Faustin Twagiramungu : Départ discret d’un homme qui a toujours cherché la lumière!

Faustin Twagiramungu, icône du multipartisme au Rwanda dans les années 90 s’en est allé dans la discrétion totale. Pourquoi un homme politique d’une telle envergure s’en est-il allé dans un quasi anonymat alors que de son vivant il a toujours cherché la lumière et être sur le devant de la scène?

 

Samedi 02 décembre 2023, le décès de M. Faustin Twagiramungu à l’âge de 78 ans, à Leuze-en-Hainaut en Belgique, était annoncé. Son enterrement a eu lieu dans la stricte intimité le 09 décembre 2023 dans sa ville d’adoption de Leuze -En- Hainaut.

 

Mais qui était l’homme politique Faustin Twagiramungu ?

 

Il fut premier ministre du premier gouvernement post-génocide, poste qu’il occupa du 19 juillet 1994 au 28 août 1995.

 

Il était connu sous le sobriquet de Rukokoma et a été président du principal parti d’opposition au régime du président Habyarimana, le MDR (Mouvement Démocratique Républicain).

 

Dans les années 1991-1994, M. Twagiramungu a été de tous les combats politiques. Il a signé avec 33 autres intellectuels rwandais une  lettre demandant l’instauration du multipartisme au Rwanda et a refondé avec ses collègues le MDR, qui, tel un phoenix, renaissait des cendres du MDR-Parmehutu, parti fondé par son beau-père Grégoire Kayibanda, premier président du Rwanda indépendant.

 

Connu pour son franc parler, il a émergé comme un opposant opiniâtre au moment où le multipartisme faisait son retour au Rwanda, après la révision constitutionnelle du 21 juin 1991 qui rétablissait le multipartisme aboli à partir du 05 juillet 1975, à la fondation du MRND, parti unique qui dirigea le Rwanda jusqu’à cette date du 21 juin 1991.

Faustin Twagiramungu avec Alexis Kanyarengwe, président du FPR inkotanyi lors de la guerre de 1990 à 1994.

 

Les années 1990 furent partout en Afrique des années de l’instauration du multipartisme, répondant à l’appel du président François Mitterrand lors de la Conférence de La Baule pour engager des réformes démocratiques. Dans beaucoup de pays, furent engagées des Conférences Nationales et Souveraines pour discuter des problèmes politiques et des processus démocratiques. Ces conférences furent traduites en Kinyarwanda par « Inama Rukokoma ». Le nom de Rukokoma sera collé à M.  Twagiramungu à cause de son insistance pour qu’une telle Conférence ait lieu au Rwanda (Turashaka Rukokoma). Malheureusement le retour du multipartisme au Rwanda coïncida avec la période de la guerre menée par le Front Patriotique Rwandais (FPR) contre le gouvernement rwandais de l’époque. La question de la guerre et celle du retour des anciens réfugiés « Tutsis » des années soixante s’invita à la table des débats politiques.

 

Les partis politiques d’opposition étaient animés à l’époque par diverses motivations : envie de démocratie, envie de vengeance contre le président Habyarimana, envie de postes gouvernementaux source de revenus, … Dans cet environnement chaotique, chacun cherchait des alliés pour parvenir à ses fins.

 

Twagiramungu se montra tout de suite comme l’un des opposants les plus farouches au régime de l’époque et l’un des plus conciliants avec le FPR. Il prôna le retour des réfugiés, le partage du pouvoir avec le FPR et se battit pour les négociations avec le FPR. En tant que président du MDR, il fut la locomotive des Forces Démocratiques du Changement (FDC) qui regroupaient outre le MDR, le PL (Parti Libéral) et le PSD (Parti Social Démocratique). Ces trois partis signèrent des Accords avec le FPR, ce qui agaça le pouvoir en place et colla l’étiquette de soutien du FPR, et par ricochet de traitre, à M. Twagiramungu. Au fur et à mesure que la guerre avance et que les négociations d’Arusha piétinent, les dissensions internes commencèrent à apparaître au sein des membres des FDC. Au sein du MDR, Faustin Twagiramungu se heurta à ceux qui n’acceptaient pas son rapprochement jugé trop complaisant avec le FPR. On lui reprocha notamment et probablement à tort, d’être impliqué dans la mort de son beau-frère Emmanuel Gapyisi, qui fut son meilleur challenger pour la direction du MDR. Plus tard, il sera aussi accusé d’avoir appelé M. Félicien Gatabazi pour qu’il revienne en réunion avec le FPR, réunion qu’il venait de quitter et à la sortie de laquelle il sera assassiné devant chez lui. Plus tard, on apprendra que ce sont des commandos du FPR qui opéraient ces assassinats politiques que certains opposants attribuaient par ignorance ou par calcul machiavélique au président Habyarimana. On peut douter sérieusement que le FPR informait M. Twagiramungu des forfaits qu’il allait commettre.

