Quand l’histoire fait peur : pourquoi veut-on faire taire le père Rudakemwa ?

Introduction

 

Le père Fortunatus Rudakemwa est un prêtre catholique rwandais et historien de renom, spécialiste de l’histoire du Rwanda, de l’histoire de l’Église et des enjeux de mémoire et de réconciliation nationale. Au fil des années, il a sensibilisé le public à la mémoire historique et à la réconciliation à travers ses publications, ses enseignements et ses interventions médiatiques. Sa carrière universitaire et religieuse se distingue par une double vocation : la recherche historique rigoureuse et l’engagement pastoral au service de la vérité historique et de la compréhension collective (Diocèse de Pembroke, s.d.). Cet article retrace son parcours académique et religieux, son rôle de médiateur de l’histoire rwandaise et le récent conflit qui l’oppose à son évêque au sujet de ses activités sur la chaîne YouTube Amateka Atagoretse.

 

Parcours académique et religieux du père Fortunatus Rudakemwa

 

Fortunatus Rudakemwa a suivi des études approfondies en histoire et en sciences humaines à Rome, ce qui l’a conduit à obtenir un doctorat en histoire. Il est souvent cité comme historien de renommée internationale lors de débats publics sur l’histoire rwandaise (Rudakemwa, 2006). Sa démarche se distingue par une rigueur scientifique, un souci constant de s’appuyer sur des faits documentés et une volonté de comprendre les événements historiques dans toute leur complexité.

 

Il s’est particulièrement intéressé aux périodes clés de l’histoire rwandaise, notamment à la période coloniale, à la diffusion du christianisme et aux questions de mémoire post-génocide. Il a également participé à des conférences et à des débats publics en tant qu’expert (Rudakemwa, 2007).

 

Le père Rudakemwa est un prêtre catholique ordonné qui a exercé son ministère pastoral et éducatif dans l’ancienne préfecture de Cyangugu, au Rwanda, jusqu’en 2004, avant de prendre le chemin de l’exil. Il a ensuite poursuivi son ministère au Canada, dans le diocèse de Pembroke, où il a officié à la paroisse Saint-Pierre de Fort-Coulonge ainsi que dans d’autres paroisses du diocèse (Diocèse de Pembroke, s.d.). Il a également enseigné l’histoire et participé à la formation spirituelle et intellectuelle de nombreux étudiants et fidèles, contribuant ainsi à la transmission de la mémoire et de l’identité culturelles (Rudakemwa, 2007).

 

Contributions intellectuelles majeures et engagement pour la vérité historique et la réconciliation du père Fortunatus Rudakemwa

 

Le père Rudakemwa est l’auteur de plusieurs ouvrages importants, dont les plus connus sont :

L’évangélisation du Rwanda (1900-1959), une étude sur l’histoire de la conversion des Rwandais au christianisme, analysée non seulement du point de vue des missionnaires, mais surtout à travers l’expérience des Rwandais eux-mêmes (Rudakemwa, 2006).

Rwanda : à la recherche de la vérité historique pour une réconciliation nationale, un livre consacré à la manière d’aborder le passé rwandais et soulignant l’importance d’une vérité historique objective pour permettre une réconciliation nationale sincère (Rudakemwa, 2007).

– Amateka y’u Rwanda (1957-1962) : un recueil d’entretiens historiques réalisés par Fortunatus Rudakemwa avec Gaspard Musabyimana sur Radio Inkingi, couvrant les événements rwandais entre 1957 et 1962. (Rudakemwa, F. et Musabyimana, G., 2021).

 

Ces ouvrages sont souvent cités dans les discussions sur l’histoire rwandaise, l’impact de la colonisation, la présence des missionnaires et les enjeux contemporains de la mémoire et de la justice.

 

Tout au long de son travail, le père Rudakemwa insiste sur l’importance d’une écriture de l’histoire fondée sur des preuves documentées, démarche essentielle pour permettre aux Rwandais de se réconcilier avec leur passé. Il conteste les interprétations simplistes ou généralisantes et appelle à une approche historique rigoureuse, qui tienne compte de la complexité des faits (Rudakemwa, 2007).

 

Le récent conflit avec son évêque concernant ses activités sur la chaîne YouTube Amateka Atagoretse.

 

Au-delà de ses publications, il a choisi de diffuser l’histoire directement auprès du public via les médias, montrant ainsi son engagement en faveur de l’éducation et de la transmission de la mémoire historique.

 

Avant de lancer sa chaîne YouTube, il collaborait avec Gaspard Musabyimana sur Radio Inkingi. Ensemble, ils ont produit de nombreuses émissions abordant l’histoire moderne et contemporaine du Rwanda, expliquant les événements complexes avec pédagogie et rigueur scientifique. Ces émissions ont permis d’éclairer le public sur des faits historiques souvent mal compris ou contestés, et ont contribué à renforcer la compréhension collective de la mémoire rwandaise (Rudakemwa et Musabyimana, 2021).

