Cameroun : à 93 ans, Paul Biya entame un nouveau mandat sous fond de doutes

 Le 13 février 2026, le président camerounais a fêté ses 93 ans. Un âge qui marque le début de son nouveau magistère de sept ans, qui prendra fin à ses 99 ans. Si le souvenir de la révolte rapidement matée qui a suivi la proclamation de l’élection présidentielle du 12 octobre 2025 est désormais loin, l’âge de Paul Biya continue de déchaîner les passions.

 

D’une part, ses détracteurs estiment qu’il n’a plus assez de poigne pour diriger le pays, allant même jusqu’à le qualifier de moribond pour les plus virulents d’entre eux. Dans son entourage, en revanche, tous mettent en avant l’âge de la sagesse, associant 93 ans à un symbolisme numérique, signe d’achèvement et d’équilibre.

 

93 ans, dont 44 à la tête du Cameroun !

 

Qui aurait pu prédire une telle longévité au pouvoir à Paul Biya, le 6 novembre 1982, alors qu’il succédait au démissionnaire Ahmadou Ahidjo ? Après avoir déjoué un coup d’État manqué en avril 1984, il a su renforcer son emprise à la tête du pays. Sous de fortes pressions, il a accéléré la mise en œuvre du multipartisme tout en consolidant son règne, ce qui fait de lui aujourd’hui l’un des chefs d’État en exercice avec la plus longue longévité au pouvoir dans le monde. S’il dirige le Cameroun en monarque, son âge avancé pourrait devenir son farouche adversaire, malgré la volonté de son entourage de montrer qu’il continue d’administrer le pays avec sérénité.

 

Dans son camp, on argue avec véhémence que c’est toujours lui qui nomme et révoque quand il le juge nécessaire, preuve qu’il est encore aux commandes, même à cet âge.

Pour sa garde rapprochée, rien n’est trop grand pour le prouver. Quelques minutes après son discours de fin d’année à la nation, des images presque virales du président camerounais dans ses appartements privés, entouré de parapheurs sur sa table, ont fait le tour des réseaux sociaux.

 

À 93 ans, Paul Biya garde, selon ses détracteurs, toute sa superbe d’antan. Il maîtrise encore la gestion très particulière du temps et demeure le maître de l’horloge, tant dans le couloir de la rétribution que dans celui de la correction. Dans son entourage, on sait d’ailleurs, affirment certains habitués, que tout décodage au premier degré est risqué, et que son silence n’est pas un signe positif, ni le limogeage un désaveu définitif.

 

Ostensiblement dénigré pour son âge, il continue d’incarner l’avenir. Pour le politologue camerounais Mathias Éric Owona Nguini, qui réagissait sur le plateau de l’émission « Libre Expression » de la chaîne de télévision Info TV, « Paul Biya est bel et bien au pouvoir, et sa présence au pouvoir n’a rien à voir avec l’âge ». « Ce n’est pas parce qu’on s’agite beaucoup qu’on est pertinent dans l’action », a rappelé le politicien.

 

93 ans, un âge doré, mais pas envié !

 

Alors que de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer un président affaibli par l’âge, elles alertent également sur une première dame dont la prise de pouvoir frise l’usurpation du mandat de son conjoint. On parle même désormais d’un « système Chantal Biya » pour illustrer l’impuissance du président camerounais face à son épouse. À ce propos, la huitième candidature de Paul Biya à la tête du Cameroun a été présentée comme étant portée par un système attaché à ses privilèges, dont le président ne serait qu’un paravent. D’ailleurs, son âge avancé constitue du pain béni pour ces acteurs issus d’un cercle très restreint, pour qui, tant que Paul Biya reste en place, le statu quo protège leur pouvoir dans l’ombre.

 

Dans une interview accordée à la DW, l’analyste politique et défenseur des droits humains camerounais Philippe Nanga présentait le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, comme le principal bénéficiaire de l’affaiblissement de Paul Biya. « Si Paul Biya était pleinement aux commandes, on ne comprendrait pas pourquoi son secrétaire général signerait presque tous les actes du pays. Cela traduit une chose simple : le président est indispensable », commente l’analyste.

 

La rhétorique sur l’âge de Paul Biya, souvent présenté comme celui de la sagesse, n’est qu’une stratégie qui sert les intérêts de certains privilégiés du régime. Ces individus savent pertinemment que leur survie politique dépend de ce nonagénaire affaibli. En réalité, l’absence de consensus au sein du parti au pouvoir et la peur les obligent à entretenir l’illusion autour de l’homme du 6 novembre. Mais pour combien de temps encore ?

 

La récente crise au sommet de l’État entre le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, et la direction générale du Port autonome de Douala (PAD) concernant la gestion du contrôle des marchandises à l’importation a révélé les dysfonctionnements d’un appareil gouvernemental en panne de coordination institutionnelle, dans lequel les différentes factions du régime se livrent une guerre à peine voilée.

 

En l’absence du président de la République, le Premier ministre, Chef Dion Ngute, a tenté de raisonner le directeur du Port autonome de Douala, exigeant que le contrat de la société suisse SGS, arbitrairement résilié, soit maintenu. Un épisode qui rappelle celui, devenu légendaire, entre le ministère des Sports et de l’Éducation physique et la Fecafoot (Fédération camerounaise de football) au sujet de la désignation du staff technique de l’équipe nationale de football.

 

Hasard des circonstances ou non, la célébration de ses 93 ans coïncide avec ses 100 jours à la tête du Cameroun, après sa réélection. Ce début de mandat est marqué, sur le plan politique, par l’absence d’un nouveau gouvernement annoncé et toujours attendu, ainsi que par le report presque acté des élections municipales et législatives.

 

Sur le plan économique, il se caractérise par des prix qui continuent d’augmenter, un chômage élevé, particulièrement chez les jeunes, et un effritement du pouvoir d’achat.

 

Le malaise est déjà très perceptible au sein de l’opinion publique, renforcé par le sentiment d’immobilisme au sommet de l’État. À tel point qu’à l’heure de lui adresser des vœux d’anniversaire, peu sont prêts à signer la carte. Mais à 93 ans, Paul Biya s’en préoccupe-t-il vraiment ?

 

Salomon Albert Ntap

 

 

 

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