Dessiner le Rwanda de demain, pour un ordre juste (Première partie)

C’est un exercice d’artiste qui exige, bien au-delà des connaissances académiques, de l’aventure et de la créativité. Le Rwanda d’hier et d’aujourd’hui invite inévitablement à réfléchir sur le Rwanda de demain. Désormais, il ne s’agira plus de se complaire à montrer aux étrangers le corps lépreux garni de maquillage doré.

 

Le temps qui passe, c’est du trésor gâché. Entretenir le mensonge tel : le Rwanda est riche de ressources naturelles, le Rwanda est un  modèle de démocratie pluraliste, les Rwandais sont réconciliés, le Rwanda dispose de bonnes conditions pour accueillir tous les demandeurs d’asile en Europe, le Rwanda entretient de bonnes relations avec ses voisins, etc., c’est se voiler la face et refuser de voir la réalité en face. Engager des efforts considérables pour faire naître la vérité du mensonge, c’est un excellent projet qui accouchera, à coup sûr, d’une souris.

 

L’histoire montre que tout va très vite dès lors qu’un vent de changement commence à souffler dans ce pays. Ce vent s’annonce parfois comme une tornade qui surprend les grands naïfs qui ont longtemps cru au sérieux du discours politique sournois. L’expérience du passé nous apprend fatalement à être sur le qui-vive, à garder l’hyper vigilance surtout lorsque la météo annonce, même par erreur, le passage du vent. Le proverbe sibérien en dit long « le vent souffle où il veut, mais il faut être prêt ». Eh bien, au commencement était la parole (avant l’écriture) et les Rwandais connaissaient parfaitement  la valeur proverbiale, une véritable leçon de vie.

 

A propos du Rwanda, on sait que la langue rwandaise permet d’accéder aux informations codées inaccessibles aux non-rwandophones. Ces  derniers ne sont informés que par les médias parfois manipulés ou ayant accès à l’information déformée. Qui de la communauté non-rwandophone sait, à titre d’exemple, que le Rwanda traverse une crise socio-politique nourrie d’une pauvreté extrême qui ronge le petit peuple ?

 

Selon certains observateurs et interprètes des signes, une lueur de changement semble pointer son bout de nez à l’horizon.   En tout état de cause, qu’il se produise demain ou après-demain, les Rwandais doivent anticiper pour mieux planifier le futur.  Ce dernier, dit Antoine de Saint-Exupéry « n’est jamais que du présent à mettre en ordre ».

 

Les réseaux sociaux rwandais sont, en ce moment, les premiers à réprouver les travers des régimes successifs et à souhaiter de ne plus revoir ce qu’on a vu ou vécu jusqu’à présent.  Ces mêmes réseaux, surtout de la diaspora sont, pour rappel, le seul moyen d’expression pour ce peuple muselé.

 

A mon sens, le Rwanda de demain devra impérativement être différent de tous les « rwandais » connus auparavant. Actuellement, le décodage des modélisateurs surligne la lassitude des Rwandais qui subissent à répétition la loi du plus fort. La communauté dite internationale, l’Occident en l’occurrence, ferme les yeux contre toute attente, préférant par ignorance ou par intérêts, la voix et la voie de tels régimes qui dirigent d’une main de fer.

Au travers de ce billet, je vais donc tenter de dessiner le futur visage du Rwanda que je considère, avec toute humilité, comme reflet du pays réconcilié avec son histoire, un pays de tous ses fils et ses filles, un pays respectueux et respecté. J’ai identifié certains aspects du Rwanda de demain, présentés en langue française pour partager cette réflexion avec d’autres communautés francophones.

 

Le Rwanda qui apprend de son histoire

 

Dans tous mes écrits, je reviens constamment sur cet aspect et je ne suis pas le seul. Beaucoup de Rwandais le répètent sans cesse, reprochant aux régimes respectifs de ne vouloir rien apprendre de leurs prédécesseurs. Dans mon écrit publié récemment, « Les cycles politiques rwandais », je déplore ces politiques qui ne tirent aucune leçon des systèmes antérieurs.

 

Les systèmes politiques du futur n’auront d’intérêt à bel et bien ouvrir les yeux et les oreilles pour cerner finement tous les épisodes de l’histoire rwandaise, heureuse ou malheureuse. De la monarchie à ce jour, les Rwandais ne se sont pas ennuyés. Ils ont vécu tour à tour les guerres fratricides, les génocides, les voisinocides*, l’akazuisme*, l’agatsikoisme*, le mensonge d’Etat, le vol d’Etat organisé, les coups d’Etat, les Etats de non droits, le non-respect des droits humains, la torture des droits d’expression, les négociations récréatives et la justice du vainqueur(Arusha), la justice à deux vitesses, la justice par faciès, la promotion de la médiocrité et de la servitude, la corruption dissimulée, les élections simulées et manipulées,  la manipulation des médias (tant nationaux qu’internationaux), le lavage des cerveaux,  le killing machine, l’exil et la répression des exilés, la dénationalisation de l’armée, etc.

