Kizito Mihigo, six ans après

KIZITO MIHIGO, CINQ ANS APRÈS

LA COLOMBE QUI REFUSA DE SE TAIRE

Un testament aux générations futures

17 février 2020 – 17 février 2025

 

Prologue : Quand les colombes défient les aigles

 

Ils ont tué la colombe.
Mais le chant demeure.
Ils ont fermé la bouche.
Mais le livre témoigne.
Ils ont brisé les ailes.
Mais le message s’envole.

 

Cinq ans. Cinq longues années depuis que Kizito Mihigo s’est tu. Ou plutôt, depuis qu’on l’a fait taire. Car une colombe ne se suicide pas dans une cage. Une voix qui chante la paix ne s’étrangle pas elle-même. Un cœur qui bat pour la réconciliation ne s’arrête pas volontairement.

 

Le 17 février 2020, à 38 ans, Kizito est mort dans une cellule de police à Kigali. Officiellement : suicide. Officieusement : silence imposé. Éternellement : témoin vivant d’une vérité qu’on ne peut enterrer.

 

Aujourd’hui, Victoire Ingabire Umuhoza, celle qu’il a rencontrée en prison, celle qui partage son combat,  est à nouveau emprisonnée. Deux colombes. Deux cages. Un seul message : la vérité refuse de mourir.

 

Jeunes Rwandais, jeunes d’Afrique, jeunes du monde,

 

Ce n’est pas une oraison funèbre que vous allez lire. C’est un manifeste. Ce n’est pas un hommage nostalgique. C’est un appel urgent. Car Kizito ne vous parle pas du passé, il vous parle de votre présent, de votre avenir, de vos choix.

 

Il vous a laissé un livre écrit depuis sa cellule. Chaque mot pesé. Chaque phrase ciselée dans la douleur et l’espoir. Un testament spirituel qu’il savait mortel, qu’il voulait éternel.

Écoutez. La colombe chante encore.

 

I. PREMIÈRE LEÇON : La vérité a un prix, mais le mensonge coûte votre âme

 

 A. Le chant interdit

 

Il était jeune comme vous. Talentueux comme peu le sont. Aimé comme on aime les étoiles. Kizito Mihigo avait composé l’hymne national, voyagé avec le Président, conquis un peuple entier par sa voix.

 

Il aurait pu vivre dans le confort du silence, dans la chaleur des projecteurs, dans la sécurité de l’obéissance.

Mais un jour, il a chanté une vérité dangereuse.

 

Dans sa chanson Igisobanuro cy’urupfu (Le sens de la mort), il a osé dire :

« Le génocide m’a rendu orphelin, mais cela ne doit pas me faire oublier les victimes de violences qui n’ont pas été qualifiées de génocide. Ces frères et sœurs sont aussi humains que moi. Je prie pour eux, ils ont toute ma compassion, je les porte dans mes pensées. » (Chapitre 30 « Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux »)

Écoutez bien ces mots. Relisez-les. Pesez-les.

 

Un jeune homme qui a perdu son père dans le génocide des Tutsis. Un rescapé qui porte les cicatrices invisibles de 1994. Et pourtant, il refuse de haïr. Il refuse la hiérarchie des victimes. Il refuse la mémoire sélective.

 

« La mort n’est jamais bonne. Victimes de génocide, de la guerre ou des vengeances, ceux qui sont morts dans des accidents ou à cause des maladies, ils sont au ciel en train de prier pour nous. » (Chapitre 30 « Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux »)

 

Pour ces paroles, pour cette compassion universelle, il fut jeté en prison.

 

B. L’écriture prophétique

 

Mais Kizito savait. Oh, comme il savait ! Dans la Préface de son livre, René Mugenzi nous révèle que Kizito écrivait « afin de ne pas laisser ces tortionnaires avoir le dernier mot car il craignait que son combat pour la paix et l’unité des Rwandais puisse être falsifié ».