 

La chaîne YouTube « Amateka Atagoretse » a été lancée pour diffuser régulièrement des émissions historiques permettant à un public rwandais et international d’accéder à une analyse rigoureuse de l’histoire du pays. Les émissions abordent divers aspects de l’histoire nationale, de la période coloniale au génocide, avec un souci constant de précision et de neutralité. La chaîne est rapidement devenue une référence pour les personnes à la recherche d’une interprétation documentée et impartiale de l’histoire rwandaise.

 

Toutefois, cette initiative a récemment été interrompue dans un contexte controversé. L’évêque du diocèse dont relève le père Rudakemwa a ordonné la suppression de l’ensemble des vidéos diffusées sur la chaîne et lui a interdit de produire de nouvelles vidéos. Cette décision a été interprétée par plusieurs observateurs comme une restriction significative de la liberté d’expression et du droit à l’information.

 

Réactions des organisations et de la diaspora rwandaise face à la décision de l’évêque

 

Plusieurs associations de défense des droits humains représentant les Rwandais de la diaspora ont adressé des lettres ouvertes à l’évêque, dénonçant la sanction infligée au père Rudakemwa comme étant injuste et disproportionnée. Ces organisations expriment une profonde inquiétude face à la décision de Monseigneur Michael Brehl d’ordonner la suppression des émissions historiques du père Rudakemwa. Selon elles, cette mesure viole les valeurs chrétiennes, les droits humains fondamentaux – en particulier la liberté d’expression et le droit à l’information -, ainsi que les dispositions du droit canon.

 

Les associations soulignent le rôle essentiel du père Rudakemwa, historien reconnu, dans la transmission rigoureuse de l’histoire rwandaise, qui est indispensable à la mémoire collective et à la réconciliation nationale. Elles dénoncent des pressions politiques visant à censurer la vérité historique et demandent à Monseigneur de reconsidérer sa décision afin de permettre la poursuite de ce travail au service du peuple rwandais, de la justice, de la paix et de la vérité.

 

Maximin Segasayo, ex-ambassadeur du Rwanda au Canada, a également écrit en date du 22 janvier 2026, à l’évêque pour exprimer sa profonde préoccupation face à la fermeture des émissions du père Fortunatus Rudakemwa sur YouTube, notamment la série « Amateka Atagoretse ». Il souligne l’importance de ces émissions pour une compréhension rigoureuse de l’histoire du Rwanda, de l’histoire universelle et de certains aspects de l’histoire de l’Église catholique, et se présente comme un auditeur assidu.

 

Maximin Segasayo rapporte que le père Rudakemwa a été sommé par sa hiérarchie de supprimer toutes ses vidéos et de cesser toute activité sur les réseaux sociaux, ce qu’il considère comme une atteinte grave à la liberté d’expression. Il rejette fermement les accusations politiques, idéologiques ou négationnistes portées contre ces émissions, qu’il estime infondées, et rappelle qu’aucune instance judiciaire ou plateforme officielle ne les a sanctionnées.

 

La lettre souligne également les compétences, la rigueur scientifique et la notoriété académique du père Rudakemwa, auteur de plusieurs ouvrages majeurs, et son engagement en faveur de la recherche de la vérité historique au service de la réconciliation nationale rwandaise. Selon l’internaute, réduire le père Rudakemwa au silence serait préjudiciable tant pour lui que pour le public rwandais, qui a un besoin crucial de tels éclairages historiques.

 

Enfin, l’auteur, soutenu par d’autres signataires, implore Monseigneur Brehl de rétablir le père Rudakemwa dans ses droits et de lui apporter son soutien pastoral, afin qu’il puisse poursuivre librement son œuvre d’information, de formation et de contribution à la réconciliation du peuple rwandais.

 

L’État rwandais à la manœuvre : ingérence et censure

 

Parallèlement, Gaspard Musabyimana, de Radio Inkingi, a diffusé une émission analysant les raisons de cet acharnement. Il y souligne la portée éducative et historique du travail de son collaborateur. Ces réactions témoignent de l’importance du débat sur la liberté académique et sur le droit de diffuser et d’enseigner l’histoire.

 

Cependant, une analyse plus approfondie révèle l’intervention directe du gouvernement rwandais. Fidèle à ses pratiques, il se serait immiscé dans cette affaire jusque dans les sphères ecclésiastiques, allant jusqu’à Rome pour calomnier et manœuvrer le père Rudakemwa. Ces pressions auraient conduit l’évêque à ordonner la suppression des émissions concernées.

 

Dans cette émission, Gaspard Musabyimana revient notamment sur la lettre que le père Fortunatus Rudakemwa a adressée le 12 juin 2020 à Jean-Damascène Bizimana, alors président de la CNLG. Cette lettre faisait suite à la publication d’un rapport intitulé Le génocide des Tutsis dans l’ancienne préfecture de Cyangugu.

