In memoriam : † Guillaume Murere 1957 – 2023

C’est le 13 septembre 2023 que s’est éteint Guillaume Murere, un homme dont beaucoup de Rwandais, tout particulièrement ceux de la diaspora, se souviendront longtemps, surtout pour ses prises de position médiatiques au cours des trois dernières décennies.

 

Il était arrivé au Canada en 1984, au sein d’un petit groupe d’Ingénieurs fraichement diplômés, en Électromécanique, de la Faculté des Sciences Appliquées de l’Université Nationale du Rwanda, pour poursuivre leur formation au niveau du deuxième et du troisième cycles. Ses études avaient été couronnées par un doctorat en Génie Électrique obtenu à l’École Polytechnique de Montréal.

 

La cérémonie de son inhumation s’est tenue le 19 septembre, à Gatineau, dans la Région de la Capitale Nationale, où, depuis quelques deux décennies, il résidait et travaillait pour le gouvernement fédéral du Canada. Elle a vu affluer, de partout au Canada, mais aussi des autres continents, un grand nombre de gens qui tenaient à lui rendre un dernier hommage et à exprimer leurs sympathies à la famille.

 

Nombreux sont ceux qui, comme moi, au-delà de la tristesse que cause tout départ de ce monde, tenaient surtout à célébrer le courage d’un homme.

 

Car, Guillaume laisse le souvenir d’un homme d’un courage remarquable.

À lui seul, le courage qu’il a démontré au cours de sa très longue maladie, mérite une mention. Dès qu’il a reçu le verdict du mal qui avait commencé à le ronger, Guillaume s’est mis à le combattre. Et il s’est battu comme un lion. Méthodiquement.  Avec toute la force de son intelligence analytique. Mettant à profit les thérapies conventionnelles et les thérapies alternatives. Même si, in fine, il a très lucidement compris que l’état actuel des connaissances ne lui permettra pas de vaincre la maladie, cela n’a aucunement entamé la positivation de son attitude face à la vie. Lors des différentes visites qu’il m’a été donné de lui rendre, j’avais toujours le sentiment d’être réconforté par le malade que j’étais censé venir réconforter… L’on rappellera aussi que, c’est au cours de cette période de maladie qu’il a lancé sur la plateforme WhatsApp le groupe de discussion « Ensemble pour la Santé » qu’il voulait être un forum de partage des expériences et des initiatives « santé ».

 

Mais c’est surtout l’autre volet de son courage que je voudrais saluer : Guillaume est l’exemple d’un homme qui a toujours eu le courage de ses opinions.

 

Avant d’illustrer mon propos, il convient de dire un mot sur ce que j’appellerais la « méthode Murere » … La méthode Murere en était une de pédagogie. Quand il discutait ou exposait l’un ou l’autre des principes qui lui étaient chers, il donnait l’impression de quelqu’un qui, au-delà de la simple discussion, voulait persuader, s’attachait à emporter la conviction de son interlocuteur. D’où un discours qui, non seulement laissait transpirer une maitrise bien servie par un raisonnement logique mais, aussi, avait le souci de l’illustration, de l’exemplification, un discours, de simplification, de reformulation, voire de martelage. Tout cela, dans le but de rendre assimilable, son argumentaire, son message.

 

Son parcours d’homme public a été émaillé de prises de position percutantes; Radio Inkingi qui diffuse sur Youtube, s’en est fait l’écho dans son édition du 15 septembre. Pour ma part, je voudrais, ici, revenir sur quelques-unes d’entre elles :

1. Lorsque le 1er octobre 1990, le Front Patriotique Rwandais (FPR) envahit le Rwanda, Guillaume Murere a résolument pris position en faveur des réfugiés rwandais. Cette trajectoire l’a amené à rejoindre les rangs de cette organisation en 1993…

 

Bien de gens lui ont reproché ce choix personnel, n’hésitant pas à le traiter de « brebis galeuse ». Un jugement si péremptoire était, à mon avis, une vision réductrice de l’homme. En fait, comme il s’en est expliqué dans un article publié dans la revue espagnole L’Hora (2007), en tant qu’intellectuel dont la réflexion se doit d’aboutir sur un engagement politique, Guillaume voulait explorer une « piste alternative », « donner la chance au coureur » dans l’évolution de la pensée politique au Rwanda.