 

Il écrivait parce qu’ « il craignait aussi une mort inopinée qui pouvait le surprendre à tout moment »

 

Imaginez : un jeune homme, dans une cellule obscure, tapant sur un téléphone caché, ligne après ligne, chapitre après chapitre, sachant qu’il pourrait mourir avant de finir.

Mais il a continué. Parce que la vérité valait plus que sa vie.

 

Dans l’Introduction de son livre, il écrit :

« À la seconde où j’écris ces mots, je ne sais pas si un jour je sortirai vivant de cette prison, ou si le pouvoir politique en place décidera d’en finir un jour en m’assassinant avant que je purge entièrement la peine de 10 ans à laquelle j’ai été condamné. »

 

Puis, avec une sérénité qui glace le sang :

« Aujourd’hui je suis toujours prêt à mourir, mourir en Paix, quand Dieu le voudra. Comme j’ai pardonné aux génocidaires qui ont tué mon père, je pardonne aussi à ceux qui ont voulu m’assassiner le 6 avril 2014. »

 

 C. Le testament aux jeunes

 

Kizito n’écrivait pas pour lui. Il écrivait pour vous.

 

« Dans la prison centrale « 1930 » de Kigali où je suis détenu en ce moment, j’embrasse la Réconciliation et, enfin, je trouve la Paix profonde. Par mes chansons et mes témoignages à travers tout le pays et dans la communauté rwandaise vivant à l’étranger, j’ai passé toute ma jeunesse à tenter d’expliquer que sans arriver à la réconciliation (en passant par le pardon), on ne peut jamais connaître la Paix après le génocide. » (Introduction « Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux »)

 

Jeunes Rwandais, voici votre première leçon :

 

La vérité coûte cher. Kizito l’a payée de sa liberté, puis de sa vie. Mais regardez le prix du mensonge : un pays entier qui vit dans la peur, qui se tait par terreur, qui applaudit par obligation.

 

Qu’est-ce qui coûte le plus cher ? Dire la vérité et perdre votre liberté ? Ou taire la vérité et perdre votre âme ?

 

 DVictoire Ingabire : le miroir du système

 

Et pendant que vous réfléchissez à cette question, regardez Victoire Ingabire. Elle a simplement demandé que toutes les victimes soient reconnues. Quinze ans de prison. Libération conditionnelle. Surveillance constante. Puis, retour en prison.

 

Kizito l’a rencontrée derrière les barreaux. Il raconte :

« Deux ans après mon arrivée en prison, je réussis à parler à Madame Ingabire. […] « Madame, courage dans cette semaine de commémoration! Nous commémorons le génocide des tutsis, mais moi je n’oublie pas les hutus qui sont morts aussi. Mes condoléances si vous avez perdu des proches. » » (Chapitre 30 « Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux ») et de continuer en disant :

 

« Après le contact avec cette femme très calme et modeste qui rayonne d’humanité et de courage, je me sens tellement heureux et libéré, l’incarcération ne me fait plus peur. Pour moi elle signifie l’acceptation de la souffrance, l’audace et l’héroïsme. »

 

Au régime actuel, nous disons :

 

Un gouvernement qui emprisonne les voix de la compassion n’est pas fort, il est terrifié. Un système qui ne tolère aucune voix dissidente n’est pas stable, il est fragile. Vous emprisonnez Victoire parce que vous savez qu’elle dit la vérité. Et la vérité, vous ne pouvez la tolérer.

 

Aux jeunes, nous disons :

 

Regardez ce qui arrive à ceux qui disent la vérité. Puis demandez-vous : dans 50 ans, quand l’histoire écrira ce chapitre, de quel côté voulez-vous avoir été ? Du côté de ceux qui se taisaient par peur ? Ou du côté de ceux qui parlaient malgré tout ?