 

Les Rwandais auront aussi connu la culture d’hospitalité, le mariage interethnique, les veillées nocturnes inclusives, la promotion de la langue rwandaise, la parole audible au niveau international, la promotion du tourisme, la semaine d’inauguration de projets, etc. Oh quels bons vieux temps !

 

Bien évidemment, la liste n’est pas exhaustive de part et d’autre. Ces éléments susmentionnés sont consubstantiels, selon les époques, à la vie du Rwandais. On sait sans ambiguïté sous quel régime tel ou tel événement s’est produit.  Les politiques de demain devront regarder ces réalités en face. Elles devront formellement interroger l’histoire, dans un débat dépassionné, en présence des acteurs bien identifiés, doués de qualités tant humaines que sociohistoriques et politiques. Des leçons négatives ou positives à tirer de chaque époque, seraient impérativement gravées sur un grand marbre protégé. Celui-ci servirait ainsi de  de repère pour barrer la route aux reproductions des travers du passé.

 

Le Rwanda de justice « réparatrice » et « réconciliatrice »

 

La justice sera inévitablement la pièce maitresse de la politique rwandaise de demain à condition, bien évidemment, que cette dernière accepte de jouer le jeu.  La justice est un sujet à la fois subtil et sensible. Si le Rwanda du futur se veut plus rassurant et accommodant qu’il ne l’a été, il devra inéluctablement se montrer à la hauteur du challenger.

 

Les Rwandais ont commis des crimes avoués ou pas encore, certains ayant été nommés et punis par des instances nationales et internationales. D’autres ont été dissimulés, malgré l’existence d’une documentation affinée (exemple de mapping report). Les victimes des crimes impunis ont été réduites au silence souvent par leurs bourreaux. Elles vivent au quotidien une frustration très lourde de conséquences. Pour pallier ces dernières, la politique de l’autruche n’arrange absolument rien, elle ne fait qu’accentuer le fossé dans le rapport social rwandais. La communauté internationale s’est contentée du silence des Rwandais muselés, se congratulant ainsi de l’image affichée par l’autorité qui dirige d’une main de fusil. Or, une partie de Rwandais est rongée par une souffrance des crimes impunis et par  un sentiment d’abandon. Une justice réparatrice est bien celle qui pense, un tant soit peu, aux victimes oubliées. Ces dernières seront identifiées non sur une seule période mais sur plusieurs, pour être sûr d’avoir entendu et écouté une très grande majorité de victimes de tous bords.

 

L’écoute des victimes oubliées est une première étape réparatrice. Les régimes du futur devront, à l’aide de la communauté internationale bienveillante, réfléchir sur un système de réparation tant matérielle que morale pour toutes les victimes, en fonction de la gravité d’injustice subie.

 

La tâche laborieuse sera surement la mise en place des juridictions, la définition des peines et de leur application. Il me semble que tout l’enjeu, cristallisant tentions et débats, tourne au tour de cet axe. L’identification, l’inculpation et la condamnation des criminels protégés, oubliés ou camouflés, semblent susciter une forme de psychoses dans le débat. En tout état de cause, la justice de demain ou de l’après-demain, si elle veut bien rassurer, aura une lourde tâche à la fois de penser à toutes les victimes mais aussi à pointer tous les coupables. C’est à partir de cette étape que la justice peut, à mon sens, se montrer clémente et réconciliatrice. De toute manière, les deux parties ne peuvent certainement pas se pardonner ni se concilier si, à minima, elles ne se sont pas rencontrées.

 

Les Rwandais ont connu toute forme de parodies de justice. Les prisons rwandaises ont été le symbole de l’enfer terrestre, vraisemblablement pire que l’enfer céleste dont parlent les écrits bibliques. Les survivants de cet enfer seront peut-être exemptés de l’enfer après la mort, quel que soit leur péché. Je ne me permettrais pas de trop avancer sur ce terrain, seul Dieu en sait quelque chose, mais je n’ose pas imaginer qu’il puisse rajouter de l’enfer à l’enfer à ses enfants bien aimés !

 

Pour un ordre juste, la justice de demain aura besoin d’être rétributive dans les conditions particulièrement humaines. Pour passer d’une étape à une autre, du passé au futur, la justice devra faire face selon les cas, à une injonction paradoxale de punir et en même temps de pardonner selon les conditions préétablies. En dehors de cette injonction, la réconciliation me paraît difficilement accessible. Evidemment, c’est un travail de justice mais aussi de pédagogie, de bienveillance, d’altruisme, d’abnégation, bref un travail progressif mené et canalisé par un système très engagé et très juste.

 

Pour conclure ce point, je souligne au passage qu’il s’agit de mon regard ouvert, bien entendu, à d’autres idées pour prédisposer des propositions susceptibles d’aider nos lecteurs d’une part, et les régimes politiques actuels ou futurs, d’autres parts.

 

Le Rwanda colorié « twa-hutu-tutsi » 

 

La poigne de ce sujet obligera à faire du choix et à se lancer sur des pistes parfois semées d’embuches. Après tout pourquoi pas, il faudra un jour que les Rwandais sortent, quoi qu’il en coûte, de cet engrenage séculaire : les ethnies (plutôt les classes sociales rwandaises), le nœud de toute la misère.