 

Ce qu’il faut retenir cet épisode, c’est que Guillaume n’a pas hésité à rompre avec le FPR, en 1995, dès lors qu’il a découvert la vraie nature de cette organisation en la jugeant à l’aune de sa gestion d’une réalité politique qu’elle venait de créer.

 

Par la suite, il s’engage dans une dans une démarche qui le conduira, au milieu des années 2000, à devenir porte-parole des Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda (FDLR). Parce que, sans doute, il croyait percevoir, dans cette autre organisation politico-militaire, une autre « piste alternative » susceptible d’apporter un correctif au nouveau déséquilibre dans la gestion des entités communautaires, qui était en train de se mettre en place dans la société rwandaise.

 

2. Sur la question du génocide, alliant analyse et confrontation des faits, Guillaume a été un des premiers à découvrir que, seul le noyau personnifié par le leadership de Paul Kagame avait, à la fois, l’intelligence objective et opérationnelle pour la planification et la mise en branle de l’ingénierie des massacres. Et quand les témoignages sur les infiltrations sont devenus de plus en plus nombreux, voire reconnus par l’establishment du FPR lui-même, Guillaume fut parmi ceux qui ont osé clamer haut et fort, sur toutes les tribunes, que le leadership du FPR était, non seulement le planificateur mais aussi un des participants majeurs du génocide des Tutsi de l’intérieur. Cette dernière précision sur le « génocide des Tutsis de l’intérieur », loin d’être anodine, constitue une contribution méthodologique majeure à l‘interprétation des massacres de 1990-1994 ainsi que de tous ceux qui les ont suivis et, une clé à la compréhension de la configuration socio-politique actuelle au Rwanda.

 

Mais du même souffle, il tenait à relever que, la qualification de génocide, avait le potentiel d’être, à terme, un piège pour la société rwandaise. Deux raisons à cette mise en garde : Premièrement, à court et à moyen termes, cette qualification a pour effet de conforter le narratif conventionnel sur le génocide des Tutsis et l’attitude abjecte de ceux qui l’exploitent comme un fonds de commerce. Deuxièmement, il contribue à perpétrer la vision manichéenne de deux ethnies engagées dans un étreinte mortifère, vision qui, par ailleurs, pousse une autre partie de victimes de cette série interminable de massacres, à revendiquer la reconnaissance du génocide des Hutus.

 

C’est que, pour sa part, Guillaume a toujours récusé le postulat des ethnies, telles qu’on les connait, aujourd’hui, au Rwanda. Dans une approche plus empirique qu’historique, il avait poussé son analyse jusqu’à identifier trois catégories identitaires : l’« ethnie biologique » qu’on reçoit par affiliation paternelle; l’ « ethnie sociale » que reconnait à un individu, le milieu social dans lequel il évolue et ainsi que l’ « ethnie politique » que l’élite politique colle à un individu en fonction de ses intérêts politiques du jour. Si l‘ethnie biologique est illusoire, l’ethnie sociale est plus délétère quand on songe aux dégâts collectifs auxquels elle peut conduire (1959 et 1994 sont là pour nous le rappeler) tandis que l’ethnie politique s’avère pernicieuse pour des destins individuels.