 

II. DEUXIÈME LEÇON : Être humain est le dernier acte de rébellion

 

 A. Le crime d’être humain

 

Kizito a écrit un chapitre avec un titre qui résume tout : « Ni ange ni démon, juste humain » (Chapitre 29 « Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux »)

 

Lisez ses mots. Laissez-les résonner :

« Je ne suis ni un ange ni un démon, je suis juste un humain. Mais je sais aussi que, être humain dans notre pays est un crime. Un humain a des droits, des ambitions et des libertés, et ces valeurs sont quasi inexistantes, ou tout au moins réprimées dans notre pays. »

 

Arrêtez-vous sur cette phrase : « Être humain dans notre pays est un crime. »

Que veut-il dire ?

 

Il continue :

« Un humain a naturellement besoin de s’exprimer, de prendre du recul quand cela est nécessaire, de poser des questions pour mieux comprendre, sinon de critiquer. Un être humain a naturellement le droit de dire non à ce qu’il ne veut pas, et oui à ce qu’il veut. Dans mon pays, tout cela n’est pas autorisé. »

 

Puis vient le diagnostic le plus percutant :

« En fait visiblement, dans notre pays, le régime du FPR ne veut pas d’êtres humains. Je veux dire ces êtres raisonnables, sensibles, compatissants et miséricordieux. Il veut juste des criminels obéissants. »

 

Des criminels obéissants.Pas des citoyens. Pas des penseurs. Pas des consciences. Des criminels obéissants.

 

B. La chorale de l’impossible

 

Mais voici ce que Kizito a fait : il a refusé de devenir un criminel obéissant. Il a choisi de rester humain. Même en enfer.

 

Dans le Chapitre 36 « Savourer la réconciliation en plénitude », il raconte quelque chose d’extraordinaire :

 « Pendant la messe en prison, lorsque je chante, je suis accompagné par une soixantaine de voix d’hommes et de femmes. Ils sont à majorité emprisonnés pour génocide, d’autres pour des crimes ayant un rapport avec ce dernier. Beaucoup sont condamnés à la peine de perpétuité, d’autres à 30 ans ou 25 ans d’emprisonnement. »

(Chapitre 36 « Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux »)

 

Imaginez la scène : un rescapé du génocide, orphelin à 12 ans, qui dirige une chorale composée majoritairement de gens condamnés pour génocide.

Impossible ? Kizito l’a fait.

« Dans la chorale, bien qu’elle soit composée par des condamnés de génocide mais aussi des rescapés du génocide, il n’y a vraiment ni hutus ni tutsis, en tout cas je fais en sorte que ce soit ainsi, nous sommes des êtres humains dans la même souffrance, qui ne se jugent jamais mutuellement, et qui partagent la même espérance. »

 

Et puis, cette phrase qui devrait nous faire pleurer :

« Pour moi, il serait très difficile de trouver une telle vie à l’extérieur de la prison. Partout où j’ai vécu au sein de la société rwandaise, je n’ai jamais trouvé une telle paix et un tel bonheur de l’âme. »

 

Lisez bien : plus de paix en prison qu’en liberté.

Plus d’humanité derrière les barreaux qu’au-dehors.

 

Que dit cela de notre société ?

 

C. L’appel aux jeunes générations

 

Jeunes Rwandais, voici votre deuxième leçon :

Un système qui vous demande de renoncer à votre humanité, votre capacité à penser, à questionner, à ressentir de la compassion, est un système qui vous détruit.

Refusez de devenir des robots programmés. Refusez de devenir des criminels obéissants.

Choisissez d’êtres humains. Même si ça constitue un crime aux yeux du pouvoir en place. Surtout si c’est un crime.

 

D. Victoire Ingabire : l’humanité insoumise

 

Et regardez encore Victoire Ingabire.

Elle n’a jamais pris les armes. Elle n’a jamais appelé à la violence. Elle a simplement voulu être une citoyenne, exercer ses droits, exprimer ses convictions.

