les puissances propriétaires des médias et qui justifient maladroitement leur penchant, alors qu’ils n’en sont même pas tenus.

 

L’objectif, in fine, sera d’alerter l’opinion du fait que tout ce que lui racontent “les faiseurs d’opinion”, n’est pas nécessairement vrai. Et surtout souligner que les grands médias occidentaux sont tout sauf “objectifs et  impartiaux” quand ils rapportent les conflits dans lesquels sont impliqués les groupes financiers ou étatiques qu’ils servent : cas des expéditions militaires sanglantes de leur chouchou Paul Kagame en RDC et dans toute l’Afrique.

 

A suivre donc.

 

PS: Au moment où nous terminons ce billet, nous apprenons que le ministre des Affaires étrangères du Rwanda, Vincent Biruta, a signé à Kigali le 25/5/2023 avec son collègue ukrainien, Dmytro Kuleba, un accord de coopération entre les deux pays en matière de Counseling politique.

 

Emmanuel Neretse

 

 

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