 

3. Je m’en voudrais de terminer ce survol sans évoquer un autre thème qui a longuement accompagné le cheminement intellectuel de Murere : l’étude comparée des dynamiques de développement des États post-coloniaux. On a entendu, en certains hauts lieux, d’aucuns se demander pourquoi dans des pays post-coloniaux, surtout sur le continent asiatique, ont réussi leur décollage économique et, aujourd’hui, revendiquent, à juste titre, le statut de pays émergents, quand ce n’est pas plus, alors que, sur le continent africain, la plupart des pays sont encore empêtrés dans le sous-développement ou n’ont guère, sur le plan qualitatif, dépassé le stade dans lequel les avaient laissés les indépendances…

Guillaume a étudié ce phénomène et, est arrivé à des constats qui devraient nous servir d’inspiration. Il aimait souvent citer, à titre illustratif, les cas de la Malaisie et du Botswana :

 

– Le leadership de ces pays s’est engagé résolument à faire taire les rivalités communautaires (exemple : chinoise et malaise, en Malaisie) et à éradiquer tout ce qui pouvait servir de lit aux réflexes et solidarités communautaristes.

– Le leadership s’est attaché à bâtir un système d’éducation accessible pour toutes les couches de la société, ce qui implique, entre autres, la mise en place des incitatifs pour les catégories défavorisées. Ce qui a pour effet, aussi, d’enlever tout prétexte à un système d’éducation à plusieurs vitesses, basé souvent sur la différence entre les revenus des ménages.

– Le leadership pratique la promotion du principe de méritocratie qui s’appuie justement sur ce socle de la démocratisation de l’instruction.

L’alternance au pouvoir qui s’interdit de toucher à ces trois principes lesquels deviennent, pour ainsi dire, les piliers de la Loi fondamentale.

 

En tant que militant socialement et politiquement engagé, Guillaume prônait des initiatives liant l’engagement à des réalisations concrètes. On l’a souvent entendu dire que défendre une cause n’avait de sens que si l’adhésion s’accompagnait d’actions concrètes mesurables sur des résultats tangibles. C’est ainsi que, avec un groupe d’amis qu’il avait mobilisés, il avait été au centre d’un projet visant à créer une petite caisse destinée à venir en aide à l’un ou l’autre élève performant dont la scolarisation courait le risque de s’arrêter, faute de minerval. Ce projet a été matérialisé dans une école secondaire de la Province du Nord du Rwanda.

 

Au cours de ses dernières années qui coïncident avec le pic de sa maladie et qu’on peut appeler aussi les années de synthèse, au crépuscule d’une vie, Guillaume aimait revenir à la question de l’héritage spirituel à léguer aux générations montantes. Le message qui transcende de son discours, que ce soit dans les media ou en privé c’est celui de la valeur de la liberté individuelle, le refus de tout aliénation aux idées conventionnelles et aux préjugés sociaux. Sa quête perpétuelle aura été le questionnement des attitudes grégaires qui nous amènent à aliéner notre liberté individuelle à l’opinion communautaire ou à l’autorité politique, une autre autorité qui, souvent, n’est même pas notre choix. Dans le contexte rwandais où notre héritage culturel nous fait encore ployer sous le joug de l’ubuhake social, le refus de cette aliénation se traduit par ce que Guillaume appelait kwanga ubucakara. Son message aux jeunes est que la lutte contre toute forme d’aliénation, tout particulièrement l’aliénation due aux déterminismes communautaristes, est une lutte digne d’être soutenue. Une lutte gagnable.

 

Nous ne pouvons pas sous silence que Guillaume était profondément attaché à la cause de l’égalité républicaine de toutes les communautés qui constituent la trame de la société rwandaise. La croyance dans son potentiel d’unité a constamment servi de paradigme à son engagement politique. Et dans cette optique, cruel est, certes, ce destin qui le voit partir sans que, pendant presque quatre décennies, il n’ait pas pu revoir la terre qui l’a vu naitre et n’ait pas pu vivre pleinement l’unité et la réconciliation, tant rêvées, de son peuple.

Mais, osons-nous croire, son héritage spirituel lui survivra. C’est pourquoi, en sa mémoire, nous chantons avec l’artiste :

Va, pensée, sur tes ailes dorées

Va te poser sur les versants et collines

Où embaument, tièdes et suaves, les douces brises du pays natal[1].

 

 Maximin Segasayo

 


[1] Tiré de l’ariette Hymne des Esclaves de l’opéra Nabucco de Verdi.

 

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