 

Au régime actuel, nous disons :

Un gouvernement qui criminalise la simple citoyenneté n’est pas un gouvernement démocratique, c’est une occupation militaire de son propre peuple. Vous emprisonnez Victoire parce qu’elle refuse de se soumettre. Et sa dignité vous terrifie plus que n’importe quelle armée.

Aux jeunes, nous disons :

Dans un pays sain, on débat d’idées. Dans une dictature, on emprisonne les personnes. Le fait que Madame Victoire Ingabire Umuhoza soit en prison ne prouve pas qu’elle a tort , cela prouve que le système a peur d’elle.

 

III. TROISIÈME LEÇON : Sans vérité, la réconciliation est une mascarade

 

 A. La prophétie de Kizito

 

Kizito a écrit quelque chose de prophétique:

« La Vérité n’appartient ni aux tutsis ni aux hutus, ni au pouvoir ni à l’opposition, ni aux gagnants ni aux perdants, la Vérité est une valeur de Dieu, supérieure à tous les êtres, et à laquelle toute l’humanité se soumet, pour son propre bonheur. »

(Chapitre 30 « Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux »)

 

Puis  dans le même chapitre:

« La justice n’est pas un trésor que l’on doit s’approprier quand on est au pouvoir, comme l’on s’approprie des richesses de l’ennemi. La justice est une valeur divine indépendante et vitale, gratuitement donnée au monde, un besoin naturel pour tout être humain, victime ou bourreau, victorieux ou vaincu. »

 

Relisez cette phrase : « un besoin naturel pour tout être humain, victime ou bourreau, victorieux ou vaincu. »

La justice n’est pas la propriété des vainqueurs. La vérité n’est pas l’arme des plus forts.

 

B. L’obstacle à la paix

 

Kizito identifie précisément ce qui empêche la vraie réconciliation :

 

« En effet jusqu’à l’heure où j’écris ces mots, les victimes des massacres commis par le FPR Inkotanyi et son régime, n’ont pas encore connu et reçu justice. C’est un obstacle majeur pour une vraie réconciliation nationale. » (Chapitre 30 « Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux »)

 

Un obstacle majeur.

  • Pas un détail. Un obstacle majeur.
  • Vous voulez la paix ? Donnez la justice. À tous.
  • Vous voulez la réconciliation ? Reconnaissez toutes les victimes.
  • Vous voulez l’unité ? Arrêtez de diviser les morts entre ceux qu’on peut pleurer et ceux qu’on doit oublier.

C. Le prix de la vérité partagée

 

Kizito Mihigo et Victoire Ingabire Umuhoza ont payé le prix pour avoir dit la même chose.

 

Kizito écrit :

 « Après avoir écouté sur YouTube le discours de Madame Ingabire, en la comparant à ma chanson chrétienne, je découvre quelqu’un qui pense comme moi en ce qui concerne la réconciliation des rwandais. J’en déduis que la Vérité est plus grande et plus forte que ceux qui la disent. »

« Si un jour un individu est assassiné, opprimé, emprisonné ou réduit au silence d’une quelconque manière pour avoir dit la vérité, sachez que la vérité sera plus fortement dite par beaucoup d’autres qui n’ont ni côtoyé ni connu la victime. » (Chapitre 30 « Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux »)

 

Vous entendez la prophétie ?

 

  • Tuez un messager, dix autres se lèveront.
  • Emprisonnez une voix, cent autres chanteront.
  • Étouffez la vérité, elle ressuscitera plus forte.

D. L’appel aux consciences

 

Jeunes Rwandais, voici votre troisième leçon :

  • Une réconciliation qui demande aux victimes d’oublier n’est pas une réconciliation, c’est une amnésie forcée.
  • Une justice qui ne juge que les vaincus n’est pas la justice, c’est la vengeance des vainqueurs.
  • Une paix qui repose sur le silence forcé n’est pas la paix ; c’est la peur organisée.