 

Le père Fortunatus y critique vivement la manière dont ce rapport tend Il présente l’ensemble des Hutus, toutes époques et tous lieux confondus, comme des génocidaires. Selon lui, le génocide des Tutsis est érigé en grille de lecture unique de l’histoire du Rwanda en général, et de celle de l’ancienne préfecture de Cyangugu en particulier.

 

Il s’interroge sur le risque d’une « accusation en miroir », par laquelle des personnes se verraient injustement imputées des crimes qu’elles n’ont pas commis. Il réfute catégoriquement les insinuations et contre-vérités le concernant, qu’il estime délibérées et destinées à induire en erreur un lecteur non averti.

 

Selon lui, ces allégations peuvent amener certains à croire, à tort, qu’il se trouvait au Rwanda en 1994 et qu’il dirigeait alors un petit séminaire, laissant ainsi supposer sa participation aux crimes. Or, précise-t-il, il n’était pas au Rwanda à cette période. En 1994, Fortunatus Rudakemwa étudiait à l’étranger et ne résidait donc pas au Rwanda. Après la fin de ses études, il est rentré au pays en 2003 et a exercé comme recteur au petit séminaire. En 2004, il a toutefois été contraint de fuir.

 

Les propos de Jean-Damascène Bizimana sont donc dépourvus de tout fondement. De manière générale, le père Fortunatus plaide pour une écriture et un enseignement de l’histoire fondés sur la vérité, la justice et la rigueur scientifique, sans amalgames ni accusations infondées (Musabyimana, 2026).

 

Les paroles s’envolent, mais les écrits restent. Malgré la suppression des émissions diffusées sur la chaîne Amateka Atagoretse, l’essentiel de son travail subsiste à travers ses écrits. Son ouvrage retraçant l’histoire du Rwanda de 1957 à 1962 est une source durable pour quiconque souhaite comprendre cette période charnière de l’histoire du pays. Alors que les supports audiovisuels peuvent être effacés ou censurés, l’écrit conserve sa force probante, sa mémoire et sa  mémoire et sa capacité à traverser le temps.

 

Par ailleurs, j’ai eu l’occasion de faire publier un article dans lequel le Père Rudakemwa s’efforce de déconstruire les discours officiels relatifs aux chiffres du génocide. Dans cette analyse, il met en lumière les manipulations et les déformations des faits historiques, tout en appelant à une démarche fondée sur la vérité, la rigueur scientifique et la justice pour toutes les victimes, sans distinction ethnique, qu’elles soient hutues ou tutsies (Mukanoheri, 2025). Cette contribution s’inscrit dans une perspective critique visant à défendre la liberté de recherche historique et à promouvoir une mémoire inclusive, condition essentielle d’une réconciliation durable.

 

Conclusion

 

Le cas de Rudakemwa soulève des questions cruciales sur la liberté d’expression des historiens et le rôle de l’Église dans la régulation des médias. La diffusion de l’histoire est essentielle pour la réconciliation nationale et pour éviter les malentendus liés à des événements traumatisants comme le génocide. Cette situation illustre la difficulté de concilier autorité institutionnelle et liberté de recherche historique, et met en lumière les enjeux sociaux et politiques de la mémoire historique au Rwanda.

Père Fortunatus Rudakemwa demeure un acteur clé dans la diffusion d’une histoire objective et rigoureuse du Rwanda. Son parcours montre que l’éducation historique et la réconciliation nationale dépendent de la possibilité pour les historiens de communiquer librement. La situation actuelle appelle à réfléchir sur la manière de protéger la liberté académique tout en respectant les structures religieuses et institutionnelles, et souligne l’importance de la mémoire historique pour la cohésion sociale.

 

Vestine Mukanoheli

Analyste politique

 

Références 

Diocese of Pembroke. (s.d.). Rudakemwa, Rév. Fortunatus – Biographie officielle. Retrieved February 4, 2026, from https://pembrokediocese.com/speaker/rudakemwa-fortunatus

Rudakemwa, F. (2006). L’évangélisation du Rwanda (1900‑1959). Paris, France: Éditions L’Harmattan. https://www.lafontaineauxlivres.fr/product/show/9782747597418/levangelisation-du-rwanda-19001959

Rudakemwa, F. (2007). Rwanda : à la recherche de la vérité historique pour une réconciliation nationale. Paris, France: Éditions L’Harmattan. https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/rwanda-a-la-recherche-de-la-verite-historique-pour-une-reconciliation-nationale/51521

Rudakemwa, F., & Musabyimana, G. (2021). Amateka y’u Rwanda (1957–1962). Paris, France : Éditions Scribe. ISBN 9782930765792

Mukanoheri, V. (2025, 14 avril). Les mensonges de l’État sur le nombre des victimes du génocide rwandais : le ministre Jean-Damascène Bizimana à la manœuvre. Échos d’Afrique.

Musabyimana, G. (2026).  Youtube ya P. Rudakemwa yarafunzwe. Impamvu ni izihe? https://youtu.be/LzWHeHf_-B0?si=kdVupdM5qnQVGJqo

 

 

 

 

 

 

 

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