 

Mais le moment se solitude politique le plus important fut certainement celui du Congrès du MDR de Kabusunzu en juillet 1993, lorsque M. Faustin Twagiramungu fut écarté de la présidence de son parti par la majorité des congressistes. Le conflit était né surtout à cause de la désignation du futur premier ministre du Gouvernement de Transition à Base Elargie (GTBE) au FPR. En effet, le premier ministre de l’époque le Dr Dismas Nsengiyaremye voulait occuper ce poste mais M. Twagramungu le voulait aussi. Twagiramungu, en tacticien habile, réussit à faire inscrire son nom comme futur premier ministre dans les Accords d’Arusha, aidé en cela par le président Habyarimana, dans un calcul politique qui se révélera, plus tard, catastrophique. En effet pour remplacer le Dr Nsengiyaremye Dismas, le président Habyarimana nomma Mme Agathe Uwilingiyimana contre l’avis du Bureau Politique du MDR, excepté Twagiramungu « officiellement » exclu du MDR, comme Première Ministre. Pour le président Habyarimana, l’aile du MDR contre Twagiramungu, aile conduite par Karamira Froduald, Dr Murego Donat et Dr Dismas Nsengiyaremye, était trop forte électoralement parlant et le fait de promouvoir l’aile faible conduite notamment par Twagiramungu et Agathe Uwilingiyimana, lui garantissait de battre le MDR lors des élections démocratiques à la fin de la Transition ! C’était sans compter sur la volonté cachée du FPR de ne pas laisser le processus aller jusqu’aux élections car lui aussi connaissait ses faiblesses en cas d’élections démocratiques!  Le gouvernement de Mme Agathe Uwilingiyimana conduira donc les Accords d’Arusha jusqu’à leur signature le 04 août 1993 et Twagiramungu Faustin devait former son gouvernement de transition élargi au FPR, à partir du 15 décembre 1993. Hélas, ces Accords ne seront jamais appliqués.

 

Lorsque le président Juvénal Habyarimana fut assassiné lors d’un attentat terroriste du 06 avril 1994, attentat que beaucoup d’observateurs et témoins attribuent au FPR, certains membres de la garde présidentielle ainsi que des miliciens Interahamwe entamèrent la chasse à l’homme contre les opposants politiques et les Tutsis en général. Twagiramungu échappera de peu à ces assassins.

 

Réfugié en Belgique au printemps 1994, il fut contacté par Willy Claes, ministre des Affaires étrangères du Royaume de Belgique à l’époque, après la victoire militaire du FPR au mois de juillet de la même année, pour aller former un gouvernement d’Union Nationale, censé mettre en application les Accords de Paix d’Arusha.

 

La lune de miel ne dura pas longtemps avec le FPR du Général Kagame, qui, bien que vice-président, était le véritable homme fort du Rwanda. Twagiramungu se rendit compte notamment que le FPR foulait au pied toutes les valeurs qu’il mettait en avant lors de sa guerre contre le régime du président Habyarimana et qu’il se livrait à des assassinats de masse envers la population hutue restée au pays après que près de trois millions se sont enfuis dans les pays limitrophes du Rwanda, notamment en République Démocratique du Congo (Zaïre à l’époque). Ses tentatives avec son ministre de l’intérieur M. Seth Sendashonga, pour avertir le vice-président le Général Paul Kagame, se heurtèrent à l’intransigeance de ce dernier et Twagiramungu Faustin, fidèle à lui-même préféra démissionner plutôt que d’assister impuissant aux assassinats et emprisonnements arbitraires de ses compatriotes.

 

Sa démission ou son limogeage, le 28 août 1995 et son départ en exil marquera doc le début d’une autre période d’opposant cette fois-ci au régime du FPR.