 

Au régime actuel, nous disons :

  • Vous célébrez la « réconciliation » en emprisonnant ceux qui demandent la vérité complète.
  • Vous parlez d’« unité » en divisant les victimes entre celles qui comptent et celles qui ne comptent pas.
  • Vous promettez la « paix » en terrorisant ceux qui demandent la justice.

 

Le monde voit. L’histoire note. Les jeunes observent.

 

Aux jeunes, nous disons :

 

Quand un gouvernement punit systématiquement tous ceux qui demandent la même chose, ce n’est pas un hasard. C’est un système. Et ce système révèle que ce qu’il cache est plus grave que ce qu’il montre.

 

IV. QUATRIÈME LEÇON : La non-violence expose la violence

 

 A. La menace de mort

Kizito raconte dans le Chapitre 18 quelque chose qui glace le sang. Le Commissaire

Adjoint Dan Munyuza vient le voir dans sa détention secrète :

 

« « Je viens te dire deux choses. La première chose c’est que tu devais mourir. » […] « On a eu trop de pitié. Tu devais mourir mais on t’a laissé parce que tu n’as pas compliqué les choses, tu nous as dit la vérité et tu as demandé pardon. » Tu devais mourir.

 (Chapitre 18« Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux »)

 

Puis vient l’instruction :

« « Alors écoute bien si tu veux rester en vie. Tu vas aller devant les journalistes. Tu ne fais rien d’autre sauf demander pardon. […] Tu dois plaider coupable de tout ce dont on t’accuse et demander pardon. […] Mais si tu entames un bras de fer avec nous en niant les accusations et en plaidant non coupable, on te donnera la perpétuité et tu mourras en prison. […] si tu arrives devant les journalistes et que tu commences à dire qu’on t’a torturé ou je ne sais pas quoi… Là encore tu mourras en prison. » »

 

Trois fois la menace de mort. Dans une seule conversation.

 

B. Le choix stratégique

 

Face à cette menace, Kizito aurait pu se révolter, crier, dénoncer.

Il a choisi une voie plus subtile. Il explique :

 « Je me dis aussi que défendre mon honneur n’est pas la priorité du moment. J’ai la certitude que le message de mes chansons, mon engagement et mes célèbres activités antérieures pour la Paix et la Réconciliation me défendront. Le plus important pour moi est que l’injustice commise par le régime et les techniques utilisées par le pouvoir du FPR pour diaboliser les opposants soient révélées. » ((Chapitre 18« Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux »)

 

Le plus important : révéler le système.Pas défendre son honneur. Pas préserver sa réputation. Révéler le système. Et il l’a fait. Par ce livre. Par son témoignage. Par sa mort même.

 

C. La philosophie de la non-violence

 

Kizito était clair :

« Je n’ai pas pris d’arme et je ne l’ai jamais envisagé. Je n’ai jamais été militaire, ni formé militairement. Alors si j’ai combattu le régime avec mes critiques sur WhatsApp, et que c’est un crime dans la République Kagamienne du Rwanda, alors je vais plaider coupable avec bonheur et fierté. « Combattre maladroitement pour une juste cause, vaut mieux que d’être le redoutable soldat de l’injustice » dirait Raymond VI. »

(Chapitre 18« Rwanda_Embrasser la réconciliation pour vivre en paix et mourir heureux »)

 

Puis cette affirmation essentielle :

« Ce n’est pas du tout mauvais de combattre une dictature, au contraire, sont coupables ceux qui ne veulent ni dénoncer ni lutter contre la dictature dans leur pays. Je le crois, les combats et les luttes doivent être menés de manière non-violente. »

 

 D. L’enseignement aux jeunes

 

Jeunes Rwandais, voici votre quatrième leçon :

 

La non-violence n’est pas de la faiblesse. C’est une stratégie. Elle expose l’injustice sans donner aux oppresseurs l’excuse de vous traiter de terroriste. Elle révèle la vraie nature du pouvoir : quand un régime emprisonne ou tue ceux qui ne font que parler, critiquer, chanter, il montre sa vraie face.