 

Pour le futur, J’ai donc pensé à la création d’une nouvelle institution, référente de la question ethnique. Il est l’heure d’essayer des solutions innovantes au lieu de s’enfermer pour toujours dans le déni ethnique, sous étiquette permanente de la rwandité.  Qu’on ne s’en cache pas, cette dernière ne  nous a pas évité, à ce jour, les drames humains répétitifs. Avec cette nouvelle proposition, il ne s’agira plus de renvoyer dos à dos, indéfiniment, des jugements manichéens dont on ne voit plus l’issue mais d’assumer l’identité ethnique de manière positive et valorisante.

 

Création d’un observatoire identitaire (ou ethnique)

 

Un « observatoire » est d’après moi, un concept choisi pour exposer, observer, écouter, s’exprimer, se remettre en question, proposer, positiver (il faudra  trouver un équivalent rwandais).

 

Il ne sera plus question de  vivre son ethnie (ou classe sociale) comme un complexe tant d’infériorité que de supériorité mais  comme une identité individuelle et communautaire respectée au sein de la nation rwandaise. Tout en reconnaissant officiellement la rwandité comme  identité commune formalisée, l’identité ethnique aurait aussi sa place à titre clanique, sans pour autant constituer un frein ni un privilège particulier.

 

On n’est plus au point de continuer à tourner au tour du pont.  Le futur doit prendre cette question à bras-le-corps, sans complaisance. Autrement, on ne sortira jamais de cet engrenage tant la parole n’est pas libre ni libérée.  Cette nouvelle structure permanente que je conçois théoriquement, doit être dotée de missions concrètes, impérativement  réalisables dans les faits.

 

Cette structure originale et autonome aurait pour mission d’observer les pratiques ethniques inclusives  et de proposer des pistes de solutions. Elle aurait  pour objectif de réfléchir sur les manœuvres et stratégies démocratiques qui favorisent la gouvernance par inclusion. Sa particularité est de veiller au respect des enjeux identitaires collectifs, d’anticiper et de prévenir certaines dérives à visée identitaire, explicites ou implicites.

 

Cet organe très ouvert et accueillant serait organisé en sous- commissions : politique, historique, pédagogique, sociologique, culturelle, etc. Ce serait un œil et une oreille  bienveillants et à l’écoute, ramifiés dans tous les secteurs publics et privés, pour apporter son expertise, ses conseils sur les questions identitaires rwandaises. Ce serait un organe, encadré, dont la parole est audible à tous les niveaux de la vie sociétale, dans le respect d’autres instances politiques, militaires, judiciaire, civiles.

 

En revanche, la création de nouvelles structures, le choix éblouissant du nom,  la définition des objectifs et le choix des équipes de pilotage, ne servent absolument à rien si les politiques d’aujourd’hui ou de demain ne veuillent incarner le changement. Si elles gardent leur danse au rythme du mensonge et de la manipulation de l’opinion, je leur proposerai tout simplement de ressusciter ou de maintenir les politiques respectives  « d’équilibre » ou de « Ndi Umunyarwanda » qui n’auront été que des outils d’exclusion par excellence,  taillés sur mesure et légiférés par la loi.

 

Un  modus vivendi transitoire 

 

La création de l’observatoire, sa dotation de moyens et ses  premiers résultats est un processus d’essais et erreurs qui exigent indéniablement du temps. Tout système politique s’inscrivant dans une démarche de changement devra, à mon avis, trouver un modus vivendi pour la période transitoire.  Ce serait un accord temporaire ou provisoire de gouvernance inclusive,  en attendant un dispositif plus permanent et plus détaillé. Cet accord serait négocié par différents acteurs politiques, apolitiques, civils, religieux, etc., issus de toutes les couches de la société, avec une attention particulière aux dimensions ethniques.

 

Je voudrais, pour terminer cette partie, insister sur ce mot « changement » qu’on entend beaucoup ces dernières années, surtout dans la bouche des politiciens de l’opposition rwandaise. Dans le contexte actuel, il faut peut-être rappeler, sans prétention de donner une quelconque leçon, que c’est un processus qui requiert de la volonté synergique et inclusive. Ce sera un plaisir d’assister, dès lors, aux confrontations de projets et non  aux modes d’arrogance ou de rivalités rageusement outrageantes. Autrement, le changement risque de ne pas avoir lieu ou avoir lieu, hélas, sans réelle différence de ce qui a toujours existé.

 

Faustin Kabanza

kabanzf@yahoo.fr

 


Notes explicatives :

Voisinocide  : un néologisme que je crée pour désigner l’assassinat ciblant les voisins

Akazuisme : un néologisme que je crée pour désigner le pouvoir détenu par une famille à la rwandaise , « akazu » signifie une petite maison

Agatsikoisme : un néologisme que je crée pour désigner le pouvoir détenu par un petit groupe  à la rwandaise , « agatsiko » signifie une bande de gens ou un petit groupe souvent malveillant

« Ndi Umunyarwanda » : traduit « Je suis rwandais »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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