Faustin Twagiramungu (3ème à gauche) lors de la Fondation des FDU Inkingi

 

Arrivé en exil en Belgique Faustin Twagiramungu fonde avec Seth Sendashonga et d’autres opposants primo-arrivants en Belgique, les Forces de Résistance Démocratique (FRD) pour dénoncer les méfaits du nouveau pouvoir rwandais. L’assassinat de Seth Sendashonga à Nairobi en mai 1998 ainsi que les mésententes avec les autres responsables comme Eugène Ndahayo le feront déchanter. Mais Twagiramungu continuera d’animer la vie politique des exilés rwandais de Belgique avec des conférences et des interviews dans lesquelles il ne cesse de montrer le vrai visage du FPR, en reconnaissant que lui et les autres opposants ont voulu en découdre avec Habyarimana et ont eu une confiance aveugle dans le FPR qui, depuis qu’il est devenu maître du pays, a montré son vrai visage et refuse de mettre fin à la persécution des Hutus restés au Rwanda.

 

En 2003, Faustin Twagiramungu entama une nouvelle aventure en voulant se présenter à l’élection présidentielle. Bon nombre d’observateurs rwandais assurent que Twagiramungu avait gagné cette élection mais c’était sans compter sur la velléité de Paul Kagame à se maintenir au pouvoir par tous les moyens. Officiellement battu et humilié avec un score de 3.42% des voix, Faustin Twagiramungu doit reconnaitre la victoire de Paul Kagame et le féliciter pour pouvoir sortir du Rwanda et repartir en exil, laissant tous ceux qui l’avaient soutenu derrière lui et à la merci du FPR. Beaucoup lui en voudront pour cet abandon qu’ils considèrent comme lâche.

 

Twagiramungu avec Evode Uwizeyimana au début du RDI-Rwandanziza

A son retour en Belgique, Twagiramungu toujours infatigable fonda un nouveau parti politique, le RDI-Rwandanziza (Rwanda Dream Initiative). Il voulut compter sur la jeune génération mais ses premières recrues comme Evode Uwizeyimana ou un certain Alain Patrick Ndengera seront vite séduites par la campagne de « Ngwino urebe » conduite notamment par l’ancienne ministre et haut cadre du FPR, Mme lnyumba Aloysie et tomberont dans les filets du FPR.

 

Twagiramungu tentera aussi une alliance appelée CPC (Coalition des Partis d’opposition pour le Changement) avec le Parti Social Imberakuri branche d’Alexis Bakunzibake, les FDLR ainsi qu’un certain Dr Murayi Paulin qui ne durera pas. Il tentera à nouveau de se rapprocher des rebelles du CNRD (Conseil National pour le Renouveau et la Démocratie) pour former avec le Parti pour la Démocratie au Rwanda (PDR-Ihumure) de Paul Rusesabagina, le MRCD (Mouvement Rwandais le Changement Démocratique) qui volera en éclat après les tentatives sans succès de son aile militaire les FNL, de faire des incursions sur le territoire rwandais. Faustin Twagiramungu a quasiment disparu de la scène politique ces derniers temps, après son exclusion du MRCD en même temps que Paul Rusesabagina, suivi du kidnapping de ce dernier par les services de renseignement rwandais. Ce dernier sera relâché après d’intenses tractations diplomatiques menées surtout par les USA et après avoir passé plus de 900 jours dans les geôles rwandaises.

 

Faustin Twagiramungu avec Paul Rusesabagina lors de la création du MRCD

Comme on le voit, qu’on l’aime ou pas, Faustin Twagiramungu a marqué la politique rwandaise de ces trente dernières années. Il aurait mérité des obsèques à la hauteur de sa personne, des obsèques dans la lumière qu’il aimait tant, lui qui a longtemps rêvé d’être président d’un Rwanda réconcilié.

 

L’on peut donc se demander pourquoi sa famille a choisi des obsèques sobres où aucune caméra n’était admise ? Était-ce pour respecter les dernières volontés du défunt ? Était-ce pour empêcher ses détracteurs d’assister online à ses obsèques ou était-ce pour protéger certains proches du régime actuel qui souhaiteraient lui rendre un dernier hommage sans que leur présence ne soit remarquée ? Nous ne le saurons probablement pas, mais nous regretterons toujours ce départ quasi-discret d’un homme public qui, de son vivant, a toujours cherché la lumière.

 

Nous lui souhaitons un repos éternel paisible.
Emmanuel Mwiseneza, le 22 décembre 2023.

 

Source : Médiapart

 

 

 

 

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