 

Au régime actuel, nous disons :

 

Vous traitez l’opposition pacifique comme du terrorisme parce que vous n’avez pas d’argument contre elle. La violence justifierait votre répression. La non-violence l’expose. Kizito Mihigo  n’a jamais pris les armes. Victoire Ingabire n’a jamais appelé à la violence. Et pourtant, vous les avez traités comme des ennemis mortels.

 

Cela révèle qui vous êtes vraiment.

 

Aux jeunes, nous disons :

 

La plus grande peur d’un dictateur n’est pas un homme armé. C’est un homme avec une conscience, un stylo, et le courage de dire la vérité.

 

Kizito n’avait pas d’armée. Juste une voix. Et regardez comme ils l’ont craint.

 

V. CINQUIÈME LEÇON : Les missions survivent aux martyrs

 

A . Les derniers messages

 

En novembre 2019, Kizito dit à René Mugenzi quelque chose de prophétique :

« Mon frère j’ai une mission, actuellement ma mission est en attente, je préfère être emprisonné où je peux aller sauver au moins une personne ou être tué ce qui sensibilisera davantage à mon message et sauvera beaucoup plus de personnes. » (Préface)

 

  • Être tué… sauvera beaucoup plus de personnes. Il savait. Il savait.
  • Le 12 février 2020 : « La colombe de Kibeho prête à voler »
  • Deux heures plus tard :« La colombe de Kibeho a volé »
  • Le 13 février 2020, 5h30 du matin :« Je viens d’être arrêté. Ma mission se poursuit….
  • Ma mission se poursuit. Pas « ma vie se termine ». Pas « c’est la fin ». Ma mission se poursuit.

 

Quatre jours plus tard, il était mort. Mais avait-il tort ?

 

B . La prophétie accomplie

 

Kizito avait écrit :

« Si un jour un individu est assassiné, opprimé, emprisonné ou réduit au silence d’une quelconque manière pour avoir dit la vérité, sachez que la vérité sera plus fortement dite par beaucoup d’autres qui n’ont ni côtoyé ni connu la victime. »

 

Cinq ans après sa mort, nous sommes là. À lire son livre. À partager son message. À continuer sa mission.

Il est mort. Mais sa mission se poursuit.

 

C. L’héritage transmis

 

Jeunes Rwandais, voici votre cinquième leçon :

 

Kizito est mort à 38 ans. Mais sa voix résonne encore. Son livre témoigne. Sa mission continue.

 

À travers vous.

  • Chaque fois que vous refusez de vous taire face à l’injustice.
  • Chaque fois que vous choisissez la compassion plutôt que la haine.
  • Chaque fois que vous demandez la vérité plutôt que le confort.
  • Chaque fois que vous dites « toutes les victimes comptent ».

Vous continuez sa mission.

 

D. Victoire : la persévérance incarnée

 

Et Victoire Ingabire ?

Emprisonnée. Libérée. Réemprisonnée.

Mais jamais brisée. Jamais soumise. Jamais silencieuse.

 

Au régime actuel, nous disons :

Vous pouvez emprisonner des personnes, mais vous ne pouvez pas emprisonner les idées. Vous avez tué Kizito. Vous emprisonnez Victoire. Et regardez : leur message se propage plus vite qu’avant. Chaque fois que vous frappez, vous créez un symbole. Chaque fois que vous emprisonnez, vous créez un martyr. Chaque fois que vous tuez, vous créez une légende.

 

Aux jeunes, nous disons :

La persévérance est une arme que les dictatures ne peuvent pas vaincre. Ils peuvent vous ralentir. Mais ils ne peuvent pas vous arrêter si vous refusez d’abandonner. Victoire refuse d’abandonner. Soyez comme elle.

 

VI. SIXIÈME LEÇON : La vraie prison n’a pas de barreaux

 

 A. Le paradoxe de Kizito

 

Voici peut-être la leçon la plus bouleversante de toutes.

Kizito a trouvé la liberté en prison.

Le titre du Chapitre 20 dit tout : « Plus libre en prison qu’à l’extérieur ».

 

Dans le Chapitre 36, il explique :

« La Réconciliation, cette valeur humaine et divine qui me passionne dès mon jeune âge, cette vocation qui m’anime et me domine depuis plusieurs années, je ne l’ai jamais vécue aussi pleinement et aussi profondément que dans ces conditions de prison. »

 

Puis :

« Pendant les années 1994, 1995 et 1996, il était très difficile de m’imaginer que je pourrais vivre avec des gens condamnés de génocide. À cette époque j’incarnais la haine et tous les désirs de vengeance d’un jeune tutsi rescapé du génocide. La prison que je connais en ce moment, vient comme l’étape finale d’un cheminement de pardon et de Réconciliation que j’ai entamé depuis les années 2000. »

 

Et cette phrase qui devrait nous briser le cœur :

« Pour moi, il serait très difficile de trouver une telle vie à l’extérieur de la prison. Partout où j’ai vécu au sein de la société rwandaise, je n’ai jamais trouvé une telle paix et un tel bonheur de l’âme. »

 

B. La vraie liberté

 

Comprenez-vous ce qu’il dit ?

Kizito était plus libre derrière les barreaux qu’à l’extérieur. ;Plus en paix dans une cellule que dans la société ; Plus heureux parmi les condamnés que parmi les « libres ». Pourquoi ?

Parce que la vraie prison n’a pas de barreaux.

 

La vraie prison, c’est :

  • La peur de dire ce qu’on pense
  • L’obligation d’applaudir ce qu’on déteste
  • La terreur de poser des questions
  • Le silence forcé devant l’injustice

 

Kizito était physiquement emprisonné. Mais son esprit était libre. À l’extérieur, des millions de Rwandais sont physiquement libres. Mais leurs esprits sont emprisonnés.

 

C . La sagesse du présent

 

Dans le Chapitre 23, Kizito partage une sagesse profonde :

« S’il existe un bien que je puisse faire, je dois le faire aujourd’hui. Si je suis capable d’aimer, je dois commencer aujourd’hui. Si je dois renoncer à une mauvaise habitude, c’est aujourd’hui que je dois prendre la décision. L’avenir n’existe pas, c’est une simple succession des présents. Le passé n’existe plus, il est toujours, pas aboli, mais accompli par le présent. »

 

Aujourd’hui.

Le secret de sa liberté intérieure était là : vivre pleinement le présent.

Pas se lamenter sur le passé. Pas angoisser pour l’avenir. Vivre aujourd’hui.

Aimer aujourd’hui. Servir aujourd’hui. Être humain aujourd’hui.

 

D. L’enseignement final

 

Jeunes Rwandais, voici votre sixième et dernière leçon :

  • La liberté commence dans l’esprit,
  • Un pays peut vous emprisonner, mais il ne peut pas vous forcer à abandonner vos valeurs.
  • Un régime peut contrôler votre corps, mais il ne peut pas contrôler votre conscience.
  • Un système peut vous faire taire, mais il ne peut pas vous faire mentir, sauf si vous choisissez de mentir.

 

Kizito était plus libre dans sa cellule que ses geôliers. Parce qu’il vivait selon ses valeurs. Parce qu’il avait choisi la vérité.

 

Au régime actuel, nous disons :

  • Vous contrôlez les corps. Mais pas les esprits.
  • Victoire Ingabire est physiquement emprisonnée, mais moralement libre.
  • Vous, qui l’emprisonnez, êtes physiquement libres, mais moralement prisonniers de votre propre système de mensonges.

 

Qui est vraiment libre ? Qui est vraiment emprisonné ?

Aux jeunes, nous disons :

Choisissez votre prison avec soin. Préférez-vous être physiquement libre mais spirituellement mort ? Ou physiquement contraint mais spirituellement vivant ?

Kizito a choisi. Victoire a choisi.

À vous de choisir.

 

VII. EPILOGUE : LA COLOMBE VOLE TOUJOURS

 

 A. Le message direct de Kizito

 

Kizito vous parle directement. Dans le Chapitre 37, il écrit :

« Je décide de m’investir régulièrement dans des petits actes de charité au sein de la prison. Je me dis que c’est une occasion qui m’est donnée pour pouvoir aimer en pratique et non pas seulement en paroles et en émotions. […] Dans la misère que nous connaissons dans ce monde, le secret du bonheur se trouve dans nos actes d’amour qui témoignent et rafraîchissent notre humanité. »

 

Le secret du bonheur : des actes d’amour qui rafraîchissent notre humanité. Même en prison. Surtout en prison.

 

B . Le diagnostic sans appel

 

Kizito décrit votre pays dans le Chapitre 13 :

« En fait, quelque part en Afrique Centrale il existe une vaste prison appelée le Rwanda. Les rwandais vivent comme des otages et le pire, c’est qu’ils en sont arrivés à trouver cela normal.»

 

Jeunes Rwandais, est-ce normal ?

  • Est-il normal qu’on vous emprisonne pour avoir demandé la justice ?
  • Est-il normal qu’on vous tue pour avoir chanté la compassion ?
  • Est-il normal que la vérité soit un crime ?

Non. Ce n’est pas normal.

Et Kizito refuse que vous trouviez cela normal.

 

C. L’appel final

 

Jeunes Rwandais. Jeunes d’Afrique. Jeunes du monde.

Kizito est mort à 38 ans. Victoire Ingabire est emprisonnée. Mais leur mission ne s’arrête pas là.

Elle continue. À travers vous.

  • Que ferez-vous ?
  • Allez-vous vous taire par peur ? Ou parler malgré le danger ?
  • Allez-vous devenir des « criminels obéissants » ? Ou rester des êtres humains libres ?
  • Allez-vous accepter la mémoire sélective ? Ou exiger la vérité complète ?
  • Allez-vous vivre dans la prison mentale de la peur ? Ou choisir la liberté intérieure de la conscience ?

 

À vous de décider.

Kizito vous a laissé un livre. Lisez-le.
Victoire vous a laissé un exemple. Suivez-le.
Ensemble, ils vous ont laissé une mission. Accomplissez-la.

 

IV. Le chant final

 

Ils ont tué la colombe.
Mais le chant demeure.
Ils ont fermé la bouche.
Mais le livre témoigne.
Ils ont brisé les ailes.
Mais dix mille autres s’envolent.

 

N’oubliez jamais Kizito Mihigo ;
N’oubliez jamais Victoire Ingabire Umuhoza ;
N’oubliez jamais tous les prisonniers de conscience au Rwanda et partout ailleurs dans le monde ;

 

Et surtout, n’oubliez jamais :

« La Vérité n’appartient ni aux tutsis ni aux hutus, ni au pouvoir ni à l’opposition, ni aux gagnants ni aux perdants, la Vérité est une valeur de Dieu, supérieure à tous les êtres, et à laquelle toute l’humanité se soumet, pour son propre bonheur. » Kizito Mihigo

 

La colombe vole toujours.

Son chant est éternel.

Sa mission, maintenant, est vôtre.

 

Cinq ans après sa mort, Kizito Mihigo n’est pas un souvenir. Il est une torche de la vérité et l’espoir. Quand  porterez-vous cette flamme ?

 

Axel Kalinijabo.

 


« Toutes les citations proviennent de : Kizito Mihigo. Rwanda : Embrasser la réconciliation – Pour vivre en Paix et mourir Heureux. »

 

 

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SITREP du 6 mars 2026 : Washington durcit le ton, la guerre continue

Emmanuel Neretse - 7 mars 2026

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